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Full text of "Les marins illustrés"

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Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/lesmarinsillustrOObesc 


L'ART 


^^^LflAsSft^^**-*-*-' 


DE 


BRILLER  EN  SOCIÉTÉ 


ET    DE    SE    C0>D11.1U 


DANS  TOUTES  LES  CIRCONSTANCES  DE  LA  VIE 


CONVERSATION.  —  PI.'RETK  HR  I.WT.AOE.  —  FAITES  A  EVITER.  —  DEFAITS  A  COREIICER.  —  USAGE  IJl'  MONliE. 
—  CONVENANCES.  —  CESTES.  —  MAINTIEN.  —  PARTIE  ANECIIOTIQI  F  ,  ETC. 


SOIS   LA    DIIIECIION    DE 


M.  BESCHERELLE  AINE. 


ILl.LSTRK  PAR  MM.  J.-A.  BEAUCE,  STAAL,  H.  EMV,  ETC.,  ETC. 


MARESGQ  ET  C'%  ÉDITEURS 


LIBRAIRIE  CENTRALE  DES  PUBLICATIONS  ILLUSTRÉES  A  20  CENTIMES 

5,    RIE    DU    PONT-DE-LODI,    5 


MARINS 

ILLUSTRES 


PREFACE. 

Thémistocle  avait  dit,  bien  des  siècles  avant  notre  poêle 
Lcmierre  : 

Le  trident  de  Neptune  est  le  sceptre  du  monde, 

et  l'histoire  nous  montre  que  les  peuples  qui  ont  su  s'empa- 
rer de  l'empire  de  In  mer  ont  surpassé  tous  les  autres  eu 
richesse,  en  puissance,  en  civilisation.  Quels  peuples  que 
les  Phénicieus,  les  Grocs  et  les  Carlha|iinois,  dans  l'anti- 
fjuilé!  Au  moyen  àse.  Venise,  Pise  et  Gènes,  ne  sont  que 
de  simples  cités,  mais  elles  se  sont  créé  une  marine  active 

59  Fuis.  _  lu,.    Sim^n  Il»v  a  et  C.  rit  d  Erfuilli,  I. 


et  florissante,  et  elles  sont  tour  ;i  tour  les  reines  de  la 
Méditerranée,  brillant  comme  des  phares  splendides  au 
milieu  des  ténèbres  de  la  barbarie  féodale.  Christophe 
Colomb  a  plus  fait  que  Charles-Huint  pour  la  gloire  et  la 
grandeur  ae  l'Espagne.  C'est  (lar  leurs  vaisseau.x  cjne  les 
Portugais  et  les  Holiandais,  ces  penides  qui  ont  à  peine  un 
territoire  sur  notre  continent,  deviennent,  aux  seizième  et 
dix-seplieme  siècles,  les  dominateurs  de  l'indo  et  les  fac- 
teurs du  monde.  Demandez  ;i  l'Angleterre  d'où  lui  vien- 
nent et  sa  puissance  gigantesque,  et  sa  prospérité  fabu- 
leuse, et. sa  prépondérance  universelle  :  elle  vous  mon- 
dera ses  chantiers  de  Wioiwiih  et  de  Deptford,  et  son 
hôpital  de  Greenwich,  l'asile  de  ses  vieux  marins.  Oh  '.  que 

1 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


In  Fiance  aurait  encore  plus  de  motil's  d'être  orjjueilleuse 
cl  lière  de  son  rôle  dans  le  monde  moderne,  si  le  génie 
de  Colbert  s'était  perpétué  avec  la  même  persévérance  que 
le  génie  de  la  reine  Elisabeth  chez  nos  voisins  d'outre- 
Mai'iche;  si  la  France,  (jui  a  des  ports  ouverts  sur  l'Océan, 
sur  la  nier  du  Nord  et  sur  la  Méditerranée,  s'était  conslam- 
mcul  préoccupée  de  la  grandeur  et  de  la  prospérité  de  sa 
marine  ! 

Un  instinct  secret  a  toujours  averti  les  peuples  riverains 
de  la  mer  que  c'est  là  le  plus  noble  théâtre  que  Dieu  ait 
offert  à  l'audace  et  à  l'industrie  de  l'homme.  Aussi  voyons- 
nous  que,  dans  tous  les  temps  et  chez  tous  les  peuples, 
les  grands  marins  ont  toujours  joui  du  privilège  dune  ad- 
miration sans  réserve  et  d'une  sympathie  unanime.  C'est 
surtout  dans  leurs  rangs  qu'abondent  les  noms  vraiment 
populaires.  Vous  ne  rencontrerez  pas  un  Hollandais  qui 
ne  se  découvre  au  nom  de  Tromp  ou  do  Ruyler.  Quel  Gé- 
nois ne  prononce  avec  orgueil  celui  de  Doria?  Beaucoup  de 
Français,  sans  doute,  ignorent  encore  à  quels  souvenirs 
glorieux  de  notre  histoire  se  rattachent  les  noms  des  Tu- 
renne,  des  Condé,  dos  Vauban  ;  mais  nommez-leur  ou 
Jean  Bart,  ou  du  Quesnc,  ou  du  Guay-Trouin,  et  vous  ver- 
rez s'ils  ne  savent  pas  que  ce  sont  là  trois  noms  des  plus 
illustres  de  la  manne  française,  sous  le  régne  d'un  grand 
roi  qui  s'appelait  Louis  XIV. 

Le  peuple,  dans  sa  justice  que  rien  n'égare,  mesure  la 
gloire  du  marin  à  la  somme  d'audace,  d'abnégation  et  de 
courage  qu'il  est  tenu  de  dépenser  dans  sa  rude  carrière. 
Sur  la  mer,  il  semble  que  l'homme  s'élève  du  premier 
bond  à  des  proportions  surhumaines;  il  grandit,  à  nos 
yeux,  de  toute  l'immensité  de  l'élément  qu'il  domine,  de 
toute  la  grandeur  des  périls  qu'il  affronte.  D'ailleurs,  la 
supériorité  du  marin  procède  de  tant  de  qualités  et  de  ta- 
lents divers,  qu'elle  ne  saurait  jamais  être  le  partage  d'un 
cœur  et  d'un  esprit  d'une  trempe  vulgaire.  «  Qu'est-ce 
qu'un  homme  de  mir?  a  dit  Thomas.  —  C'est  un  homme 
qui,  placé  sur  un  élément  orageux,  où  il  a  des  enni  mis  à 
combattre,  doit  mettre  toute  la  nature  d'intelligence  avec 
lui-même.-..;  commander  à  son  navire,  comme  l'àme  com- 
mande au  corps,  avec  le  même  empire  et  la  même  rapi- 
dité; distinguer  la  direction  réelle  des  vents  dans  leur  di- 
rection apparente;  diminuer  ou  augmenter  à  son  gré  leur 
impulsion;  tirer  de  la  même  force  des  effets  tout  contraires; 


se  rendre  niailre  de  l'agitation  des  vagues ,  ou  même  la 
faire  concourir  à  la  victoire;  enchaîner  l'inconstance  do 
tant  de  causes  différentes,  de  la  combinaison  desquelles 
résulte  le  succès;  enfln,  calculer  les  probabilités  et  maî- 
triser les  hasards,  tel  est  l'art  d'un  homme  de  mer.  » 

Encore  le  rhéteur  a-t-il  oublié  de  nous  montrer  son  hé- 
ros dirigeant,  intrépide  et  calme  au  milieu  des  éléments 
de  ruine  et  de  mort  qui  l'environnent  de  toutes  parts,  la 
foudre  multiple  que  recèlent  les  lianes  de  son  navire. 
Ainsi,  vous  voyez  bien  que  cet  art  si  complexe  de  l'homme 
de  mer  a  quelque  chose  de  sublime,  de  divin  même,  qui 
saisit  et  captive  l'imagination,  qui  commande  à  bon  droit 
l'admiration  et  le  respect! 

C'est  à  ce  double  sentiment  que  nous  avons  voulu  ré- 
pondre en  offrant  à  nos  lecteurs  une  galerie  des  marins 
les  plus  illustres.  Nous  aurions  pu  la  rendre  plus  nom- 
breuse; mais,  obligé  de  nous  restreindre,  nous  avons  mieux 
aimé  réduire  le  nombre  de  nos  portraits  que  d'en  tron- 
quer le  dessin.  Il  nous  a  semblé  que  ce  n'était  pas  faire 
connaiire  un  personnage  que  de  placer  sous  sou  nom  un 
sommaire  aride  de  ses  faits  et  gestes  depuis  sa  naissance 
jusqu'à  sa  mort.  Une  biographie  ainsi  faite  ressemble  trop 
à  une  collcctifln  d'épitaphes;  nous  voulions  promener  no- 
tre lecteur  dans  un  musée,  et  non  pas  dans  un  cimetière; 
lui  montrer  de  nobles  figures  animées  de  leur  auréole  de 
gloire,  et  non  pas  de  froids  squeh  Iles  enveloppés  de  leur 
linceul.  Nous  avons  compris  la  biographie  comme  Plu- 
tarque  et  Cornélius  Nepos,  et  nous  avons  essayé  de  faire 
aussi  de  l'histoire  sous  des  noms  propres. 

On  regrettera,  sans  doute,  (dus  d'un  nom  absent  de 
celte  galerie.  Nous  croyons  qu'on  ne  nous  reprochera  pas 
d'avoir  laissé  usurper  à  une  célébrité  secondaire  la  place 
d'une  illustration  de  premier  ordre. 

Cet  essai,  exclusivement  consacré  aux  plus  grands  noms 
de  la  marine  niililâire  dans  1rs  temps  modernes,  appelle- 
rait pour  pendant  nue  galerie  de  grands  navigateurs.  iVous 
y  avons  pensé,  cl  cette  pensée  nous  la  réaliserons,  si 
l'accueil  l'ait  à  ce  pnmier  travail  nous  autorise  à  croire 
que  le  |)ublic  ne  trouverait  pas  nos  efforts  trop  au-dessous 
d'un  si  beau  sujet. 


AD,  MICHEL. 


LES  MARINS  ILLUSTP.ES. 


AliSO!II  (GKorr.F.s\  amirnl  nngl.ii«,  né  dans  le  Slafford- 
Shire.  en  1697.  mnrt  en  1702. 

La  marine  lirilanniqiie  n'a  nas  de  nom  ]'liis  illustre  que 
celui  de  Georges  Anson.  Issu  a'iine  famille  noble  et  aisée, 
gui  l'éleva  n'iblement.  il  manifesta,  dés  Tàge  le  plus  ten- 
ore,  une  vocation  Irés-prouoneéc  pour  la  carrière  mari- 
time. A  peine  eut-il  pnrcouru  le  cercle  des  études  qui  en- 
trent dans  réducali'n  d'un  paifiit  gentleman,  qu'il  s'arra- 
cha aux  douceurs  de  la  maison  paternelle,  à  l'esistence 
facile  et  brillanle  que  lui  permettait  un  riche  p.itri- 
moine,  pour  se  livrer  avec  ardeur  aux  rudes  f.itisruesde  la 
vie  de  bord.  Il  y  révéla  promptement  les  éminentes  qua- 
lités qui  devaient  le  conduire  au  faite  de  la  hiérarchie  na- 
vale. Hâtons-nous  de  constater  qu'avant  d'y  arriver  il 
passa  successivement  par  tous  les  grades  subalternes,  et 
que  si  sa  naissince  aristocratique  put  aplanir  sous  ses  pns 
certaines  difficultés,  son  avancement  n'eut  rien  de  cette 
rapidité  qui  décèle  la  faveur,  et  que  la  justice  n'en  fut  ja- 
mais contestée.  Chacun  de  ses  grades  fut  le  prix  d'une  ac- 
tion d'éclat,  ou  d'une  mission  laborieuse  et  difficile,  ho- 
norablement remplie.  Le  gouvernement  anglais  a  tonjcirs 
trop  compris  l'importance  du  rôle  de  la  marine  militaire 
pour  le  progrés  de  sa  puissance  et  de  sa  gi-andeur  natio- 
nale, pour  abandonner  le  choix  de  ses  officiers  aux  in- 
fluences de  cour  et  aux  caprices  du  favoritisme.  Chez  nos 
voisins,  on  pouvait  être  officier  ]iar  droit  de  naissance 
dans  l'année  de  terre;  dans  l'armée  navale,  on  ne  le  de- 
venait que  par  droit  de  mérite. 

En  1730,  Georges  Anson  comptait  déjà  dix-huit  années 
de  services  de  mer,  et  il  n'était  encore  que  capitaine  de 
vaisseau;  il  resta  neuf  années  dans  cette  position.  Sa  car- 
rière, cependant,  n'avait  pas  cîssé  d'être  aussi  active  que 
brillante:  il  avait  assisté  à  de  nombreux  combats,  et  rem- 
pli diverses  missions in.|'Oilanles  dans  toutes  les  mers  sil- 
lonnées par  les  escadres  de  sa  nation.  Il  avait  été  chargé 
d'un  gouvernement  dans  une  partie  de  la  Caroline  du  Sud, 
et  y  avait  même  fondé  une  ville  qui  porte  son  nom.  Promu, 
en  1759,  au  grade  de  commodore,  qui  donne  le  droit  de 
commander  une  division,  il  reçut,  cette  même  année,  le 
commandement  d'une  escadre  destinée  à  attaquer  les  éta- 
blissements espagnols  dans  les  Indes  occidentales  par  la 
nier  du  Snd ,  en  même  temps  que  l'amiral  Vernon  les  at- 
taquerait par  la  mer  .Atlantique.  Tous  les  deux  devaient 
s'avancer  jusqu'à  l'isthme  étroit  qui  réunit  les  deux  Amé- 
riques et  qui  ferme  à  l'ouest  le  golfe  de  Panama,  à  Pest  le 
golfe  du  Darien.  Là  les  deux  "champions  de  l'ambition 
britannique  auraient  pu  se  toucher  la  main,  l'un  riche  des 
dépouilles  recueillies  le  long  des  côtes  du  Chili  et  du  Pé- 


rou, l'autre  ceint  des  lauriers  moissonnés  sur  les  ruines 
de  Carthagéne.  Celte  ville  était  alors  le  boulevard  de  la 
puissance  espagnole  dans  la  mer  des  Antilles,  et  le  ren- 
dez-vous général  des  galions  qui  ti-ansportaient  en  Espagne 
les  trésors  du  nouveau  monde. 

Mais  il  n'en  fut  point  ainsi.  Le  ciel  ne  protégea  point 
celte  double  expédition,  entreprise  contre  la  foi  des  traités, 
dans  un  intérêt  purement  nicrcmlile  et  pour  l'unique 
profit  des  trafiquants  de  Londres  et  de  Liverpool.  Ver- 
non,  après  un  long  siège,  échoua  devant  Carthagéne;  de 
nombreux  désastres  eif.pêchéreni  Anson  de  rien  entre- 
prendre de  décisif  et  de  sérieux.  Toutefois,  cette  expédi- 
tion ne  laissa  pas  d'èlre  hinorable  et  glorieuse  pour 
ce  dernier;  elle  lui  fournit  plus  d'une  occasion  de  déve- 
lopper toute  l'énergie  de.  son  caractère  et  toutes  les  res- 
sources de  son  génie,  et  nous  verrons  qu'en  fin  de  compte 
L'Ile  ne  fut  pas  sans  profit  pour  sa  forlune  particulière. 

Bien  qu'il  eût  reçu  sa  commission  dés  1759,  Anson  ne 
put  mettre  à  la  voile  que  le  18  septembre  de  l'année  sui- 
vante. Son  escadre  se  composait  de  cinq  vaisseaux  de 
guerre  (1 1,  d'une  chaloupe  et  de  deux  aulres  petits  bâli- 
ir.eiiis  chargés  de  vivrts,  le  tout  portant  quatorze  cents 
hommes,  parmi  lesquels  on  comptait  de  vieux  invalides 
tt  deux  cents  jeuues  gens  de  recrue. 

Le  19  février  1741.  l'escadre  avait  atteint  la  côte  des 
Patagons,  â  l'extrémiié  de  laquelle  se  trouve  le  détroit  de 
-Magellan.  Pour  éviter  ce  passage  dangereux  et  fertile  eu 
naufrages,  elle  poussa  plus  au  sud  encore,  et  arriva,  le 
7  mars,  n  l'entrée  du  détroit  de  Lemaire,  qui  s'ouvre  entre 
la  terre  de  Feu  et  celle  des  Etats;  affreux  parages  où  la 
mer,  semée  d'écueils,  est  incessamment  sillonnée  par  des 
courants  rapides,  soulevée  par  des  vents  impétueux;  ou  la 
terre,  aride  et  sauvage,  ne  se  montre,  à  travers  les  bru- 
mes épaisses,  que  sous  un  éternel  manteau  de  neige.  .Au 
delà  se  déploie  le  grand  Océrn  austral,  dont  les  limites 
sont  inconnues.  Bientôt  l'escadre  eut  â  lutter  contre  les 
horribles  tempêtes  qui  grondent  sans  relâche  autour  du 
cap  Horn,  pointe  méridionale  de  la  terre  de  Feu.  C'est  là 
surtout  que  l'Océan  semble  avoir  accumulé  toutes  ses  fu- 
reurs, pour  mettre  au  défi  l'audace  et  la  témérité  du  génie 
de  l'homme. 

Pendant  sept  semaines,  le  commodore  Anson  et  son  es- 
cadre se  trouvèrent  assaillis  par  tous  les  éléments  de  des- 
truction :  roulis  atroce  qui  précipitait  les  hommes  sur  le 
lillac  on  contre  les  bords  des  navires  en  les  brisant,  ou 
qui  les  lançait  à  la  mer  pour  s'engloutir  dans  les  replis 
Je  ses  vagues;  pluie  froide  et  neigeuse  qui  couvrait  de 
glace  tous  les  agrès,  gelait  les  voiles  que  le  vent  rompait 
ensuite  comme  du  verre,  qui  engourdissait  jusqu'à  la  gan- 
grène les  membres  des  matelots;  irrésistible  vent  d'ouest 
qui  semblait  interdire  aux  efforts  les  plus  désespérés  le 
doublement  du  cap,  qui  rompait  avec  fureur  vergues,  mais 
et  cordages  I  Ce  ne  fut  que  le  24  avril  que  l'escadre  par- 
vint à  franchir  ce  terrible  pas,  ayant  perdu  deux  de  ses 
principaux  bâtiments,  la  Seiern  il  la  Perle,  que  la  tcm- 
1  été  avait  séparés  d'elle,  et  qu'elle  ne  revit  plus.  On  ap- 
prit depuis  que  ces  deux  bâtiments  étaient  retournés  au 
Brésil,  et  de  là  en  Angleterre. 

L'escadre  ainsi  réduite,  et  entrée  dans  la  mer  du  Sud, 
éprouva  encore  les  plus  rudes  assauts  en  remontant  vers 
le  tropique  du  CajTicorne.  Elle  fut  entièrement  dispersée, 
et,  le  9  juin.  Anson  arriva,  avec  son  seul  vaisseau  le  Cen- 
turion, devant  l'ile  déserte  de  Juan-Fcrnandez.  Cette  île 
est  silôée  vers  le  (renle-quatriémc  degré  de  latitude  mé- 
ridionale, à  soixante-quinze  myriamètrcs  environ  de  la 
côte  du  Chili  (2).  Elle  offrait  au  moins  un  bon  monillagc 
pour  les  vaisseaux,  et,  pour  les  hommes,  un  lieu  deri'pos 
sur  et  sal'.il.rc.  Le  commodore  n'hésita  pas  à  y  relâcher, 
car  son  équipage  avait  grand  besoin  de  prendre  du  re- 


(I)  Le  Cenliiricn,  freg.ilc  de  soixante  canons,  que  monlail  lo 
commodore;  le  GlocesUr,  la  Severn,  la  Perle  et  le  Triitl ;  ce  der- 
nier, brick-geêlelte.  arme  de  liiiit  cinons  seulemoiu  :  c'cl.nil  un 
bàlmieot  d'un  modèle  nouveau  ;  son  nom  anglais  sigailie  épreuve 
ou  essai. 

(2]  Son  nom  de  Juan  Fernandez  lui  vient  du  pilote  espagnol 
qui  It  découvrit  en  1585. 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


pos  et  de  quitter  son  navire,  où  le  scorbut  exerçait  d'af- 
freux ravages.  Déjà  celle  maladie  lui  avait  enlevé  qua- 
tre-vingts hommes;  le  reste  était  si  affaibli  par  le  mal 
ou  par  la  fatigue,  qu'à  peine  comptait-on  dix  liommes  à 
bord  en  état  de  faire  le  service.  L'aspect  de  cette  île  ver- 
doyante ,  où  coulaient  en  abondance  des  eaux  pures  et 
limpides,  ranima  les  courages  abattus,  et  fit  renaitre  l'es- 
pérance au  cœur  de  ces  hommes,  qui  n'avaient  encore 
rencontré  que  des  vents  contraires  et  une  mer  incléniente. 
Ce  qui  ajouta  à  leur  joie,  ce  fut  de  voir  arriver,  le  même 
jour,  au  même  rivage,  le  Trial,  un  des  bâtiments  qui  s'é- 
taient séparés  d'eux  en  dernier  Heu.  Six  jours  après,  ils 
étaient  encore  ralliés  par  le  Glocesler,  dont  l'équipage, 
réduit  des  deux  tiers,  était  dans  un  état  si  déplorable,  que 
les  officiers  et  leurs  domestiques  étaient  obligés  de  s'em- 
ployer aux  manœuvres.  Enfin,  le  lendemain,  16  juin,  un 
troisième  bâtiment  rejoignait  son  pavillon  ;  c'était  un  de 
ceux  qui  portaient  les  vivres  ;  ce  qui  |)ermit  de  rendre  à 
tous  les  équipages  leur  ration  entière  de  pain,  qu'il  avait 
fallu  considérablement  réduire  depuis  deux  mois.  On  at- 
tendit en  vain  le  quatrième  des  vaisseaux  égarés  et  qui 


clait  aussi  chargé  de  vivres  ;  il  ne  revint  pas ,  et  l'on  sut 
depuis  qu'il  avait  éclioué  vers  le  quarante- septième  degré 
de  latitude  méridionale,  entre  deux  petites  îles  voisines 
de  la  côte  du  Chili. 

Anson  fit  un  séjour  de  trois  mois  dans  l'ile  de  Juan-Fer- 
nandez.  Il  avait  posé  ses  tentes  près  de  la  mer,  dans  une 
clairière  au  milieu  des  bois,  enceinte  de  grands  myrtes 
disposés  en  amphilhéàlre,  dominée  par  les  sommets  des 
hauteurs  voisines  et  rafraîchie  par  l'eau  limpide  de  deux 
petits  ruisseaux,  dont  le  lit  et  les  bords  étaient  abondam- 
ment pourvus  des  végétaux  les  plus  antiscorbutiques ,  tels 
que  le  cresson,  le  pourpier  et  l'oseille  sauvage.  Des  chè- 
vres qu'ils  y  trouvèrent,  et  dont  quelques-unes  portaient 
une  coupure  à  l'oreille,  leur  confirmèrent  la  vérité  du  ré- 
cit publié  par  le  capitaine  Rogcrs,  en  1712,  sur  les  aven- 
tures et  le  séjour  dans  cette  île  du  matelot  Selkirk.  C'est 
ce  matelot  écossais,  ramené  en  Angleterre  après  quatre 
ans  et  demi  d'isolement  dans  cette  île,  qui  a  fourni  le  type 
du  roman  si  célèbre  de  Rohinson  Crusoë.  La  race  de  ces 
chèvres,  qui  fut  d'une  si  grande  ressource  pour  les  équi- 
pages d'Anson,  avait  été  introduite,  depuis  un  siècle  il 


demi  dans  cette  oasis  de  l'Océan  austral,  par  le  premier  na- 
vigateur espagnol  qui  en  avait  fait  la  découverte.  Anson 
voulut  laisser,  à  son  tour,  quelque  trace  duralile  de  son 
passage,  et  qui  put  aussi  faire  bénir  son  nom  aux  Euro- 
péens que  la  tempête  ferait  échouer  sur  cette  côte  :  il  fit 
répandre  dans  l'ile  une  grande  variété  de  semences  pota- 
gères,  et  de  noyaux  d'abricots,  de  prunes  et  de  pêches, 
ajoutant  ainsi  à  la  végétation  indigène  une  végétation  nou- 
velle et  utile,  qui  s'y  est  multipliée  à  ravir  sous  l'inûuence 
d'un  climat  doux  et  tempéré. 

Le  commodoro  Anson  quitta  l'ile  de  .hian-Fcrnandez  dans 
les  pi-emiers  jours  de  septembre  (1741).  A  peine  en  mer, 
l'escadre  signala  un  bâtiment  qui  fut  bientôt  reconnu  pour 
être  espagnol.  On  lui  fit  la  chasse  et  l'on  s'en  rendit  maî- 
tre sans  beaucoup  d'efforts.  C'était  un  vaisseau  marchand, 
dont  la  cargaison  ne  laissait  pas  d'avoir  de  l'impor- 
tance. Celte  première  prise  fut  suivie  de  plusieurs  autres. 
L'une  d'elles  entraîna  la  perte  du  Trial,  qui,  s'étant  me- 
suré corps  à  corps  avec  un  gros  bâtiment,  dont  il  avait  fini 
par  s'emparer  à  l'abordage,  éprouva  de  telles  avaries  dans 
sa  coque,  que  le  comniodore  dut  iirendrc  le  parti  de  le 
brûler.  Il  en  fit  passer  l'équipage  et  les  munitions  à  bord 
du  bâtiment  capturé,  qu'il  nomma  la  Prisc-du-Trial. 

Informé,  par  ses  prisonniers,  que  la  ville  de  Païta,  sur 
la  côte  du  Pérou,  vers  le  sixième  degré  de  latitude  méri- 
dionale, renfermait  de  grandes  richesses,  il  forma  le  hardi 
projet  de  s'en  rendre  maître.  «  Il  ne  se  servit,  dit  Voltaire, 
ni  de  ses  vaisseaux  de  guerre,  ni  de  tout  ce  qui  lui  restait 
d'hommes,  pour  tenter  ce  coup  h.irdi.  Cinquante  soldats, 
dans  une  chaloupe  à  rames,  firent  l'expédition.  Us  abor- 
dèrent pendant  la  nuit.  Cette  surprise  subite,  la  confusion 
et  le  désordre  que  l'obscurité  redouble,  multiplient  et 
augmentent  le  danger.  Le  gouverneur,  la  garnison,  les  ha- 
bitants, fuient  de  "tous  côtés.  Le  gouverneur  va  dans  les 
terres  rassembler  trois  cents  hommes  de  cavalerie  et  la 
milice  des  environs.  Les  cinquante  Anglais,  cependant, 
font  transporter  paisiblement,  peudanl  trois  jours,  les  tré- 
sors qu'ils  trouvent  dans  la  douane  et  dans  les  maisons. 
Des  esclaves  nègres,  qui  n'avaient  pas  fui,  espèces  d'ani- 
maux appartenant  au  premier  qui  s'en  saisît,  aident  à  en- 
lever les  richesses  de  leurs  anciens  maîtres.  Les  v.iisseaux 
ili'  guerre  abordent.  Le  gouverneur  n'eut  ni  la  hardiesse  de 
ilesccndre  dans  la  ville  et  d'y  combattre,  ni  la  prudence 
de  traiter  avec  les  vainqueurs' pour  le  rachat  de  la  ville  et 
lies  effets  qui  restaient  encore.  Anson  fit  réduire  Païta  en 
cendres  (novembre  1741),  et  partit,  ayant  dépouillé  aussi 
■lisémcnt  les  Espagnols  que  ceux-ci  avaient  autrefois  dé- 
pouillé les  Américains  (1).  »  Une  autre  relation  ajoute 
iju'avant  de  s'éloigner  le  commodore  anglais  eut  la  pré- 
caution de  faire  enclouer  les  canons  du  fort  et  de  faire 
couler  à  fond  cinq  vaisseaux  espagnols  qui  se  trouvaient 
dans  le  port. 

Pendant  cette  expédition,  le  GlocesUr  se  rendit  maître, 
à  quelque  distance  de  la  rade,  de  deux  bâtiments  espa- 
gnols, à  bord  desquels  on  trouva,  indépendamment  do 
marchandises  précieuses,  prés  de  quatre-vingt  mille  pias- 
tres (quatre  cent  mille  francs)  en  argent. 

Ainsi  l'expédition  d'Anson,  maigre  les  désastres  qui  l'a- 
vaient tant  affaiblie,  ne  laissait  pas  de  jeter  la  terreur 
sur  les  côtes  du  Pérou,  si  mal  gardées,  si  mal  défendues 
surtout,  et  de  ]iorler  un  tort  considérable  au  commerce 
espagnol.  Le  pillage  et  l'incendie  de  Païta  leur  coûtaient 
déjà  plus  de  dix  millions  de  notre  monnaie. 

Cependant  le  commodnre  avait  appris,  par  ses  prison- 
niers, le  mauvais  succès  du  siège  de  Carlhagène,  entrepris 
de  l'autre  côté  de  l'isthme  par  l'amiral  Vernon.  D'après 
ces  nouvelles,  il  comprit  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  pour  lui 
de  concourir  à  la  conquête  du  Mexique,  et  il  borna  son 
ambition  à  s'emparer  d'un  galion  immense,  chargé  d'ar- 
gent, que  le  Mexique  envoie  tous  les  ans  du  port  d'Aca- 
pulco,  à  l'ile  de  Manille,  capitale  des  Philippines  (2). 


(1)  Précis  du  rèi/ne  de  Louis  XV,  ch,  xxvn. 

(2)  Les  Philippiues  furent  ainsi  nommées   en  l'honneur  de 
l'hlli|iiie  11,  sous  le  règne  duquel  clks  lurent  découverlcs  par 

les  lispuguols. 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


Dans  ce  but,  il  remonta  vers  la  baie  de  Panama,  et  se 
tint  pendant  plusieurs  mois  à  la  hantcin-  d'AcapiiIco, 
espérant  que  le  galion  ne  manquerait  pas  de  tomber  au 
milieu  de  son  escadre.  Hais  sans  doute  que  la  croisière 
anglaise  avait  été  signalée  aux  Espagnols,  et  le  galion  re- 
tarda son  départ.  Après  plusieurs  mois  d'une  vaine  attente, 
Anson  quitta  ces  parages,  et  s'enfonça  dans  l'océan  l'a- 
cifique,  pour  gagner  les  Indes  orientales.  On  était  au  (3 
mai  1742. 

Dans  le  cours  de  cette  longue  traversée  entre  le  tropi- 
que du  Cancer  et  l'équateur,  il  fut  obligé  de  sacrifler  le 
Gtoccstcr,  qui  ne  pouvait  plus  se  soutenir  en  mer  et  qu'il 
n'avait  aucun  moyen  de  faire  réparer.  11  y  fit  mettre  le  l'eu, 
après  avoir  fait  passer  sur  le  Centurion  l'argent,  les  vi- 
vres, le  matériel  et  l'équipage,  considérablement  réduit 
par  le  scorbut,  qui  avait  de  nouveau  envahi  cette  escadre 
aventureuse. 

Anson  n'avait  donc  plus  qu'un  seul  vaisseau,  suivi  de 
deux  espèces  de  chaloupes,  dont  l'une  était,  nous  le  sup- 
posons, le  bâtiment  espagnol  qu'il  avait  décoré  du  nom  de 
la  Prise-du-Trial.  Le  Centurion  n'était  pas  lui-même  en 
Irés-bon  état,  le  scorbut  faisait  des  ravages  épouvantables 
dans  son  équipage ,  et  bientôt  les  bras  allaient  manquer 

Sour  les  manœuvres.  On  ne  comptait  plus  que  soixante- 
ouze  hommes  eu  état  de  rendre  quelque  service;  miséra- 
ble reste  du  personnel  réuni  de  trois  vaisseaux  de  ligne, 
qui,  à  leur  départ  d'Angleterre,  présentaient  ensemble  un 
effectif  de  prés  de  mille  hommes!  Parvenu,  au  mois  d'oc- 
tobre, dans  l'archipel  des  Mariannes,  Anson  se  hâta  de  relâ- 
cher dans  une  des  iles  de  ce  groupe,  appelée  Tinian.  située 
vers  le  quinzième  degré  de  latitude  septentrionale.  Cette 
île,  que  les  Espagnols  avaient  abandonnée  depuis  un  demi- 
siècle  à  la  suite  d'une  épidémie,  était  alors  presque  en- 
tièrement déserte.  Les  Anglais  y  trouvèrent  un  refuge  non 
moins  salubre  que  celui  que  leur  avait  procuré  vers  l'au- 
tre tropinue  l'ile  de  Juan-Fernandez.  Tinian  possède  des 
sources  d'une  eau  excellente  ;  elle  foisonne  en  gibier  de 
toute  espèce;  les  Espagnols  venaient  même  s'y  approvi- 
sionner de  cochons,  de  volailles  et  de  bétail,  dont  l'ile  est 
couverte;  l'oranger,  le  citronnier,  le  cocotier,  y  sont  in- 
digènes ainsi  que  l'arbre  à  pain,  et  fournissent  en  abon- 
dance des  fruits  délicieux  et  une  nourriture  rafraîchis- 
sante. Anson  et  ses  compagnons,  tant  éprouvés  par  la  for- 
tune, eurent  donc  encore  ici  une  occasion  de  bénir  la  Pro- 
vidence. «  Tout,  dit  l'auteur  de  la  relation  du  voyage 
d'Anson,  réveillait  chez  nous  des  idées  de  fermes,  de  vil- 
lages, et  rappelait  à  chaque  instant  l'image  de  la  patrie 
absente.  »  Nous  devons  avertir,  cependant,  que  ce  tableau 
enchanteur  n'est  pas  exempt  d'e.xagération. 

A  l'approche  du  vaisseau  anglais,  le  petit  nombre  d'In- 
diens qui  étaient  restés  dans  l'ile  s'étaient  enfuis  dans  les 
bois,  abandonnant  leurs  cabanes,  ce  qui  épargna  aux  ar- 
rivants la  peine  de  dresser  des  tentes.  La  plus  grande  fut 
disposée  en  infirmerie  pour  les  malades.  Tous  les  offi- 
ciers, Anson  lui-même,  aidèrent  à  les  transporter;  la  plu- 
part étaient  dans  un  état  si  désespéré,  qu'il  en  mourut 
vingt  et  un  pendant  les  deux  jours  que  dura  l'opération  du 
débarquement. 

Le  Commodore  lui-même  avait  été  atteint  par  le  mal  qui 
avait  si  cruellement  décimé  ses  équipages;  si,  chez  lui,  la 
force  morale  domptait  la  douleur  physique,  il  n'en  avait  pas 
moins  besoin  des  mêmes  soins  qu'il  faisait  prodiguer  à  ses 
compagnons.  Il  se  fit  dresser  une  tente  sur  le  rivage,  d'où, 
couché  sur  son  lit  de  douleur,  il  pouvait  présider  aux  tra- 
vaux qu'exigeait  l'état  du  CetUurion,  et  avoir  l'œil  con- 
stamment fixé  sur  la  mer;  car  il  se  défiait  des  Espagnols,  qui 
entretenaient  une  garnison  au  fort  Gouaham,  à  une  assez 
petite  distance  de  Tinian.  Mais  la  tempête,  qui  avait  été 
jnsque-là  sa  plus  redoutable  et  presque  son  unique  enne- 
mie, lui  préparait  encore  une  catastrophe.  On  était  au 
mois  de  septembre,  et  le  commodore,  prévoyant  une  mer 
houleuse  pour  les  jours  de  la  pleine  lune,  avait  fait  pren- 
dre toutes  les  précautions  que  la  prudence  et  l'expérience 
peuvent  suggérer,  pour  fixer  fortement  le  Centurion  au 
rivage.  Mais,  dans  la  journée  du  22,  un  ouragan  épouvan- 
table rompit  tous  les  câbles  et  poussa  le  vaisseau  en  pleine 
mer.  Pendant  la  nuit,  l'orage  redoubla  de  fureur.  La  pluie 


tombait  par  torrents,  le  tonnerre  grondait  avec  un  fracas 
horrible,  la  rafale  fouettait  l'air  de  ses  sifUemenls  aigus, 
de  fauves  et  rapides  éclairs  sillonnaient  l'obscurité  pro- 
fonde de  leurs  lueurs  sinistres.  En  vain ,  sur  le  rivage, 
toutes  les  oreilles  étaient  tendues ,  tous  les  regards  fixés 
sur  l'horizon  de  la  mer  :  on  n'entendit  aucun  signal  de 
détresse,  on  n'aperçut  aucun  feu  du  vaisseau  que  la  tem- 
pête venait  d'emporter!  Puis,  à  l'aube  du  jour,  quand  on 
se  fut  assuré  que  le  Centurion  avait  disparu,  sombré  peut- 
être  sur  un  des  écueils  dont  cette  mer  est  semée,  ce  fut 
un  désespoir  immense,  un  découragement  général.  Tous 
se  voyaient  condamnés  à  finir  misérablement  leur  vie  sur 
cet  écueil  perdu  aux  extrémités  de  l'océan  Indien. 

Un  seul  homme  se  montrait  calme  et  plein  de  courage 
et  de  fermeté  :  c'était  Anson.  Il  fit  comprendre  à  ses  com- 
pagnons qu'il  y  avait  quelque  chose  de  mieux  à  faire  pour 
eux,  dans  une  conjoncture  aussi  grave,  que  de  se  lamen- 
ter et  de  s'abandonner  à  un  stérile  désespoir.  «  Ce  n'est 
point  en  nous  croisant  les  bras  pour  pleurer  comme  des 
femmes,  leur  dit-il,  que  nous  sortirons  d'ici.  Soyons  hom- 


Un  seul  liomme  se  montrait  plein  de  courage  et  de  fermeté  : 
c'était  .\nson. 


mes,  ingénions-nous,  mettons-nous  à  l'œuvre  sans  perte 
de  temps  !  Nous  ne  sommes  pas  ii  loin  de  la  mer  de  Chine 
que  nous  ne  puissions,  avec  les  moyens  qui  nous  restent, 
y  gagner  urt  port.  Là  nous  trouverons  toute  espèce  de  res- 
sources pour  assurer  notre  retour  en  Europe.  11  faut  nous 
hâter  de  déloger  d'ici,  où  nous  sommes  trop  voisins  des  Es- 
pagnols pour  être  eu  sûreté.  »  11  ajouta,  quant  au  Centu- 
rion, que,  si  ce  vaisseau  n'avait  pas  péri,  ce  qu'il  était 
permis  d'espérer,  car  il  était  de  taille  à  lutter  contre  la  fu- 
reur des  élémeuts,  ou  bien  il  reparaîtrait  dans  quelques 
jours,  ou  bien  on  ne  manquerait  pas  de  le  rejoindre  ou  de 
recevoir  de  ses  nouvelles  en  cinglant  vers  la  Chine. 

Ayant  ainsi  relevé  le  courage  de  ses  gens,  le  commo- 
dore résolut  de  transformer  sa"  chaloupe  en  flûte  ou  ga- 
barre  du  pori  de  quatre  cents  tonneaux,  en  la  faisant  scier 
en  deux  pour  l'allonger  de  quatre  à  cino(  mètres.  A  la  con- 
dition d'être  ponté,  iin  pareil  bâtiment  était  capable  de  les 
transporter  jusqu'en  Chine,  quoique  la  distance  à  parcou- 
rir fût  de  plus  de  vingt-cinq  degrés.  Un  hasard  providen- 
tiel avait  fait  que  les  charpentiers  et  le  serrurier  du  Cen- 
turion se  trouvassent  à  terre  avec  une  grande  partie  de 
leurs  outils.  On  se  mit  donc  immédiatement  à  l'œuvre, 
recourant  aux  expédients  les  plus  ingénieux  pour  suppléer 


6 


LES  MARINS  ILLUSTRES, 


aux  instniments  on  aux  matériaux  dont  on  manquait.  An- 
son  déploya  dans  cette  circonstance  toutes  les  ressources 
d'un  ingénieur  inventif  et  habile.  Il  ne  dirigeait  pas  seu- 
lement les  ouvriers  par  ses  conseils,  il  donnait  lui-même 
l'exemple  de  la  diligence  et  de  l'activité,  prenant  alterna- 
tivement la  hache  et  le  marteau,  toujours  le  premier  et  le 
dernier  A  l'ouvrage.  On  arriva  à  fin  d'œuvre  en  moins  de 
vingt  jours. 

Déjà,  il  ne  s'agissait  plus  que  de  mettre  à  flot  la  cha- 
loupe allongée,  exhaussée,  pontée,  transformée  enfln 
comme  par  enchantement,  et  l'on  se  livrait  aux  prélimi- 
naires de  cette  opération  lorsqu'un  matelot,  descendu  de 
l'une  des  hauteurs  de  l'ile,  accourut  précipitamment  vers 
le  rivage,  montrant  la  mer  et  criant  de  toute  la  force  de 
se?  poumons  :  Vaisseau!  l'aisseau!  Et  chacun  de  se  pré- 
cipiter vers  la  direction  indiquée,  et  toutes  les  voix  de  se 
confondre  dans  un  seul  cri  de  joie  à  l'aspect  d'un  point 
noir  qui  se  montrait  à  l'horizon;  car  on  ne  doutait  pas 
que  ce  ne  fiit  le  Centurion,  ce  vaisseau  tant  regretté. 
C'était  lui  en  effet!  et  les  acclamations  redoublèrent  dés 
que  l'espérance  fut  devenue  une  certitude,  dés  que,  par 
ses  signaux  et  ses  hourras  frénétiques,  l'équipage  du 
Centtirion  eut  répondu  aux  signaux,  aux  cris  de  joie  qui 
partaient  du  rivage  ! 

Ayant  vent  arriére  et  toutes  voiles  dehors,  il  fut  bien- 
tôt dans  la  rade  de  l'île.  11  rentrait  après  dix-neuf  jours 
d'absence,  pendant  lesquels  il  avait  subi  toutes  les  ri- 
gueurs d'une  mer  inclémente.  Dix  jours  suflirent  pour  re- 
mettre de  ses  fatigues  l'équipage  harassé,  réparer  les  ava- 
ries du  navire,  et  l'appareiller  pour  une  nouvelle  course. 
On  reprit  la  mer  le  21  octobre,  avec  vent  en  poupe,  vent 
frais  et  constant,  qui  permit  de  faire  quarante  à  cinquante 
lieues  par  jour.  Jamais  encore  il  ne  leur  était  arrivé,  de- 
puis leur  départ  d'Angleterre,  de  rencontrer  une  mer  si 
constamment  bénigne,  un  ciel  si  constamment  propice. 
Après  une  traversée  aussi  rapide  qu'heureuse,  ils  purent 
mouiller,  le  9  novembre,  dans  la  rade  de  Macao.  C'est  une 
ville  assez  considérable,  bâtie  par  les  Portugais  dans  une 
ile  qui  fait  face  à  la  célèbre  ville  de  Canton,  et  qui  n'en 
est  séparée  que  par  un  étroit  canal.  Depuis  plus  (le  deux 
ans  qu'ils  erraient  sur  l'Océan,  c'était  la  première  fois 
qu'il  arrivait  aux  Anglais  du  Centurion  d'aborder  dans  un 
port  ami,  au  milieu  d'un  pays  civilisé.  Et  il  était  temps 
qu'il  en  fût  ainsi;  car  tout  commençuit  à  leur  manquer  : 
l'argent  et  les  marchandises  précieuses  dontils  avaient  dé- 
pouillé les  Espagnols  dans  la  mer  du  Sud  n'avaient  été 
pour  eux,  jusqu'à  présent,  qu'un  lest  inutile  et  un  em- 
barras de  plus. 

Anson  fut  très-bien  accueilli  par  le  gouverneur  portu- 
gais, qui  lui  promit  de  lui  procurer  toutes  les  ressources 
que  le  pays  fournit.  Mais  les  Portugais  ne  sont  à  Maciio 
que  sous  le  bon  plaisir  du  gouvernement  chinois,  cl  le 
gouverneur  fil  observer  au  commodore  anglais  qu'il  ne 
pouvait  rien  faire  sans  une  autorisation  formelle  du  vice- 
roi  de  Canton.  Il  fît  cependant  conduire  son  vaisseau  à 
Typa,  port  situé  en  dehors  du  canal,  et  où  il  serait  facile 
à'Anson  de  faire  radouber  son  vaisseau.  Celui-ci  traita  à 
cet  effet  avec  des  ouvriers  chinois;  mais  l'opération  prit 
beaucoup  de  temps;  non-seulement  parce  que  les  Chi- 
nois sont  très-minutieux  et  peu  expédilifs  dans  tout  ce 
qu'ils  font,  mais  encore  parce  qu'il  fallut  passer  par  une 
longue  filière  de  négociations  et  de  formalités  pour  obte- 
nir des  autorités  chinoises  les  ordres  nécessaires.  Le  Cen- 
turion ne  fut  entièrement  radoubé  que  dans  les  premiers 
jours  d'avril  174."). 

Anson  n'avait  pas  renoncé  au  projet  de  s'emparer  du 
galion  de  Manille.  Conjecturant  que  le  temps  de  son  arri- 
vée ap])rochail,  il  se  mit  en  mesure  de  gouverner  vers  les 
Philippines  à  sa  poursuite.  Ayant  renforcé  son  équipage 
de  ([uelques  matelots  indiens  et  hollandais,  qui  lui  paru- 
rent propres  à  faire  un  bon  service,  il  remit  à  la  voile  le 
19  avril,  feignant  d'aller  à  Ratavia,  l'annonçant  même  à 
son  équipage;  mais,  dés  qu'il  fut  en  pleine  mer,  il  révéla 
le  véntablc  but  de  celte  excursion.  Une  trouva  à  son  bord 
que  des  approbateurs  et  des  hommes  bien  disposés  à  con- 
courir vaillamment  à  la  conquête  du  riche  butin  qu'il  leur 
montrait  en  perspective. 


Enfin,  le  9  juin  suivant,  ils  décoiiviirent,  à  la  liauienr 
du  cap  Espii-itu-Santo  de  l'ile  de  Samer  (l'une  des  Philip- 
jjines),  et  se  dirigeant  sur  Manille,  ce  galion,  que,  depuis 
mus  de  quinze  mois,  ils  poursuivaient  d'un  hémisphère  à 
l'autre.  Dos  que  le  Centurion  fut  arrivé  à  la  portée  du  ca- 
non, il  arbora  son  pavillon  de  guerre,  et  le  combat  s'en- 
gagea avec  beaucoup  de  l'èsolutinn  des  deux  parts.  Le  ga- 
lion était  commandé  par  le  Portugais  Montéro,  le  plus 
brave  et  le  plus  habile  officier  que  les  Espagnols  eussent 
dans  les  Philippines.  Non-seulement  ce  vaisseau  rempor- 
tait sur  son  adversaire  par  ses  dimensions,  mais  il  avait  à 
bord  cinq  ccntcinquante  hommes,  c'est-à-dire  beaucoupplus 
(|ue  le  double  de  l'équipage  du  Centurion,  qui  n'était  que 
de  deux  cent  quarante  hommes;  il  était  armé  de  trente-six 
pièces  de  canon  et  de  vingt-huit  pierriers.  Toutefois  l'at- 
tnque  fut  conduite  avec  tant  de  vigueur  et  d'habileté  par 
le  commodore  anglais;  l'appât  du  butin  qu'ils  avaient  sous 
les  yeux  avait  tellement  exalté  le  courage  de  ses  hommes, 
qu'il  se  rendit  maître  du  galion  après  une  heure  et  demie 
de  combat.  Les  Espagnols  eurent  soixante-sept  des  leurs 
tués  et  quatre-vingt-tiuali-e  blessés;  à  bord  du  Centurion. 
on  ne  compta  qife  deux  tués  et  dix-sept  blessés.  Cette 
grande  disproportion  s'explique  parla  précaution  qu'avait 
eue  Anson  de  faire  placer  dans  les  hunes  de  son  navire 
trente  de  ses  meilleurs  tireurs,  qui  firent  un  grand  ra- 
vage sur  le  jiont  ennemi. 

Le  trésor  que  portait  le  galion  était  d'environ  quinze  cent 
mille  piastres,  ou  huit  millions  de  notre  monnaie;  il  con- 
tenait, en  outre,  une  assez  forte  partie  de  cochenille.  An- 
son se  hàla  de  retourner  avec  sa  prise  dans  la  rivière  de 
Canton,  et,  In  A  juillet,  il  entra  d'autorité  dans  le  port 
chinois,  après  avoir  refusé  formellement  d'acquitter  au- 
cun droit,  prétendant  que  c'était  le  privilège  de  tout  vais- 
seau de  guerre,  cl  déclarant  qu'il  brûlerait  plutôt  la  ville 
que  de  se  soumettre  à  une  exigence  humiliante  pour  sa 
nation.  Les  mandarins  iiensèrent  qu'il  n'était  pas  prudent 
d'insister;  mais  ils  lui  aemandèrent  la  remise  des  prison- 
niers espagnols,  qui  appartenaient  à  un  pays  allié  de  la 
Chine;  ce  qu'Anson  leur  accorda  d'autant  plus  volontiers, 
que  déjà  il  commençait  à  s'inquiéter  de  la  nécessité  où  il 
allait  se  trouver  de  iiourrir  tant  d'étrangers. 

Pendant  son  séjour  dans  le  port  de  Canton,  il  eut  occa- 
sion de  sauver  la  ville  d'un  efl'royable  incendie  qui  s'y 
était  manifesté,  et  qui  l'eût  dévorée  tout  entière,  sans  le 
courage,  l'intrépidité  et  l'adresse  des  marins  du  Centurion, 
dirigés  par  l'intelligence  et  le  sangfroîd  de  leur  capitaine. 
Celte  circonstance, "jointe  à  la  considération  que  lui  don- 
nait la  force  imposante  du  Centurion,  le  premier  vais- 
seau de  guerre  qui  eût  encore  mouillé  dans  ces  parages, 
lui  procura  les  honneurs  d'une  audience  solennelle  du  vi- 
ce-roi. Cette  audience  eut  lieu  avec  tout  le  cérémonial  usité 
pour  la  réception  des  ambassadeurs  des  grandes  nations, 
touvées  dignes  d'entrer  en  relation  avec  le  céleste  empire. 
Une  escorte  de  deux  cents  soldats,  ayant  plusieurs  man- 
darins à  leur  tête,  attendait  le  commodore  à  la  porte  de 
la  ville,  et  l'accompagna  jusqu'à  la  grande  place  du  pa- 
lais, où  étaient  rangés  en  bataille  dixmille  hommes  sous 
les  armes,  et  tous  habillés  de  neuf.  C'est  au  milieu  de 
celle  armée  qu'Anson  fut  conduit  jusqu'à  la  salle  d'au- 
dience. 11  y  trouva  le  vice-roi,  trônant  dans  un  fauteuil 
de  parade,  sons  un  dais  d'une  grande  richesse,  ayant  à  ses 
cotés  tous  les  mandarins  du  conseil.  Un  siège  vide  atten- 
dait le  commodore;  il  s'y  plaça,  n'ayant  entre  le  vice-roi 
et  lui  que  le  chef  de  la  loi  et  celui  de  la  trésorerie.  Anson 
obtint  dans  cette  audience  tout  ce  qu'il  crut  devoir  de- 
mander au  grand  dignitaire  du  céleste  empire;  et  ce  ré- 
sultat mit  un  terme  à  une  infinité  de  lenteurs,  de  diffi- 
cullés  et  de  chicanes  qui  entravaient  ses  relations,  soit 
avec  les  autorités  secondaires,  soit  avec  les  négociants  dii 
pays. 

L'époque  des  vents  favorables  à  son  retour  en  Europe 
étant  arrivée,  Anson  quitta  la  ville  de  Canton,  séjourna 
une  semaine  seulement  à  Macao  pour  y  vendre  le  galion 
espagnol  et  ce  qu'il  ne  jugea  pas  à  propos  d'emporter  de 
ses  prises  en  marchandises,  et  appareilla  de  ce  port  pour 
l'Angleterre,  le  l,"»  décembre  ilVt.  Le  15  juin  de  l'année 
suivante,  après  une  heureuse  navigation  do  six  mois,  cou 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


pée  par  «ne  station  de  trois  semaines  dans  la  colonie 
hollandaise  du  Cap  de  Bonne-Espérance,  il  rentrait  dans  la 
rade  de  Spitehead.  Il  avait  accomidi  le  tour  du  monde  en 
faisant  la  guerre,  une  guerre  de  forban,  il  faut  bien  le 
dire,  au  commerce  espagnol,  d'un  tropiciue  à  l'autre  ;  et 
cette  circumnavigatiiin  militaire,  qui  fut  la  première,  et, 
pour  l'honneur  de  la  civilisation,  la  dernière  de  ce  genre, 
avait  duré  trois  ans  et  neuf  mois,  moins  trois  jours.  Elle 
avait  coiité  aux  Espagnols  plus  de  trente  millions  de  per- 
tes, aux  Anglais  deux  vaisseaux  de  guerre  et  quelques 
centaines  d'hommes  ,  elle  assurait  la  fortune  du  chef  qui 
l'avait  conduite  et  de  ceux  de  ses  compagnons  qui  avaient 
survécu  comme  lui  à  tant  de  fatigues  et  ae  dangers. 

Le  retour  de  cette  célèbre  expédition  fit  une  grande 
sensation  en  .Angleterre.  «  Anson  fit  porter  à  Londres,  en 
triomphe,  sur  trente-deux  chariots,  au  son  des  tambours 
et  des  trompettes,  et  aux  acclamations  de  la  multitude. 
les  richesses  qu'il  avait  conquises.  Ses  prises  se  montaient 
en  argent  et  en  or  à  dix  millions,  monnaie  de  France,  qui 
furent  le  prix  du  commodore,  de  ses  officiers,  des  mate- 
lots et  des  soldats,  sans  que  le  roi  entrât  en  partage  du 
fruit  de  leurs  fatigues  et  de  leur  valeur  il).  »  Le  pays  ap- 
plaudit avec  enthousiasme  à  celte  munificence  intelligente 
de  son  gouvernement. 

Bien  que  le  voyage  dont  nous  venons  de  rappeler  les 
principaux  incidents  appartienne  spéci.ilement  aux  expé- 
ditions militaires,  il  ne  fut  pas  sans  intérêt  pour  la  science. 
Anson  y  recueillit  une  foule  d'observations  faites  avec 
soin,  et"  dont  les  domaines  de  la  physique  générale  et  de 
l'ethnographie  se  sont  enrichis.  L'une  des  plus  importantes, 
ainsi  que  le  fait  remarquer  Voltaire,  fut  celle  de  la  varia- 
lion  de  la  boussole,  qu'on  trouva  conforme  au  système  de 
Dalley.  «  L'aiguille  amiantée,  dit  un  ]ieu  témérairement 
notre  philosophe,  suivait  exactement  la  route  que  ce  grand 
astronome  lui  avait  tracée...  Et  cette  petite  escadre,  qui 
n'allait  franchir  des  mers  inconnues  que  dans  l'espérance 
du  pillage,  servait  la  philosophie  sans  le  savoir.  » 

Anson,  à  son  retour  en  Angleterre,  fut  élevé  au  grade  de 
contre-amiral,  et  deux  ans  plus  tard  à  celui  de  vice-ami- 
ral. En  1747,  année  désastreuse  pour  la  marine  française, 
il  commandait,  ayant  sous  ses  ordres  le  contre-amiral 
Warren,  une  escadre  de  seize  vaisseaux  de  ligne  et  de 
plusieurs  frégates,  qui  croisait  dans  la  Méditerranée.  Le 
14  juin,  à  là  hauteur  du  cap  Finisterre,  en  Galice,  les 
deux  amiraux  se  trouvèrent  en  présence  d'un  convoi  con- 
sidérable destiné  pour  les  Indes  Orientales,  et  qu'escor- 
tait le  capitaine  la  Jonquière  avec  une  escadre  de  cinq 
vaisseaux  de  ligne  et  une  frégate.  Cette  escadre,  après  une 
défense  héroïque,  et  qui  sauvait  au  moins  l'honneur  de 
notre  marine,  tomba  tout  entière  au  pouvoir  de  la  flotte 
ennemie.  Il  faut  convenir,  et  les  historiens  anglais  le  re- 
connaissent eux-mêmes,  que  la  grande  supériorité  de 
forces  dont  disposait  l'amiral  vainqueur  ôte  beaucoup  à 
la  gloire  de  son  triomphe.  La  plus  grande  partie  du  con- 
voi put  s'échnpper  pendant  que  son  escorte  >e  sacrifliitsi 
généreusement  dans  une  lutte  désespérée;  seize  bâtiments 
seulement  tombèrent  au  pouroir  des  Anglais;  mais  ce 
n'étaient  pas  les  moins  richement  chargés,  puisque  de  l'or 
et  de  l'argent  en  lingots  qu'ils  portaient,  on  remplit  seize 
chariots  qui  furent  conduits  à  la  bourse  de  Londres.  Cette 
affaire  valut  à  l'amiral  Anson  d'être  promu  à  la  pairie. 
Quatre  ans  plus  tard(1751),  il  fut  nommé  premier  tord  de 
l'amirauté,  ou  ministre  de  la  marine. 

Sous  son  administration  éclata  la  rupture  de  la  paix  d' Aix- 
la-Ch.npelle,  et  la  guerre  de  1756  entre  la  France  et  r.\ngle- 
terre.  L'opinion  publique,  dans  ce  dernier  pays,  fit  peser 
sur  lord  Anson  une  partie  de  la  responsabilité  de  la  dé- 
faite de  l'amiral  Byng  en  vue  de  Minorque.  et  de  la  perte 
du  Port-Mahon .  si  "intrépidement  enlevé  par  les  bataillons 
français  que  commandait  le  duc  de  Richelieu.  On  lui  ro- 
procnait  le  mauvais  choix  de  l'amiral,  les  relards  apportés 
dans  le  départ  de  la  flotte,  et  sa  trop  faible  composition. 
Après  la  chute  du  ministère  dont  il  faisait  partie,  une  en- 
quête parlementaire  fut  ouverte  sur  cette  expédition  mal- 


(1)  Voltaire,  ouvraye  cili. 


heureuse;  elle  eut  pour  résultat  de  faire  décharger  lord 
Anson  et  ses  collègues  de  toute  accusation.  On  ahandonna 
cependant  une  viciime  au  ressentiment  national,  et  l'a- 
miral Byng  fut  condamné  à  mort. 

Au  mois  de  juin  1758,  une  flotte  anglaise,  composée  de 
vingt-deux  vaisseaux,  vint  mouiller  dans  la  baie  de  Can- 
cale.  près  de  Sainl-Malo,  en  Bretagne,  et  débarqua  sur  le 
rivage  quinze  bataillons  de  troupes  légères  et  d'artillerie. 
La  iiotte  était  commandée  par  lord  Anson,  et  les  troupes 
par  le  duc  de  Mariborough.  fils  du  célèbre  général  de  la 
reine  Anne.  Les  ennemis  s'avancèrent  jusqu'à  Saint-Ser- 
van,  faubourg  de  la  ville,  avec  un  port,  ou  ils  brillèrent 
trois  frégates  de  la  marine  royale,  plus  de  cent  trente 
liiiiimenls  d'armateurs  ou  de  pêcheurs,  et  quelques  ma- 
gasins d'ap|irovisionnemenls  mariiimes.  Au  bout  de  huit 
jours,  les  Anglais  se  rembarquèrent,  bornant  leur  expé- 
dition à  ce  dègàl;  résultat  bien  peu  digne,  il  faut  le  dire, 
de  l'appareil  qu'on  avait  déployé  dans  celle  entreprise, 
1 1  des  chefs  qu'on  lui  avait  donnés.  Un  fait,  cependant, 
doit  être  constaté  à  la  gloire  de  ces  derniers,  c'est  qu'ils 
donnèrent  des  ordres  sévères  pour  qu'aucun  acte  de  vio- 
lence et  de  brigandage  ne  fut  commis  par  leurs  soldats  au 
préjudice  des  habilanls.  Sept  matelots  et  un  soldat,  con- 
vaincus d'avoir  enfreint  ces  ordres,  furent  impitoyable- 
ment pendus  aux  vergues  des  vaisseaux. 

C'est  en  1701  que  tïeorges  Anson  fut  élevé  à  la  dignité 
d'amiral.  Il  jouit  peu  des  honneurs  attachés  à  celle  di- 
gnité :  il  succomba,  au  mois  de  juin  de  l'année  suivante 
fl702),  à  une  attaque^d'apoplexie. 

«  Anson,  dit  l'auteur  de  son  article  dans  la  Biograplne 
universelle  des  frères  Michaud,  avait  toutes  les  qualités 
qui  constituent  le  marin  :  un  sang-froid  à  toute  épreuve, 
une  intrépidilé  réfléchie,  une  connaissance  profonde  de  la 
tactique  navale.  Il  respectait  l'humanité  au  milieu  des 
horreurs  de  la  guerre.  11  n'eut  qu'un  seul  défaut,  ce  fut  sa 
trop  grande  confiance;  elle  le  rendit  quelquefois  la  dupe 
des  intrigants  et  des  fripons.  Il  ne  connaissait  ni  les  hom- 
mes, ni  la  société;  aussi  a-t-on  dit  de  lui  qu'il  avait  f.nit 
le  tour  du  monde,  et  qu'il  n'y  était  jamais  entré.  >< 


^T^T^ 


B4RT  (Je«),  chef  d'escadre,  né  en  1C50,  mort  en 

17U-J. 

Des  illustres  marins  qu'a  produits  en  si  grand  nombre 
le  si-'cle  de  Louis  XIV,  il  n'en  est  point  dont  le  nom  soit 
resté  aussi  populaire  que  .lean  B.^rt.  Ce  héros  naquit  à 
Dunkerque.  en  1050,  douze  ans  avant  que  sa  ville  natale, 
successivement  espagnole,  française  et  anglaise,  fût  défi- 
nitivement restituée  à  la  France.  .Tean  Bart,  Français  dans 
l'Sme,  se  dédommagea  bien,  depuis,  de  la  fatalité  qui  l'a- 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


vait  l'ail  iiaitre  sujet  anglais.  Sur  la  foi  des  mémoires  ré- 
digés sous  le  nom  du  chevalier  de  Forbin,  on  a  répété, 
dans  beaucoup  d'histoires  et  de  biographies,  que  le  père 
de  l'illustre  marin  n'était  qu'un  pauvre  pêcheur  si  misé- 
rable, qu'il  n'avait  même  pu  faire  apprendre  à  son  fils  la 
lecture  et  l'écriture,  ces  premiers  éléments  de  toute  in- 
struction. Cela  fùt-il  vrai,  que  nous  n'y  trouverions  qu'un 
motif  de  plus  d'admirer  ce  flls  de  ses  œuvres,  dont  le  gé- 
nie se  serait  ainsi  développé  malgré  le  double  obstacle 
de  l'extrême  pauvreté  et  de  l'extrême  ignorance.  Mais  il 
n'en  est  rien  :  Jean  Barl  naquit  au  sein  d'une  famille  aisée 
et  considérée.  Son  père  était  un  de  ces  intrépides  arma- 
teurs, comme  Dunkerquc  était  en  possession  d'en  produire 
depuis  un  temps  immémorial,  se  livrant  à  la  pêche  du 
hareng  ou  armant  en  course,  suivant  les  circonstances  de 
la  paix  ou  de  la  guerre.  On  sait  même  que  Corneille  Bart, 


pore  de  notre  héros,  était  mort  à  la  suite  d'une  affaire  en 
mer,  oii  il  avait  été  grièvement  blessé  en  commandant  un 
abordage.  Il  laissait  deux  fils  en  bas  âge,  dont  Jean  Bart 
était  l'ainé.  Outre  qu'on  a  la  preuve  que  ce  chef  d'escadre, 
non-seulement  écrivait  d'une  manière  très-nette,  mais  en- 
core rédigeait  en  fort  bon  style  ses  dépêches  et  ses  rap- 
ports officiels,  comment  admettre  que  l'enfant,  né  dans 
une  condition  aussi  honorable,  n'eut  pas  même  reçu  l'in- 
struction  la  plus  élémentaire  avant  d'être  lancé  dans  la 
rude  carrière  ou  l'appelaient  également  les  traditions  de 
sa  famille  et  sa  vocation  personnelle.'  Ce  qui  est  certain, 
c'est  que  Jean  Bart  commença  de  très-bonne  heure  son 
apprentissage  de  la  mer;  et  ce  fut  sous  un  maître  qui  ne 
pouvait  lui  donner  que  de  grandes  et  prolitables  leçons- 
car  ce  n'était  rien  moins  que  le  grand  et  ilhislre  M'ichel 
Ruyter.  {loy.  ce  nom.) 


Par  la  sainte-barbe,  dit  .lean  Cart  à  son  fils,  le  bruit  et  la  fumde  de  la  poudre  te  font  peur  I  —  Pa2;e  9 


Le  patronage  de  l'amiral  hollandais  assurait  au  jeune 
marin  duukcrquois  une  rapide  et  brillante  fortune,  et  il  ne 
tenait  qu'à  lui  d'avancer  immédiatement  dans  cette  voie, 
en  consacrant  son  courage  et  son  activité  au  service  dos 
Provinces-Unies.  Mais  la  guerre  s'étaut  déclarée  entre  la 
France  et  la  Hollande  (1G71),  il  aima  mieux  renoncer  aux 
avantages  qui  lui  étaient  offerts  de  ce  côté  que  de  s'expo- 
ser à  servir  contre  son  pays.  Rentré  à  Dunkerquc,  il  s'en- 
çagea  comme  second  sur  un  bâtiment  armé  pour  la  course. 
Il  s'y  fit  bientôt  une  réputation  d'audace  et  d'intrépidité 
qui  le  rendit  cher  aux  armateurs.  C'était  à  qui  pourrait 
l'enrôler  sur  son  bâtiment.  Mais  un  rôle  subalterne  nui- 
sait â  l'essor  de  son  génie:  en  1674,  dn  produit  de  ses 
parts  de  prise,  il  acheta  et  arma  un  petit  bâtiment,  dont  il 
forma  l'équipage  de  trente-six  hommes  bien  détorminés 
et  qui  avaient  toute  confiance  dans  kur  jeune  capitaine. 
Sa  première  sortie  fut  inaugurée  par  un  brillant  succès: 
au  bout  de  quelques  jours,  on  le  vit  rentrer  au  port  de 
Dunkerquc  avec  une  frégate  hollandaise  de  dix-huit  ca- 
nons, qu'il  avait  prise  à  l'abordage  dans  la  rade  du  Texcl. 
Une  société  d'armateurs  lui  coniie  aussitôt  le  commande- 


ment d'une  frégate  de  six  canons,  et  de  nouveaux  succès 
couronnent  soii  audace  et  son  intrépidité.  Plein  de  con- 
fiance dans  sa  bonne  étoile,  il  s'est  lancé  jusque  dans  la 
Baltioue,  et  tombe  inopinément  au  milieu  d'une  Hotte 
marchande  i|u'escorlaient  deux  frégates  de  guerre.  L'une 
est  prise  de  vive  force,  et  l'autre  n'échappe  au  même  sort 
qu'en  gagnant  honteusement  le  large.  Du  convoi  mar- 
chand, uni'  partie  a  été  brûlée  ou  coulée  â  fond  pendant 
l'action  ;  mais  la  plus  considérable  et  la  plus  riche  devient 
la  proie  du  jeune  corsaire  dunkerquois. 

Les  associés  de  Jean  Bart,  en  bons  spéculateurs  qu'ils 
étaient,  se  hâtent  d'ajouter  quatre  nouveaux  bâtiments rcs- 
peclablement  armés  â  sa  petite  frégate,  et  lui  forment 
ainsi  une  véritable  escadre,  â  la  tête  de  laquelle  le  hardi 
capitaine  devient  la  terreur  et  le  lloau  de  la  marine  anglo- 
batave.  Pas  une  de  ses  sorties  du  port  de  Dnnkerque  qui 
ne  fut  marquée  par  un  désastre  pour  les  ennemis  de  la 
France.  Nul  vaisseau  de  commerce  n'osait  plus  se  hasar- 
der sur  les  mers  explorées  par  sa  redoutable  flottille.  La 
paix  de  Nimègue,  signée  en  1078,  put  seule  mettre  un 
terme  à  ses  courses  et  à  ses  exploits. 


LES  MARI>'S  ILLUSTRES. 


9 


La  répulaliùn  que  Jean  Bart  venait  d'acquérir  au  ser- 
vice des  armateurs  de  sa  ville  natale  avait  marqué  sa 
place  dans  les  cadres  de  la  marine  royale  :  il  y  entra, 
comme  lieuti  naut  de  vaisseau,  sous  le  ministère  de  Sei- 
guelay,  ûls  du  grand  Colbert,  et  son  digue  successeur  dans 
l'administration  de  la  marine  française.  La  fortune  du  ma- 
rin flamand,  au  service  de  la  flotte,  resta  longtemps  liée 
à  celle  du  Provençal  Forbin.  Tous  les  deux  égaux  d'âge 
et  de  grade,  entres  pour  ainsi  dire  le  même  jour  au  ser- 
vice du  roi  et  attachés  à  la  même  escadre;  tous  les  deux 
également  intrépides  et  résolus  dans  l'action,  profondé- 
ment séparés,  néanmoins,  quant  au  caractère  moral,  par 
ces  nuances  si  tranchées  que  la  nature  a  mises  entre 
l'homme  du  Nord  et  celui  du  Midi  :  celui-ci  emporté, 
tranchant,  vantard;  celui-là  toujours  plein  de  flegme,  de 
réserve  et  de  simplicité;  l'un  plus  brillant  que  solide, 


l'autre,  au  contraire,  plus  solide  que  brillant  :  on  les  vit 
pendant  plusieurs  années,  associés  aux  mêmes  entreprises, 
mêlés  aux  mêmes  aventures,  rivaux  ou  plutôt  émules  de 
courage  et  d'audace  dans  les  conjonctures  périlleuses,  et 
avançant  à  peu  près  du  même  pas  dans  la  noble  carrière 
où  ils  se  signalaient  à  l'envi.  Seulement  le  chevalier  de 
Forbin,  né  gentilhomme,  sut  porter  avec  aisance  l'habit 
de  cour;  le  chevalier  Bart  ne  put  y  assouplir  sa  rude  en- 
colure et  resta  toujours  un  ^Tai  marin  d'eau  salée,  plus  i 
l'aise  sur  son  tillac  que  sur  les  parquets  glissants  de  Ver- 
sailles. 

La  nécessité  d'abi'éger  et  la  crainte  surtout  de  paraître 
tomber  dans  des  redites,  nous  forcent  de  passer  sur  un 
grand  nombre  des  prouesses  maritimes  de  notre  liéros. 
Nous  noterons,  cependant,  un  trait  entre  mille,  trop  ca- 
ractéristique pour  être  négligé.  C'était  en  1689;  Jean  Barl 


Parlant  ainsi,  il  se  dirige  avec  sa  mèche  enflammée  vers  un  baril  de  poudre.  —  Page  li. 


et  Forbin,  montés  chacun  sur  une  petite  frégate,  escor- 
taient des  convois  de  guerre  et  de  commerce,  de  Dun- 
kerque  aux  ports  de  la  Normandie  ou  de  la  Bretagne.  Dans 
une  de  ces  expéditions,  un  corsaire  hollandais  était  tombé 
sur  leur  route;  ils  s'en  étaient  rendus  maîtres  après  un 
sanglant  abordage  et  l'avaient  conduit  à  Brest.  Jean  Bart 
avait  à  son  bord,  son  fils,  enfant  de  douze  ans,  auquel  il  fai- 
sait déjà  faire,  sous  ses  yeux,  le  terrible  noviciat  de 
l'homme  de  mer.  Au  signal  du  branle-bas  de  combat, 
l'enfant  n'avait  pu  maîtriser  son  émotion  et  son  père  l'a- 
vait vu  pâlir  au  bruit  de  la  première  volée  de  canon  lan- 
cée par  l'ennemi.  —  «  Par  la  sainte-barbe,  dit  Jean  Bart 
en  lançant  un  regard  sévère  à  son  Dis,  le  bruit  et  la  fumée 
de  la  poudre  te  l'ont  peur  !  C'est  un  vilain  mal  pour  un 
marin  que  la  peur,  et  je  vais  t'en  guérir  (lour  toujours!  » 
Aussitôt,  il  l'amène  au  pied  du  grand  mât,  l'y  attache 
et  l'y  laisse  jusqu'à  la  fin  du  combat.  Nous  reproduisons 
ce  trait  sans  aucun  commentaire,  persuadé,  toutefois, 
qu'il  se  trouvera  peu  de  mères  assez  Spartiates  pour  l'ad- 
mirer. 
La  même  année  1G89  manqua  d'être  fatale  à  Jean  Bart 


ainsi  qu'à  son  camarade  Forbin.  Tous  les  deux  escortaient 
de  conserve,  dans  la  Manche,  un  convoi  de  vingt  bâti- 
ments marchands  partis  du  port  du  Havre,  lorsque,  par  le 
travers  de  î'ile  de  Wight,  ils  se  virent  poursuivis  par  deui 
vaisseaux  anglais,  portant  chacun  cinquante  pièces  de  ca- 
non. Dans  de"s  conditions  aussi  inégales,  leur  nerte  était 
inévitable  s'ils  se  laissaient  atteindre;  la  prudence  leur 
conseillait  donc  de  prendre  le  large  à  toutes  voiles;  mais 
le  convoi  était  perdu,  et  l'honneur  leur  prescrivait^  de 
tenter  de  le  sauver,  même  en  se  sacrifiant.  Ils  n'hésitè- 
rent pas  un  seul  instant,  et,  comprenant  que  l'audace  seule 
pouvait  compenser  l'iufèriorilé  de  leurs  forces,  ils  se  dé- 
cidèrent à  prendre  résolument  l'offensive,  et  à  se  préci- 
piter aveuïïlément  à  l'abordage  dès  qu'ils  auraient  pu 
prendre  le  vent  sur  l'ennemi.  Pour  occuper  l'un  des  vais- 
seaux anglais  pendant  qu'ils  entreprendraient  l'assaut  de 
l'autie,  ils  avaient  eu  le  soin  préalable  d'armer  trois  des 
plus  eros  navires  de  leur  convoi;  précaution  que  rendit 
mutile  celle  que  prirent  les  équipages  de  ces  navires  de 
se  dérober  au  combat,  dès  que  le  signal  en  fut  donné  par 
les  chefs  de  l'escorte,  Jean  Bart  et  Forbin  restèrent  donc 


iO 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


seuls  aux  prises  avec  l'ennemi.  La  lutte  fut  terrible  et 
longue  ;  car  les  deux  officiers  français,  tenant  à  donner  à 
la  ifotte  marchande  le  temps  de  gagner  le  large  et  de  se 
mettre  hors  de  toute  atteinte,  avaient  juré  de  n'amener 
leur  pavillon  qu'à  toute  extrémité.  Tant  qu'ils  juirent 
conihatlre  et  soutenir  de  leur  parole  et  de  leur  exemple 
le  courage  de  leurs  équipages,  la  victoire  demeura  indé- 
cise; enlin,  grièvement  blessés  l'un  et  l'autre,  ils  se  trou- 
vent réduits  à  l'impossibilité  d'agir  ou  de  donner  des  or- 
dres ;  les  deux  tiers  de  leurs  équipages  sont  étendus  morts 
sur  les  ponis,  ce  qui  reste  est  à  peu  prés  mis  hors  de 
combat;  les  deux  frégates,  rasées  de  l'avant  et  de  l'arriére, 
ne  présentent  plus  que  deux  misérables  carcasses  prêtes 
à  sombrer.  Toute  satisfaction  ayant  ainsi  été  donnée  à 
l'iionneur  et  au  devoir,  il  ne  reste  plus  aux  deux  braves 
officiers  qu'à  se  résigner  à  leur  mauvaise  fortune;  ils  ne 
capitulent  pas,  ils  se  laissent  emmener.  Du  moins  leur 
dévouement  n'avait  pas  été  stérile  :  le  convoi  pour  lequel 
ils  avaient  si  généreusement  combattu  était  sauvé:  pas 
un  seul  de  ses  bâtiments  n'était  tombé  au  pouvoir  de 
l'ennemi. 

Jean  Bart  et  Forbin  furent  conduits  à  Plimouth,  en  An- 
gleterre, où  on  leur  donna  pour  prison  une  chambre  d'au- 
berge, aux  fenêtres  étroitement  grillées  par  de  lourds 
barnaux  de  fer,  et  dont  la  porte  fut  soigneusement  gar- 
dée par  une  sentinelle.  La  nouvelle  de  la  mésaventure 
arrivée  à  ces  deux  braves  officiers  ne  fut  point  reçue  en 
France  avec  indifférence.  Le  gouvernement  songea  aussi- 
tôt à  les  faire  sortir  de  prison  par  voie  d'échange,  et  Sei- 
gnelay  n'était  pas  homme  à  marchander  leur  rançon.  Il 
laissa  échapper  à  cette  occasion  un  mot  qui  jieint  bien 
le  grand  cas  qu'il  faisait  de  notre  héros,  et  que  nous  de- 
vons consigner  ici  à  la  gloire  du  Dunkcrquois  et  du  mi- 
nistre. «  Nous  ne  devons  pas  hésiter,  disait  le  ministre, 
à  rendre  au  plus  vite  deux  si  braves  officiers  à  la  flotte  ; 
mais  Jean  Bart  d'ahord,  Jean  Bart  surtout!  » 

Les  deux  prisonniers  ne  crurent  pas  devoir  attendre  le 
résultat  des  négociations  dont  ils  étaient  l'objet,  et,  dés 
qu'ils  se  sentirent  assez  remis  de  leurs  blessures  pour 
pouvoir  .supporter  les  fatigues  d'une  traversée,  ils  songè- 
rent à  s'évader.  Grâce  à  l'intérêt  qu'ils  surent  inspirer  au 
chirurgien  qui  les  soignait,  et  à  ceux-là  mêmes  qui  avaient 
mission  de  les  garder,  ils  s'en  procurèrent  facilement  les 
moyens.  Ce  fut  l'affaire  de  quelques  barreaux  coupés  à  la 
grille  de  leur  prison,  d'une  nuit  obcure  et  d'un  canot  qui 
les  attendait  dans  un  endroit  écarté  du  port,  La  rade  qu'ils 
avaient  à  traverser  était  couverte  de  bâtiments  :  de  nom- 
breuses vigies,  en  les  voyant  glisser  rapidement  sous  celte 
forêt  de  mâts,  ne  cessaient  de  leur  crier  qui  rive?  à  quoi 
ils  répondaient  par  ce  simple  mot  :  Pécheurs!  que  Jean 
Bart  prononçait  eu  anglais  d'un  accent  assez  irréprocha- 
ble pour  tromper  la  vigilance  des  sentinelles.  Ils  étaient 
d'ailleurs  protégés  par  un  épais  brouillard. 

Ils  mirent  deux  jours  et  demi  à  traverser  la  Manche  sur 
leur  frêle  embarcation.  Leur  arrivée  à  Saint-Malo,  qui 
allait  bientôt  avoir  son  Duguay-Trouin,  fut  célébrée  par  la 
marine  marchande  et  la  marine  militaire  comme  une  fête 
de  famille  cl  une  solennité  publique  tout  à  la  fois.  Cette 
aventure  valut  à  chacun  de  nos  deux  héros  le  grade  de 
capilain'e  de  vaisseau  et  une  gratification  de  quatre  cents 
écus.  «Avant  la  fin  de  l'année,  dit  un  historien  moderne, 
Jean  Bart  et  Forbin  avaient  déjà  pris  leurrevanche,  en  enle- 
vant, dans  leurs  courses  incessantes,  nombre  de  bâtiments 
ennemis  (I).  » 

La  révolution  politique  qui  s'était  opérée  en  Angleterre 
en  1688,  et  l'intérêt  que  prenait  Louis  XIV  à  la  restaura- 
tion de  Jacques  II,  qu'il  avait  royalement  abrité  dans  le 
palais  de  Saint-Germain,  avaient  rallumé  la  guerre  entre 
les  deux  nations.  En  1090,  l'amiral  Tourville  était  sorti 
du  port  de  Brest,  à  la  tête  d'une  Hotte  imposante,  pour 
se  porter  à  la  rencontre  de  la  Hotte  anglo-batave,  jusque 
dans  les  eaux  britanniques.  Jean  Bart  commandait,  dans 
cette  expédition,  VAkijon,  frégate  de  quarante  canons. 
La  Hotte  ennemie  ayant  clé  signalée  au  delà  de  l'ile  de 


(i)  Louis  Gucrin,  Uisloire  marilime  de  France 


Wigbl,  à  la  hauteur  du  caji  Benchy-Head,  autrement  dit  de 
Béveziéres,  Tourville  demande  un  officier  de  bonne  vo- 
lonté, à  la  fois  hardi  et  expi  rt,  pour  aller  la  reconnaître, 
et  lui  rapporter  un  compte  exact  de  sa  force  et  de  ses 
dispositions.  Jean  Bart  se  présente.  Il  monte  dans  une  pe- 
tite chaloupe,  où  il  fait  mettre  des  filets,  et  s'avance  pen- 
dant la  nuit  vers  les  vaisseaux  anglais.  On  lui  jette  le  qui 
vive?  Là,  comme  dans  la  rade  de  Plymouth,  il  répond  : 
Pécheur!  en  bon  anglais,  et  on  le  "laisse  tranquille.  Il 
parcourt  avec  soin  et  sans  trouble  toutes  les  positions  de 
la  flotte  ;  prend  les  notes  les  plus  exactes  et  les  plus  pré- 
cises Fort  des  bons  renseignements  qu'il  lui  a  rapportés, 
l'amiral  français  prend  ses  mesures  et  donne  l'ordre  d« 
combat  pour' le  lendemain  malin.  Nous  n'avons  point  à 
entrer  ici  dans  les  détails  de  l'affaire  de  Béveziéres,  qui 
fut  une  débâcle  réelle  pour  la  llolle  anglo-batave,  laquelle 
n'échappa  à  une  destruction  complète  que  parce  que  la 
Hotte  française  eut  toujours  le  vent  contre  elle. 

Tourville  étant  rentré  à  Brest  pour  faire  réparer  ses 
vaisseaux,  Jean  Bart  fut  envoyé  dans  le  Zuyderzée  avec  or- 
dre de  faire  la  chasse  aux  pêcheurs  hollandais,  dont  il 
coula  bas  presque  tous  les  bateaux.  Sa  mission  remplie, 
il  revenait  vers  Dunkerque  lorsqu'il  fait  la  rencontre  de 
deux  vaisseaux  anglais;  les  attaquer  et  les  enlever  ne  fu- 
rent pour  lui  que  l'affaire  d'un  instant.  11  eût  été  inouï 
que  ses  compatriotes  le  vissent  rentrer  au  port  sans  la 
moindre  prise  I  .\  peine  arrivé,  il  se  remit  en  campagne 
avec  quatre  bâtiments  et  deux  brûlots,  pour  appuyer  les 
parlisansde  Jacques  II  en  croisant  sur  les  côtes  (l'Irlande. 
Celle  petite  escadre  ne  servit  guère  qu'à  ramener  une 
partie  des  vaincus  de  la  bataille  de  la  Boyne,  si  funeste  à 
la  cause  des  Sluarts. 

L'année  suivante  (1691),  Jean  Bart  attendait  à  Dunker- 
que les  ordres  du  roi,  lorsque  ce  port  fut  bloqué  par  les 
forces  réunies  de  l'Angleterre  et  de  la  Hollande.  Fatigué 
de  son  inactivité,  notre  capitaine  arme  pour  la  course  une* 
flollille  de  bâtiments  légers.  Ce  n'est  pas  sans  beaucoup 
de  difficultés  qu'il  obtient  du  ministre  l'autorisation  de 
la  mettre  en  campagne;  mais,  cette  autorisation  obtenue, 
il  ne  perd  pas  un  instant,  et  profile  de  la  première  nuit 
favorable  pour  sortir  du  port  el  franchir  la  ligne  du  blocus. 
Le  malin  même,  il  se  trouve  en  présence  de  trois  bâti- 
ments de  commerce  anglais,  escortés  par  un  vaisseau  de 
guerre.  Il  attaque  celui-ci  à  sa  manière,  c'est-à-dire  par 
un  abordage  immédiat,  cl  s'en  rend  maître  ainsi  que  du 
convoi ,  et  va  mettre  sa  prise  en  sûreté  dans  le  port  de 
Bergue  (  Bergen  i  en  Norwége,  A  deux  jours  de  là ,  il  sur- 
prend, dans  la  mer  du  Nord,  un  autre  vaisseau  de  guerre 
protégeant  une  flotte  hollandaise  chargée  de  harengs.  Le 
vaisseau  est  enlevé,  el  la  Hotie  brûlée. 

Ou  raconte,  à  l'occasion  de  cette  campagne,  l'anecdote 
assez  curieuse  que  voici.  Jean  Bart,  après  avoir  croisé 
quelque  temps  devant  les  côUs  d'Ecosse,  était  rentré  au 
port  de  Bergen  pour  y  reprendre  sa  capture  et  la  ramener 
en  France.  Il  est  rencontré  sur  le  port  par  un  capitaine 
anglais  qui  l'aborde,  el  le  dialogue  suivant  s'établit  entre 
eux  :  «  iN'êtcs-vous  pasJean  Bart?  —  Lui-même  pour  vous 
servir.  —  J'ai  résolu  de  me  battre  avec  vous.  —  Bien  n'est 
plus  facile;  mais  j'attends  des  provisions,  cl  je  ne  me  re- 
mettrai en  mer  qu'après  les  avoir  reçues,  —  Qu'à  cela  ne 
tienne;je  vous  attendrai.  Promcllez'-moi  de  me  prévenir 
quand  vous  serez  prêt  à  partir.  —  Je  vous  le  promets.  » 

Fidèle  à  sa  parole,  Jean  Bart,  ayant  ses  provisions  faites, 
vient  prévenir  le  capitaine  anglais  que  rien  ne  le  relient 
plus  au  port,  el  qu'il  est  sur  le  point  de  lever  l'ancre. 
L'Anglais  l'invite  à  déjeuner  à  son  bord,  «  Ce  sera  du 
temps  perdu.  Le  vent  est  bon;  hàlons-nous  d'en  profiter, 
répond  Jean  Bart.  »  L'Anglais  insiste;  le  Français  cède  à 
ses  instances.  On  s'attable,  et  le  repas  s'accomplit  avec 
beaucoup  de  gaieté  et  d'entrain.  Au  dessert,  la  conversa- 
lion  se  prolonge  le  temps  nécessaire  pour  brûler  une  pip« 
convenablement  arrosée  de  quelques  petits  verres  de  vieux 
rhum.  Enfin,  Jean  Bart  lève  le  premier  la  séance  en  di- 
sant à  son  amphitryon  :  «  Savez-vous  bien,  capitaine,  que, 
si  nous  voulons  joiïer  notre  partie  avant  la  nuit,  il  est  grand 
temps  que  nous  mettions  toutes  voiles  dehors.  Au  revoir! 
—  Vous  êtes  mon  prisonnier,  répond  l'Anglais.  Vous  n'a- 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


U 


vez  pas  payé  voire  rançon  de  Plymouth,  et  je  me  suis  en- 
gagé à  vous  conduire  en  Angleterre.  » 

A  ces  mots,  Jean  Bart  lance  sur  son  interlocuteur  un 
de  ces  regards  qui  brillent  comme  l'éclair  et  annoncent 
la  foudre!  11  saisit  une  mèche,  l'allume,  et,  se  tournant 
du  côté  de  ses  navires,  il  crie  d'une  voix  terrible  :  «  A 
moi,  VEntendu!  »  C'était  le  nom  du  vaisseau  qui  portait 
son  pavillon.  Puis,  s'adressant  au  perfide  Anglais  :  «  Ali! 
double  traiire,  tu  dis  que  .Jean  Bart  e.«t  ton  prisonnier! 
Eh  bien!  tu  en  as  menti,  et  c'est  moi  ([ui  suis  maître  de 
ton  vaisseau,  et  qui  vais  le  faire  sauter  !  »  Parlant  ainsi,  il 
se  difige  avec  sa  mèche  cnllammée  vers  un  baril  de  pon- 
dre; et,  tandis  que  les  Anglais  éperdus  s'efforcent  ae  le 
retenir,  les  Français  de  VEntendu,  accourus  à  la  voix  de 
leur  capitaine,  escaladent  précipitamment  le  bord  ennemi, 
taillent  en  pièces  une  partie  de  réquipai};e,  et  se  rendent 
maîtres  du  bâtiment.  Le  capitaine  anglais  devenu  à  son 
tour,  mais  sérieusement  et  loyalement,  le  prisonnier  de 
Jean  Bart,  est  conduit  au  port  de  Brest  avec  les  autres  pri- 
ses effectuées  par  le  capitaine  dunkerquois. 

Louis  XIV  fut  curieux  de  connaître  ce  marin  de  la  côte 
de  Flandre  qui  faisait  tant  d'honneur  ,i  sa  Uolle,  et  dont  il 
entendait  raconter  tant  de  traits  merveilleux  et  souvent  su- 
blimes d'audace  et^  d'intrépidité.  Jean  Bart  fut  invité  à  se 
présenter  à  Versailles.  Ce  fut  sou  camarade  d'escadre, 
l'orbin,  l'adroit  et  vaniteux  Provençal,  qui  lui  servit  d'in- 
Iroducteur  ;i  la  cour.  Jean  Bart,  que  sa  vie  de  bord  avait 
mal  préparé  aux  pompes  et  aux  délicatesses  de  Versailles, 
s'y  trouva  fort  dépaysé.  Sa  bonhomie  toute  flamande,  sa 
parole  pleine  de  franchise,  mais  dépourvue  de  toute  élé- 
gance, et  la  rudesse  native  de  ses  manières,  ne  pouvaient 
paraître  que  des  excentricités  bien  étranges  à  la  foule  des 
courtisans.  Mais  le  grand  roi.. qui  sentait  le  héros  sous 
la  rudeécorcedu  marin,  accueillait  fort  mal  les  épigram- 
mes  des  beaux  esprits  de  son  entourage.  «  Son  langage 
est  un  peu  trivial  et  ses  façons  d'agir  un  peu  vulgaires, 
disait  Louis  XIV;  mais  il  me  sert  bien  noblement,  et  je  n'en 
connais  pas  qui  soit  plus  digne  de  mon  estime.  »  Nous 
rapportons  ce  mot.  moins  pour  la  gloire  de  Jean  Bart  (|ue 
pour  celle  du  monari[ue  qui  savait  si  bien  l'apprécier. 

L'intrépide  marin  se  sentait  trop  déplacé  dans  les  anti- 
chambres ou  les  salons  de  Versailles  pour  y  faire  un  long 
séjour.  Il  se  lassa  bienl4t  de  n'être  pour  ce  monde  élégant, 
fardé  et  frivole,  que  l'Ours  de  M.  de  Forhin;  car  il  était 
de  mode  à  Versailles,  pourvu  que  le  roi  ne  l'entendit  pas, 
de  désigner  ainsi  l'homme  qui  était  déjà  une  des  gloires 
de  la  marine  française!  Jean  Bart  revint  donc  le  plus  tôt 
qu'il  put  dans  sa  lionne  et  chère  ville  de  Dnnkeri|ue,  au 
milieu  de  ses  braves  compatriotes,  si  bien  faits  pour  l'ai- 
mer et  l'admirer,  au  milieu  de  ses  inlrépides  marins,  si 
dévoués,  si  fiers  de  l'avoir  pour  capitaine  et  pour  ami  ! 

Jean  Bart  ne  prit  aucune  part  à  la  campagne  de  1092 
dans  la  Manche,  signalée  par  le  désastre  de  la  flogue;  mais 
il  servit  avec  distinction  dans  celle  de  l'année  suivante,  où 
Touiville  (voij.  ce  nom)  prit  une  brillante  revanche  dans 
la  Méditerranée.  Avec  nn  seul  vaisseau  de  soixante-deux 
canons  qu'il  commandait,  le  Glorieux.  Jean  Bart  attaqua 
près  de  Faro  (Portugal)  six  bâtiments  hollandais  faisant 
partie  de  la  flotte  de  Smyrne,  qui  venait  d'être  dispersée 
ou  détruite  dans  la  baie  de  Lagos.  Ils  réunissaient  entre  eux 
prés  de  deux  cent  cin(|uante  canons,  et  avaient  à  défendre 
une  riche  cargaison.  Le  capitaine  du  Glorieux  les  pour- 
suivit si  vivement  et  avec  tant  de  bonheur,  qu'il  les  fit 
échouer  et  les  brûla  ensuite. 

Au  retour  de  celte  expédition  dans  la  Méditerranée , 
Jean  Bart  alla  prendre,  dans  sa  ville  natale,  le  comman- 
dement d'une  escadre  destinée  ;i  amener  de  la  Baltique  en 
France  une  flotte  chargée  de  blé.  La  mission  était  d'autant 
plusdiflicile,  que  Dunkerquc  était  toujours  bloqué  par  les 
vaisseaux  anglo-bataves,  et  qu'il  fallait  tromper  la  vigilance 
des  croisières  ennemies  qui  sillonnaient  l'entrée  de  la  Man- 
che. Mais  c'était  lu  le  triomphe  du  génie  du  capitaine  dun- 
kerquois. A  l'aller,  comme  au  retour,  il  passa  à  travers  les 
escadres  ennemies,  et  conduisit  sans  encombre,  à  sa  des- 
tination, l'important  convoi  qu'il  avait  mission  de  proté- 
ger. Peu  de  temps  après,  il  enleva,  prés  des  bancs  de 
Flandre,  trois  frégates  anglaises,  dont  les  deux  premières 


servaient  d'escorte  .i  un  transport  de  munitions  de  guerre 
que  les  Provinces-Unies  envoyaient  à  Guillaume  lll. 

169i.  Mais  voici,  de  tous  les  exploits  de  notre  héros, 
le  plus  hardi  peut-être  et  le  plus  i-emarquable.  surtout 
par  l'importance  de  son  résultat.  Jean  Bart  était  sorti  de 
Uunkerque,  le  27  juillet,  avec  une  escadre  composée  do 
six  vaisseaux  de  guerre  de  troisième  et  de  quatrième  rang 
et  de  deux  flûtes.  Il  avait  ordre  d'aller  au-devant  d'une 
Hotte  de  plus  de  cent  bâtiments  chargés  de  grains  dans  les 
ports  de  la  Baltique, et  qui  étaient  attendus  en  France  avec 
une  impatience  d'autant  plus  grande,  qu'on  y  souffrait 
beaucoup  de  la  disette.  Cette  flotte  si  précieuse  s'était 
mise  eu  mer  n'ayant  pour  toute  escorte  que  deux  vais- 
seaux de  guerre,  l'un  suédois,  et  l'autre  danois.  Jean  Bart 
la  rencontra,  le  29  juillet  au  matin,  entre  le  Texel  et  la 
Meuse,  mais  devenue  la  proie  d'une  escadre  de  guerre 
hollandaise,  forte  de  huit  vaisseaux  de  second  rang,  com- 
mandée par  le  contre-amiral  Uyde  de  Frise  :  c'était  un 
rude  jouteur,  que  cet  amiral  hollandais,  et  il  avait  de  son 
côté  la  supériorité  de  l'armement.  Mais,  indépendamment 
de  l'honneur  de  se  mesurer  avec  un  pareil  adversaire, 
l'enjeu  était  trop  considérable  pour  que  Jean  Bart  ne  fût 
pas  impérieusement  poussé  à  tenter  la  partie  à  tout  prix. 
Il  assemble  autour  de  lui  tous  les  ofliciers  de  son  esca- 
dre, et  leur  annonce  qu'il  s'agit  d'un  combat  à  outrance  : 
c'est  une  occasion  suprême,  où  il  n'y  a  d'autre  alternative 
que  le  succès  ou  la  mort.  «  11  faut  avancer  et  combatlre 
les  yeux  fermés,  dit-il,  l'intérêt  de  la  France  l'ordonne.  » 
Ces  paroles  tombent  sur  des  hommes  dignes  de  les  com- 
prendre et  de  les  exécuter.  Chacun  retourne  à  son  poste, 
non  moins  résolu ,  non  moins  dévoué  à  la  fortune  de  la 
France,  que  le  brave  capitaine  de  tant  de  braves  gens. 

On  gouverne  droit  à  l'ennemi;  dès  qu'on  se  trouve  à 
portée  de  canon  :  «  Camarades,  s'écrie  Jean  Bart,  point  de 
canons,  point  de  fusils!  rien  que  le  pistolet  et  le  sabre! 
Je  me  charge  du  contre-amiral,  et  vous  en  rendrai  bon 
compte.  IJue  chacun  fasse  comme  moi!  »  Animé  de  la 
même  pensée,  llyde  de  Frise  gouvernait  aussi  à  l'enconlro 
du  Fortuné,  c'était  le  nom  de  bon  augure  qui  se  lisait  à 
la  poupe  du  vaisseau  pavoisé  de  la  cornette  de  Jean  Bart. 
Les  deux  vaisseaux  sont  bientôt  aux  prises  et  accrochés 
l'un  à  l'autre.  Jean  Bart,  plus  prompt  que  son  adversaire, 
est  santé  sur  son  bord,  eulraiuant  avec  lui  son  intrépide 
équipage.  D'un  coup  de  jiistolel,  tiré  à  brùle-pourpoinl,  il 
étend  à  ses  pieds  l'amiral  hollandais.  Même  vigueur,  même 
succès  de  chaque  Français  en  face  de  l'adversaire  qu'il  a 
rencontré!  En  unclinà'œil,  toutl'état-majordu  bâtiment 
fui  mis  hors  de  combat,  et  le  pont  jonché  de  cadavres. 
Du  conlre-amiral ,  le  Fortuné  passa  à  un  autre  b.âlimcnt, 
et  lui  lit  amener  son  pavillon.  Un  troisième  tomba  encore 
au  pouvoir  de  l'escadre  française;  un  quatrième  n'échappa 
que  parce  que  les  grappins  qui  l'avaient  saisi  se  rompi- 
rent :  une  prompte  retraite,  à  force  de  voiles,  sauva  le 
reste  de  l'escadre  hollandaise.  Jean  Bart  comptait  une  belle 
page  de  plus  dans  sa  vie  de  marin.  11  rentra  glorieusement 
au  port,  escortant  le  convoi  qu'il  avait  recouvré,  et  les 
trois  vaisseaux  de  guerre  qu'il  avait  conquis  sur  l'ennemi. 

Celle  action  eut  en  France  un  immense  retentissement. 
Une  médaille  fut  frappée  pour  en  perpétuer  le  souvenir. 
Louis  XIV,  qui  avait  déjà  décoré  Jean  Bart  de  son  ordre 
de  Siint-Louis.  récemment  créé,  lui  délivra  des  lettres  de 
noblesse,  u  De  tous  les  ofliciers  qui  ont  mérité  l'honneur 
d'être  anoblis,  est-il  dit  dans  ces  lettres,  nous  n'en  trou- 
vons point  ((ui  s'en  soit  rendu  plus  digue  que  notre  cher 
et  bien-aimé  Jean  Bart.  »  Certes,  et  on  peut  le  dire  aujour- 
d'hni  même,  elle  n'est  pas  un  vain  titre  la  noblesse 
ainsi  fondée  sur  de  grands  services  personnels.  Le  jeune 
ûls  de  l'intrépide  capitaine  du  Fortuné,  François-Cornille 
Bart,  qui  avait  combattu  auprès  de  lui  dans  cette  chaude 
affaire  du  29  juillet,  et  mii  en  avait  apporté  la  nouvelle  à 
Paris,  fut  promu  au  grade  d'enseigne  de  vaisseau. 

lin  !<>96,  Jean  Bart  avait  reçu  le  commandement  d'une 
escadre  de  sept  vaisseaux  de  guerre,  dont  la  mission  était 
lie  parcourir  en  tous  sens  la  mer  du  Nord,  et  de  faire  au- 
tant de  mal  que  possible  aux  vaisseaux  de  guerre  et  de 
commerce  des  confédérés.  Celait  le  triste  droit  et  l'une 
des  affreuses  nécessités  de  la  guerre  maritime.  Le  contre- 


12 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


amiral  aiis;l.iis  Bembow  tenait  le  port  de  Duukerqite  bloqué 
avec  une  flolle  de  vingt-deux  vaisseaux  ;  mais  ce  n'était 
pas  là  un  obstacle  sérieux  pour  le  capitaine  dunkerquois, 
accoutumé  à  se  jouer  de  la  vigilance  et  des  précautions  de 
ses  ennemis.  11  traversa  donc  encore  une  fois,  pendant  une 
nuit,  la  Hotte  de  blocus,  entraînant  à  sa  suite  un  certain 
nombre  de  bâtiments  de  course,  convaincus  avec  raison 
qu'il  y  avait  toujours  bonne  moisson  à  faire  en  sa  compa- 
gnie. L'escadre  se  dirigea  vers  les  côtes  de  la  Hollande, 
(lans  le  but  de  se  tenir  à  l'affût  de  la  Hotte  marcliande  de 
ce  pays,  qu'on  savait  avoir  quitté  les  ports  de  la  Baltique, 
au  nombre  de  plus  de  quatre-vingts  bâtiments  richement 
chargés.  Dans  la  soirée  du  17  juin,  cette  flotte  fut  signalée 
marchant  en  tres-bon  ordre  et  en  lignes  serrées,  sous  l'es- 
corte de  cinq  gros  vaisseaux  de  guerre  hollandais.  Jean 
Bart  flt  mettre  en  panne  (1),  et  attendit  ainsi  l'ennemi  pen- 
dant toute  la  nuit.  A  la  pointe  du  jour,  le  convoi  hollan- 
dais n'était  plus  qu'à  quelques  portées  de  canon,  .leàn  Bart 
ordonna  aussitôt  la  manœuvre  de  gagner  le  vent;  cette 
manœuvre  exécutée,  il  donna  le  signal  de  l'abordage  vif  et 
prompt,  selon  son  habitude,  et  courut  vent  arriére  sur  les 
bâtiments  de  guerre  hollandais.  Ce  que  voyant,  ceux-ci 
s'étendirent  en  longueur  pour  couvrir  la  Hotte  marchande; 
et  dans  rinipossibiiité  où  ils  se  trouvaient  d'éviter  l'enga- 
gement, ils  attendirent  les  Français,  taudis  que  leur  con- 
voi s'apprêtait  à  s'éloigner  à  toutes  voiles,  à  la  faveur  du 
combat. 

Cependant  .lean  Bart  gouvernait  droit  sur  le  comman- 
dant de  l'encadre  ennemie  ;  mais  un  autre  bâtiment  veut 


"    U 


lui  barrer  le  passage  :  il  n'était  pas  de  force,  et  il  est  aus- 
sitôt pris  qu'abordé.  Cet  incident  n'a  pas  détourné  notre 
capitaine  de  son  but;  c'est  à  lui  qu'appartient  l'honneur 
d'attaquer  la  tête  de  l'escadre  hollandaise;  il  arrive  fière- 
ment, terriblement,  contre  le  bâtiment  qu'il  cherchait, 
l'accroche,  se  précipite  le  premier  sur  le  pont  et  lue  le 
capitaine  de  sa  main.  Le  bâtiment  est  à  lui!  Il  avait  été 
dignement  secondé,  dans  ces  deux  abordages  si  vigoureux, 
si  brillants,  par  sou  fils  et  par  tous  les  hommes  de  son 


li)  Mettre  en  panne,  c'est  mniiœuvrer  de  manière  que  le  vais- 
seau n'avance  ni  ne  recule  sensiblement. 


équipage.  11  y  avait  eu  émulation  de  vigueur  et  de  résolu- 
tion iiarmi  les  autres  vaisseaux  de  l'escadre  française,  et 
chaque  abordage  avait  été  suivi  d'une  prise.  Tous*  les  bâ- 
timents hollandais  tombèrent  ainsi  au  pouvoir  des  nôtres. 
Pendant  l'action,  les  armateurs  dunkerquois  qui  avaient 
suivi  Jean  Bart,  ne  demeurèrent  pas  oisifs;  se  jetant  au  mi- 
lieu de  la  flotte  marchande  éperdue,  ils  enlevèrent,  au  dire 
de  quelques  mémoires  contemporains,  quarante-cinq  bâti- 
ments qu'ils  se  hâtèrent  de  conduire  en  lieu  de  sîireté. 

Cependant,  l'arrivée  inopinée  d'une  escadre  hollandaise 
de  treize  vaisseaux,  dont  cinq  de  plus  de  soixante  canons, 
ne  permit  pas  au  vainqueur  de  conserver  toute  sa,  con- 
quête. Après  avoir  rallié  tous  les  bâtiments  de  son  esca- 
dre autour  de  son  pavillon,  retiré  ses  équipages  des  prises 
qu'il  avait  laites,  il  réunit  sur  l'une  d'elles'tous  ses  pri- 
sonniers, et  les  renvoya  en  Hollande,  non  sans  avoir  pris 
la  précaution  de  faire  encloucr  leurs  canons  et  de  mouiller 
leurs  poudres.  11  livra  ensuite  aux  flammes  les  quatre  au- 
tres vaisseaux  de  guerre  et  le  plus  grand  nombre  des  bâ- 
timents marchands  capturés,  et  n'en  garda  que  nuinze  des 
plus  richement  chargés. 

Ce  ne  fut  pas  le  seul  dommage  qu'il  causa  aux  Hollan- 
dais dans  le  cours  de  cette  campagne.  11  les  empêcha  de 
se  livrer  à  la  pêche  du  hareng,  l'une  des  principales  bran- 
ches de  leur  industrie  maritime,  et  pour  laquelle  ils  em- 
ployaient, chaque  année,  quatre  ou  cinq  cents  bâtiments  ; 
il  força  les  confédérés  à  entretenir,  pendant  cinq  mois, 
cinquante-deux  vaisseaux  de  guerre,  divisés  en  trois  esca- 
dres. Enfin,  obligé  de  relâcher  faute  de  vivres,  il  rentra 
dans  les  ports  de  France,  en  passant,  avec  ce  bonheur  et 
cette  habileté  qui  n'appartenaient  qu'à  lui,  à  travers  trente- 
trois  vai.sseaux  anglais  et  hollandais  qui  voulaient  lui  bar- 
rer la  route. 

Cette  rude  et  glorieuse  campagne  valut  à  Jean  Bart  la 
cornelte  de  cheï  d'escadre.  On  lui  confia,  en  1697,  le 
commandement  de  l'escadre  de  la  province  de  Flandre, 
en  remplacement  du  mar(|uis  de  Langeron ,  qui  venait 
d'être  nommé  lieutenant  général  des  armées  navales. 
Louis  XIV,  dans  une  audience  qu'il  donna  à  l'illustre  ma- 
rin, se  plut  à  lui  annoncer  le  premier  la  récompense  qu'il 
venait  de  décerner  à  ses  éclatants  services.  «  Je  vous  ai 
nommé  chef  d'escadre,  dit-il  à  Jean  Bart,  dès  qu'il  se  pré- 
senta devant  lui.  —  Sire,  vous  avez  bien  fait,  »  répondit  le 
Dunkerquois ,  avec  autant  de  franchise  que  de  bonhomie. 
Et  les  courtisans  de  se  regarder  tout  ébahis,  prenant  pour 
sot  orgueil  ce  qui  n'était  chez  cet  homme  smiple  et  naïf 
que  la  con.science  de  ce  qu'il  valait.  Mais  le  roi  l'avait 
mieux  compris:  a  Messieurs,  dit-il  à  ceux  qui  l'entou- 
raient, on  peut  s'en  rapporter  au  témoignage  de  monsieur 
Jean  Bart;  c'est  un  excellent  juge  en  matière  de  bien 
faire.  »  Et,s'adressant  de  nouveau  à  l'illustre  marin:  «  Al- 
lez, monsieur  Jean  Bart,  ne  vous  lassez  pas  de  me  bien 
servir,  et  je  ne  me  lasserai  pas  de  bien  faire  à  votre 
égard.  »  Voilà  de  ces  occasions  oii  Louis  XIV  se  montrait 
vraiment  un  grand  roi. 

A  quelques  mois  de  là,  en  septembre  1097,  le  chef  d'es- 
cadre Jean  Gart  reçut  la  mission  délicate  de  conduire,  avec 
sept  vaisseaux  de 'guerre,  sur  les  côtes  de  Pologne,  le 
prince  de  Conti,  neveu  du  grand  Condé,  l'un  des  candidats 
au  trône  laissé  vacant  par  la  mort  de  Jean  Sobieski.  Il  eut 
à  passer  au  milieu  de  deux  escadres  ennemies,  en  nombre 
double  et  triple  de  la  sienne.  Il  échappa  à  ce  double  écueil 
avec  son  adresse  et  son  bonheur  ordinaires.  Le  prince, 
après  avoir  félicité  Jean  Bart  sur  son  habile  manœuvre, 
avait  ajouté  :  «  C'est  un  vrai  coup  de  maître  que  d'avoir 
pu  ainsi  passer  à  la  barbe  de  ces  gens-là;  car  je  crois, 
chevalier,  que  s'ils  nous  avaient  attaqués,  nous  courions 
grand  risque  d'être  pris.  —  Impossible,  monseigneur  !  ré- 
pliqua vivement  Jean  Bart.  —  Et  comment  auriez-vous 
fait?  —  Plutôt  que  de  me  rendre,  plutôt  que  de  nous  voir 
tomber  au  pouvoir  de  l'ennemi,  j'aurais  fait  sauter  le  vais- 
seau. Mon  fils  avait  ordre  de  se  tenir  à  la  sainte-barbe, 
pour  y  mettre  le  feu  au  premier  signal.  — Mais  le  remède 
eût  été  pire  que  le  mal,  reprit  le  prince  un  peu  effrayé.  Je 
vous  déiénds,  monsieur  Jean  Bart,  d'y  recourir  tant  que  je 
serai  sur  votre  bord.  » 

L'escadre  arriva  heureusement  à  Dantzick;  mais  trop  tard 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


tô 


quant  au  but  politique  de  l'expédition.  Toutes  les  chaiiccN 
de  rélectiou  avaient  tourné  à  l'avantage  du  graud-élecleur 
de  Saxe.  Le  prince  de  Conti,  peu  confiant  dans  le  parti 
qui  l'appuyait,  jugea  prudent  de  se  désister  de  sa  candi- 
dature, et  "Jean  Birt  le  ramena  eu  France. 

Dans  le  même  temps  (septembre  et  octobre  1697)  se  si- 
gnait la  paix  de  Riswick,  qui  mettait  un  terme,  ou  plutôt 
qui  n'apportait  qu'une  trêve  de  quelques  années,  à  l'éter- 
nelle rivalité  de  la  France  et  de  l'Angleterre.  Cette  paix 
fit  rentrer  tous  les  vaisseaux  dans  les  ports,  et  laissa  no- 
tamment sans  occupation  l'escadre  de  Flandre.  Rentré  à 
poste  fixe  au  milieu  de  ses  concitoyens,  Jean  Bart  se  con- 
.snla  facilement,  dans  les  douces  joies  de  la  famille  et  de 
l'amitié,  de  l'oubli  où  le  gouvernement  de  Versailles  pa- 
rut le  laisser  pendant  plusieurs  années. 

Cependant  la  succession  d'Espagne ,  après  la  mort  de 
Charles  II,  el  l'avènement  d'un  pctit-fîls  de  Louis  XIV  1 1) 
à  la  couronne  de  ce  pays  (1700),  avaient  rallumé,  plus  ar- 
dents que  jamais,  les  brandons  mal  éteints  de  la  guerre  dans 
l'Europe  occidentale.  Jean  Bart,  encore  dans  toute  la  force 
de  l'âge  et  dans  toute  la  maturité  de  son  génie,  allait  ren- 
trer dans  la  carrière  active,  lorsqu'il  fut  subitement  enlevé 
à  la  gloire  et  à  son  pays  par  une  attaque  de  pleurésie.  Il 
mourut  dans  sa  ville  natale,  le  7  avril  1702,  n'ayant  pas 
enciire  accompli  sa  cinquante -deuxième  année.  La  mort 
fut  deux  fois  injuste  envers  ce  brave  marin  :  d'abord  pour 
l'avoir  atteint  si  jeune  encore;  ensuite  pour  ne  l'avoir  pas 
frappé  en  pleine  poitrine  dans  le  tumulte  d'un  combat  à 
bord,  comme  lUiyter,  ce  glorieux  maître  dont  il  avait  été 
un  si  digne  élève  ! 

L'auteur  d'une  élégante  et  attachante  Histoire  mari- 
time de  France,  M.  Léon  Guérin,  a  tracé  du  héros  dun- 
kerquois  un  portrait  qui  nous  a  paru  touché  de  main  de 
maître,  et  que  nous  reproduisons  comme  résumant  d'tuie 
manière  plus  saisissante  que  nous  ne  saurions  le  faire 
nous-mêmes  les  divers  traits  épars  dans  notre  faible  es- 
quisse : 

«  Il  n'était  personne  qui  ne  se  plut  à  dire ,  même  à  la 
cour  :  c(  J'ai  vu  Jean  Bart.  »  Homme  capable  de  concevoir 
et  d'exécuter  les  plus  grandes  choses  avec  un  héroïsme  et 
«ne  habileté  extraordinaires,  sa  modestie,  après  le  succès, 
ressemblait  presque  à  de  l'indifférence.  Peu  lui  importait 
qu'on  usurpât  sur  lui  la  gloire  du  résultat,  s'il  avait  en 
lui-même  la  conscience  de  l'avoir  méritée.  Sa  franchise 
était  égale  à  sa  valeur;  mais  la  timidité  de  ses  manières  et 
de  son  langage,  quand  il  était  dépaysé,  c'est-à-dire  quand 
il  n'était  plus  sur  son  bord  ou  au  milieu  de  ses  Dunker- 
quois,  avait  pour  l'observateur,  ami  des  contrastes,  un 
cachet  plein  de  charmes;  car  il  n'est  rien  qui  séduise 
comme  la  force  du  lion  se  voilant ,  dans  les  temps  ordi- 
naires, des  généreuses  apparences  de  la  douceur,  presque 
de  la  faiblesse... 

«  Au  physique,  le  héros  dunkerquois  avait  une  véritable 
tète  flamande,  aux  cheveux  et  au  teint  blonds,  aux  yeux 
d'un  bleu  limpide,  aux  traits  arrondis  et  respirant  la  bon- 
homie. 

«  Comme  caractère  privé ,  c'était  un  homme  affable , 
d'une  douce  familiarité,  sincèrement  religieux,  la  provi- 
dence des  malheureux  quand  il  revenait  de  ses  courses  ; 
oubliant  sa  propre  personne,  et,  parfois  même,  sa  famille, 
qu'il  laissa  pauvre,  pour  secourir  ceux  qui  s'adressaient  à 
son  intarissable  commisération. 

«  Tel  était  Jean  Bart,  le  marin  le  plus  populaire,  non- 
seulement  de  son  temps  et  de  la  France,  mais  de  tous  les 
temps  et  de  tous  les  pays.  » 

BliAKE  (RoBEr.T),  amiral  anglais,  né  à  Bridgewater 
en  1597;  mort  en  1057. 

Le  baron  de  Sainte-Croix,  dans  sa  remarquable  Histoire 
des  Progrès  de  la  puissance  nacale  de  l'Angleterre,  n'hé- 
site pas  à  proclamer  Robert  Blake  comme  le  plus  grand  ami- 
ral que  cette  nation  eût  alors  vu  nailre  dans  son  sein.  Ceci 
était  écrit  en  1780.  Ce  célèbre  capitaine  a  donné,  de  son 


(1)  Philippe  lie  France,  duc  d'Anjou,  second  fils  du  daupliin. 
11  coinmençj,  sous  le  nom  de  Pliibppe  V,  la  dynastie  des  Bom- 
bons d'Espagne. 


temps,  un  éclatant  démenti  au  préjugé  qui  a  fait  passer  en 
force  d'axiome,  que,  si  la  naUirc  fait  les  généraux  de 
terre,  et  si  l'occasion  les  improvise,  il  n'y  a  que  l'expé- 
rience et  le  temps  qui  puissent  faire  les  amiraux.  Blake  avait 
cinquante  ans  lorsqu'il  prit  le  commandement  des  flottes 
de  sa  patrie,  el,  jusque-là,  il  n'avait  jamais  servi  que  sur 
terre  (1). 

L'aristocrate  et  royaliste  Clarendon ,  dans  son  Histoire 
de  la  Re'bellion,  c'est-à-dire  de  lépoque  d'Olivier  Crom- 
well.  nous  apprend  que  R.  Blake  était  un  homme  d'une 
médiocre  naissance,  à  qui  son  père,  bourgeois  de  Bridge- 
water. avait  laissé  une  fortune  assez  considérable  pour  lui 
permettre  de  vivTe  en  gentleman,  indépendant  et  sans  tra- 
vail. Il  en  profila  pour  se  procurer  les  avantages  d'une 
bonne  et  solide  éducation.  Il  étudia  dans  l'université  d'O.x- 
ford,  où  il  prit  le  grade  de  maître  es  ai'ts.  Ses  études  ter- 


Robert  Blake, 

minées,  il  s'établit  à  Bristol ,  où  il  vécut  assez  obscuré- 
ment, cultivant,  par  manière  de  distraction,  les  sciences 
nKilliémaliques  et  la  philosophie.  II  ne  commença  à  se 
mettre  en  évidence  qu'au  moment  où  vinrent  à  surgir  en- 
tre Charles  I"  elles  Communes,  les  querelles  qui  abouti- 
rent à  la  catastrophe  de  Whitehall  i2).  Blake,  qui  penchait 
vers  les  idées  républicaines,  se  rangea  alors  ouvertement 
parmi  les  adversaires  de  la  cour.  Ce  même  Clarendon,  cjue 
nous  citions  tout  à  l'heure,  assure  que  le  futur  amiral 
d'Olivier  Cromwell  était  un  homme  mélancolique,  chagrin, 
très-frondeur  de  sa  nature.  «  Il  passait,  dit-il,  la  plus 
grande  partie  de  sou  temps  avec  des  parasites,  qui  anproii- 
vaient  ses  caprices  et  la  liberté  avec  laquelle  il  déclainait 
incessamment  contre  la  licence  des  temps  et  l'autorité  de 
la  cour;  et  ceux  qui  le  connaissaient  à  fond,  découvrirent 
qu'il  avait  l'esprit  antimonarchique,  alors  même  qu'on  ne 
soupçonnait  pas  encore  que  le  gouvernement  royal  fût  en 
danger  (3).  » 

(1)  L'Angleterre  offre  un  remarquable  exemple  d'une  vocatiou 
maritime  encore  plus  tardive,  dans  la  personne  d'Edouard  Mon- 
ti"ne,  comte  de  ï^andwicli.  Il  était  né  eu  159o,  eut  un  regmient 
ci  l'àse  de  huit  ans,  et  ne  fut  employé  qu'en  1G56  dans  la  marine, 
par  ordre  de  Cromwell,  qui  l'envoya  .avec  Blake  dans  la  Me- 
.literranée.  Sandwich  fut  nommé  vice-amiral  d  Angleterre,  et 
perdu  la  vie  à  la  journée  de  Solebai  (ou  Soulliworld).  en  1672. 

('2  Charles  1",  condamné  à  mort  par  le  Pjrlement,  eut  la  tele 
trantliée  sur  la  place  de  Wliilehall,  à  Londres,  le  9  février  16i9. 

(3)  Hisloire  Je  la  Rebellicn. 


u 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


Uuand  la  guerre  civile  éclata,  en  1642,  Biake,  déjà  ar- 
rivé à  toute  la  maturité  de  l'âge ,  se  mit  au  service  des 
Parlementaires,  el  fut  un  des  plus  ardents  et  des  plus  ha- 
biles lieutenants  d'Olivier  Cromwell.  On  le  mit  à  la  tète 
d'une  compagnie  de  dragons,  avec  laquelle  il  se  distingua 
dans  plusieurs  affaires.  Ce  ne  fut  qu'en  1G47,  que  le  Par- 
lement, en  disette  d'amiraux,  car  la  plupart  des  officiers 
de  marine  étaient  passés  au  parti  royaliste,  mit  le  capi- 
taine Blake  à  la  tète  de  la  flotte,  en  lui  donnant  l'orare 
de  chasser  des  cotes  d'Irlande  le  prince  Ruperl,  qui  com- 
mandait la  flotte  royale.  Par  les  succès  qu'il  obtint  à  son 
début  dans  la  carrière  maritime,  Blake  prouva  que  le  gé- 
nie, en  toute  chose,  est  un  don  inné,  qui  n'atloiid,  pour 
se  révéler  et  se  développer,  que  les  occasions.  Il  empê- 
cha, pendant  cette  campagne,  les  escadres  espagnoles  et 
portugaises  de  porter  aucun  secours  aux  Royalistes. 

Le  principal  mérite  de  l'amiral  Blake  l'ut  de  dédaigner 
tout  ce  qu'on  regardait  encore  de  son  temps  comme  les 
véritables  traditions  de  la  science  navale  et  le  ncc  plus 
ultra  do  la  tactique;  science  qui  consistait  principalement 
à  tenir  un  vaisseau  et  son  équipage  hors  de  danger.  Il  pen- 
sait qu'en  mer,  comme  partout  ailleurs,  la  fortune  aimait 
toujours  à  se  déclarer  pour  les  audacieux,  a  II  fit  voir  le 
premier  aux  marins,  dit  Clarendon,  que  les  forts  bâtis  sur 
terre,  qu'on  avait  toujours  jugés  si  formidables  pour  les 
vaisseaux,  ne  servaient  qu'à  intimider  par  le  bruit,  et  ne 
pouvaient  nuire  que  rarement.  U  sut  inspirer,  à  ceux  qui 
combattaient  sous  ses  ordres,  un  courage  et  une  résolu- 
tion à  toute  épreuve,  en  leur  démontrant,  par  l'expérience, 
de  quoi  sont  capables  des  gens  résolus,  en  leur  enseignant 
à  combattre  sous  le  feu  comme  sur  l'eau.  Et ,  quoi  qu'on 
Tait  bien  imité  depuis,  c'est  le  premier  qui  ait  donné 
l'exemple  de  cette  espèce  de  courage  maritime,  qui  ne  se 
plait  qu'aux  entreprises  hasardeuses.  » 

Dans  la  guerre  de  1(3 J2,  entre  l'Angleterre  et  la  Hol- 
lande, guerre  sur  laquelle  nous  donnerons  de  plus  amples 
détails  en  parlant  de  Tronip  et  de  Uuyter  {voy.  ces  noms), 
DIake  lutta  avec  avantage  contre  les  efforts  des  plus  intré- 
pides et  des  plus  habiles  amiraux  de  Provinces-Unies.  U 
fut  assez  grièvement  blessé  dans  la  seconde  affaire  du 
29  novembre  {voy.  Tromp);  ce  qui  détermina  la  retraite  de 
sa  flotte  devant  celle  de  Hollande,  commandée  par  l'illus- 
tre 'l'ronip.  Mais  il  prit  une  éclatante  revanche  au  mois  de 
février  de  l'année  suivante,  où,  après  une  lutte  gigantes- 
que de  trois  jours  (18,  19  et  20  février  1653),  il  eut  l'hon- 
neur de  voir  battre  en  retraite  devant  lui  la  flotte  hollan- 
daise, commandée  par  Martin  Tromp  et  Ruyter. 

La  lettre  dans  laquelle  il  rendit  compte"  au  Parlement 
de  cette  triple  bataille ,  dont  l'issue  attachait  à  soji  nom 
une  gloire  impérissable,  commençait  ainsi  :  «  Dieu  a  com- 
battu pour  nous  contre  un  ennemi  que  nous  avons  totalement 
détruit  en  trois  furieuses  rencontres.  Deux  jours  aupara- 
vant, nous  étions  en  prières;  et  le  18,  nous  remarquâmes 
que  Dieu  nous  apprenait  où  ils  étaient,  par  le  texte  de 
l'Ecriture  qu'on  lisait  :  Pars  dcviain,  et  va  ronirc  eux. 
A  peine  le  chapitre  où  se  trouvent  ces  paroles  eût  été  ex- 
pliqué, que  nous  aperçûmes,  avant  l'aube,  la  flotte  enne- 
mie. »  Ce  style  doime  une  idée  et  de  l'esprit  du  temps  et 
du  caractère  personnel  de  l'amiral  Blake.  On  sait  combien 
était  grande  la  part  du  fanatisme  religieux  dans  cette  ré- 
volution politique,  dont  Olivier  Cromx'vell  était  l'àmo  et  le 
héros.  —  La  triple  victoire  de  Blake  fut  célébrée  en  An- 
gleterre par  des  réjouissances  publiques  :  les  honneurs 
d'un  triomphe,  ou  figuraient  comme  principal  ornement 
les  prisonniers  hollandais,  furent  décernés  à  l'amiral  de 
la  flotte  anglaise,  et  le  Parlement  ordonna  un  jour  extra- 
ordinaire d'actions  de  grâce. 

Pour  des  causes  que  nous  ignorons,  on  ne  laissa  cepen- 
dant point  à  Robert  Blake  le  soin  d'achever  celte  guerre; 
il  dut  céder  au  général  Monck  le  commadcmeni  de  la 
Hotte,  pour  aller  "châtier  les  corsaires  des  cotes  Bubares- 
qucs.  Arrivé  avec  une  escadre  devant  Tunis,  il  battit  le 
fort  de  la  Goulette  à  coups  de  canon,  franchit  le  canal, 
brûla  dans  le  port  six  vaisseaux  turcs,  el,  ayant  débarqué 
avec  douze  cents  hon}mes,  il  tailla  en  pièces  une  armée 
de  trois  mille  soldats  turcs.  .Après  cet  exploit  il  visita,  de 
la  même  façon,  Tripoli  et  Alger,  châtia  rudement  les  for- 


bans abrités  dans  ces  repaires,  et  se  fit  rendre  tous  les  es- 
claves anglais  tombés  entre  leurs  mains. 

Cromwell,  qui  faisait  une  guerre  peu  loyale,  d'ailleurs, 
aux  Espagnols,  chargea  Robert  Blake,  en  IG67.  de  se  rendre 
avec  une  escadre  aux  Canaries,  pour  y  attendre  le  retour 
des  galions  du  Mexique.  Leur  enlever  ces  galions,  c'était 
leur  couper  le  nerf  de  la  guerre.  Arrivé  en  vue  de  l'ile  de 
Ténériffe,  Blake  prend  la  résolution  de  pénétrer  dans  la  baie 
de  Santa-Cruz,  où  les  galions  étaient  mouillés,  sous  la 
prot(^ction  de  six  ou  sept  forts  et  de  nombreuses  batteries. 
Sans  tenir  aucun  compte  de  ce  que  cette  position  avait  de 
formidable,  et  profitant  de  l'avantage  du  vent,  il  force, 
sous  le  feu  de  toutes  les  batteries  ennemies,  l'entrée  de  la 
baie,  en  lançant  lui-même  des  bordées  si  meurtrières, 
que  les  Espagnols  se  voient  obligés  d'abandonner  leurs 
vaisseaux.  La  plupart  avaient  éprouvé  de  telles  avaries, 
que  Blake  reconnut  l'impossibilité  de  les  faire  sortir  de  la 
baie;  il  y  mit  le  feu.  el  les  brûla  jusqu'à  lleur  d'eau;  et 
ce  ne  fut  qu'après  les  avoir  vus  tous  sombrer  avec  les  tré- 
sors qu'ils  contenaient  dans  leurs  soutes,  qu'il  songea  à 
se  retirer.  Le  vent  qui  l'avait  poussé  au  fond  de  la'  baie 
venant  à  changer  comme  par  enchantement,  le  mit  rapi- 
dement hors  de  la  portée  des  batteries  de  la  côte,  el  poussa 
son  escadre  au  large.  Il  sortit,  sans  avoir  perdu  un  seul 
vaisseau,  au  grand  étonnement  des  Espagnols,  qu'il  lais- 
sait aussi  surpris  de  son  heureuse  témérité,  qu'altérés  du 
désastre  ((u'il  venait  de  leur  infliger. 

Il  donna,  en  cette  circonstance"  une  bien  grande  preuve 
de  la  trempe  toute  romaine  de  son  caractère  et  de  la  rigi- 
dité de  ses  principes.  Son  frère,  le  capitaine  Ilumphrey 
Blake,  qui  commandait  un  vaisseau  pour  la  première  fois, 
se  montra  aussi  dépourvu  de  courage  que  de  talent.  L'a- 
miral, reconnaissant  que  son  jeune  frère  n'était  pas  ne 
pour  la  profession  des  armes,  et  qu'il  ne  pourrait  jamais 
faire  qu'un  mauvais  marin,  n'hésita  pas  A  le  casser  immé- 
diniemcnl  et  à  le  renvoyer  dans  ses  foyers.  «  Ce  qui  fait 
d'autant  mieux  ressortir  ce  qu'il  y  a  de  beau  et  d'admira- 
b'.e  dans  cette  action,  dit  son  biographe  Johnson,  c'est 
qu'il  continua  à  traiter  son  frère  avec  des  égards  et  une 
affection  toute  fraternelle,  et  lui  légua  tous  ses  biens  après 
sa  mort.  » 

Comme  Robert  Blake  ramenait  en  Angleterre  son  esca- 
dre triomphante,  il  fut  attamié  d'un  fièvre  scorbutique, 
dont  il  mourut  en  rentrant  à  Plymouth,  le  17  août  1057. 

En  recevant  la  nouvelle  de  son  heureux  coup  de  main 
de  Santa-Cruz,  le  Parlement  avait  ordonné  qu'on  lui  en- 
verrait une  lettre  de  remercîment  et  un  anneau  orné  d'un 
diamant  de  la  valeur  de  cinq  cents  livres  (douze  mille  fr.). 
Ces  honneurs  furent  changés  en  des  obsèques  solennelles 
et  magnifiques.  Son  corps  fut  d'abord  transféré  à  Green- 
wieh,  d'où  il  fut  conduit,  avec  beaucoup  de  pompe  et  de 
cérémonie,  à  Westminster  pour  être  inhumé  dans  la  royale 
abbaye.  On  sait  que  Westminster  est  à  la  fois  le  Saint-De- 
nis el  le  Panthéon  de  l'Angleterre,  el  la  carrière  de  Bbikc 
avait  été  assez  glorieuse  pour  t|u'on  lui  en  accordât  les  hon- 
neurs. 

Le  patriotisme  de  Blake  s'élevait  jusqu'au  dévouement  le 
plus  absolu  et  ne  reculait  devant  aucun  sncrillce.  <  Le  bien 
et  l'honneur  de  son  pays,  dit  Johnson,  lui  paraissaient 
préférables  à  toute  chose;  il  n'était  rien  qu'il  ne  se  crût 
obligé  de  leur  sacrifier,  et,  quand  il  avait  satisfait  à  ces 
.grands  intérêts,  il  s'abandonnait  volontiers  aux  affections 
domestiques.  Sa  conduite  envers  les  ennemis  vaincus  fut 
toujours  celle  d'un  homme  plein  de  douceur  et  d'huma- 
nité. » 

BOUROOVIVAIS  (Bertband-Frakcois,  Maué,  comie 
DE  La),  né  à  Saint-Malo  (Ule-et-Vilainc),  lé  11  février  1099, 
mort  en  1751. 

«  Maué  de  La  BouiiDOKPiAis,  a  dit  Voltaire,  était,  comme 
les  nu(|uesne,  les  Bart,  les  Dnguay-Trouin,  capable  de 
faire  beaucoup  avec  peu.  et  aussi  intelligent  dans  h:  com- 
merce (juc  dans  la  marine...  Cet  homme,  à  la  fois  négo- 
ciant et  guerrier,  vengea  l'honneur  du  pavillon  français  en 
Asie  (I).  »  Cet  éloge  a  besoin  d'être  complété;  car  le  gou- 


(1)  l'récis  du  iiécie  de  Louis  XV,  ch.  xïUt. 


LES  5IAR1XS  ILLUSTRES. 


lî 


verneiirde  Bourbon  et  de  l'Ile-de-France,  le  viiinquiiir  de 
Kegapatnam  et  de  Madras,  a  prouvé  qu'il  n'était  pas  moins 
e.^spirl  dans  la  mécanique,  dans  l'art  des  cunslruclions  na- 
vales et  des  forlificalions.  dans  la  tactique  des  armées  de 
terre,  que  dans  la  science  du  marin.  Lt  pourtant  il  avait 
commencé  à  naviguer  dés  l'âge  de  di.\  ans ,  pt  toute  son 
éducation  avait  dû  se  faire  à  ijord  des  navires  sur  lesquels, 
avant  sa  diï-neuvicme  année  accomplie,  il  avait  déjà  par- 
couru toutes  les  mers  du  Sud,  du  ?iorà  et  du  Levant.  Il  est 
vrai  que,  chez  lui,  la  plus  gr.inde  facilité  de  conception 
s'unissait  à  une  grande  opiniàlrelé  de  imvail.et  que,  dés  son 
plus  jeune  âge,  il  avait  contracté  l'halilude  de  ne  jamais 
donner  plus  de  deux  ou  trois  heures  consécutives  au  som- 
meil. Dans  ses  nombreuses  et  longues  traversées  sur  les 
bâtiments  de  commerce  qui  faisaient  la  traite  de  Sainl- 
Malo  aux  Indes-Orientales  et  aux  iles  Philippines,  il  s'était 
quelquefois  renconlré  avec  des  hommes  instruits,  qui  s'é- 
taient plu  à  cultiver  son  heureuse  aptitude  pour  les  éludes 
malhématiques  et  les  sciences  exactes,  et  il  avait  profité 
avec  avidité  de  leurs  leçons. 

A  vingt  ans,  La  Bourdonnais  entra,  en  qualité  de  lieu- 
tenant, au  service  de  la  Compagnie  française  des  Indes- 
Orienlales.  Cinq  ans  plus  tard,  il  était  promu  au  grade  de 
capitaine,  juste  prix  aes  qualités  éminenles  qu'il  avait  dé- 
ployées au  profit  de  la  compagnie.  En  cette  qualité ,  en 
IT'JS,  il  fit  partie  d'une  expédition  dirigée  contre  .Mahé, 
sur  la  côte  du  Malabar,  et  contribua  plus  qu'aucun  autre, 
par  les  ressources  de  son  génie,  au  succès  de  celte  expé- 
dition. Il  quitta,  peu  de  temps  après,  le  service  de  la  Com- 
pagnie, et  arma  pour  son  propre  compte  dans  la  mer  des 
Indes.  Les  succès  répondirent  à  l'habileté,  à  l'intrépidilé 
qu'il  déploya  dans  cette  entreprise,  et  il  put  revtnir  en 
France,  possesseur  d'une  fortune  qui  le  mettait  à  même  de 
se  procurer  toutes  les  jouissances  d'une  existence  de  grand 
seigneur  ou  de  traitant  enrichi;  mais  il  avait  une  ambition 
plus  grande  et  plus  noble,  et  il  sollicita  l'honneur  de  se 
rendre  utile  à  son  pays,  autrement  qu'en  dépensant  fas- 
tueusemenl  les  trésors  qu'il  avait  rapportés  de  la  mer  des 
Indes.  Eu  1733,  La  Bourdonnais  fut  nommé  gouvcineur 
général  des  iles  de  France  et  de  Bourbon,  qui  se  trouvaient 
alors  comjirises  dans  le  privilège  de  la  Compagnie  des  In- 
des, quoique  se  rattachant  géogiMphiquement  au  continent 
d'.\frique. 

((  Dés  que  La  Bourdonnais  fut  arrivé  dans  les  îles  de  son 
gouvernement,  dit  .M.  Léon  Guérin,  il  les  étudia  à  fond. 
Son  heureuse  pénétration,  son  infatigable  activité  abrégè- 
rent le  travail.  Il  établit  partout  la  discipline  et  la  subor- 
dination, maniant  avec  autant  d'adresse  que  de  sévérité 
des  esprits  fougueux,  et  qui  jamais  encore  ne  s'étaient  vus 
retenus  dans  les  bornes  du  devoir  et  de  l'obéissance.  -Vprés 
avoir  réglé  les  intérêts  moraux,  comme  eut  fait  un  légis- 
lateur consommé,  il  prit  soin,  en  bon  père,  des  intérêls 
matériels  des  colons.  Le  premier,  il  dota  h  s  iles  de  France 
cl  de  Bourbon  de  leurs  plantations  de  cannes  à  sucre,  et 
il  établit  des  raffineries  qui  produisirent  presque  immé- 
diatement ,i  la  Cimipagnie  des  Indes  des  sommes  considé- 
rables. 11  fonda  aussi  des  fabriques  de  coton  et  d'indigo, 
fît  cultiver  le  riz  et  le  blé  poiir  la  nourriture  des  Euro- 
péciis,  et  naturalisa  aux  îles  orientales  de  l'Afrique,  pour 
ta  subsistance  des  esclaves,  le  manioc,  qu'il  avait  apporlé 
du  Brésil.  .Manquant d'ingénieurs  et  d'architectes,  Li  Cour- 
donnais  se  fît  l'un  et  Faulre,  et  bientôt  des  maisons,  des 
hôpitaux,  des  magasins,  des  arsenaux  même,  s'élevèrent  à 
la  place  des  cabanes,  avec  do  bonnes  fortiGcations  pour 
protéger  le  tout;  des  communications  furent  ouvertes,  des 
canaux  creusés,  des  ponts,  des  aqueducs,  un  porl  et  des 
quais  construits  comme  par  enchantement. 

H  .\vant  l'arrivée  de  La  Bourdonnais  on  ne  savait,  û  l'Ue 
de  France,  ce  que  c'était  de  radouber  ou  de  caréner  un 
vaisseau,  les  habitants,  qui  avaient  de  petites  embarca- 
tions pour  aller  à  la  pèche,  étaient  incapables  d'y  faire 
par  eux-mêmes  la  moindre  réparation,  et  n'attendaient  rien 
que  du  secours  des  ouvriers  qui,  de  hasard,  relâchaient 
sur  leurs  côtes.  L'intelligent  gouverneur,  dont  le  coup 
d'oeil  avait  deviné  dans  llle-de-France  une  émule  possible 
de  la  colonie  hollandaise  de  Batavia,  un  entrepôt  commode 
et  sur  pour  la  Compagnie  française  des  Indes-Orientales, 


encouragea  de  toutes  ses  forces  les  colons  à  le  seconder. 
11  1)1  chercher,  voitnrer.  façonner  tous  les  bois  propres  à 
la  marine,  et,  en  moins  de  deux  ans,  il  eut  tous  les  maté- 
riaux qu'il  désirait  ;i  sa  disposition...  Bientôt  les  ouvriers 
de  riK-de-France  furent  en  état  de  doubler  et  radouber, 
non-seulement  les  bniiments  de  leurs  côlcs,  mais  encore 
ceux  qui  venaient  d'Europe.  On  ne  s'en  tint  pas  ià.  Un 
beau  brisantin  ,  navire  de  bas  bord ,  avec  un  grand  mât . 
un  mât  de  misaine  et  un  mât  de  beaupré,  plus  en  usage 
pour  le  commerce  que  pour  la  guerre,  quoique  Ires-pro- 
pre à  faire  la  course,  fut  entrepris  avec  un  plein  suc- 
cès par  La  Bourdonnais,  qui  lui  fit  succéder  immédiate- 
ment, sur  le  chanlier,  un  bâtiment  de  cinq  cents  tonneaux. 
Le  port  de  l'Ile-de-France  ne  tarda  pas  à  être  en  aussi 
bonne  renommée,  pour  la  construction  des  vaisseaux,  que 
celui  de  Lorieut...  C'est  ainsi  quu  l'Ile-de-France  et  celle 
de  Bourbon,  hier  encore  presque  dédaignées  comme  d'inu- 
tiles rochers,  devinrent  en  quelques  jours  l'orgueil  de  la 
mer  des  Indes,  l'objet  de  la  jalousie  et  de  l'ambition  des 
Anglais  et  des  Hollandais  (I).  » 

(lui  le  croirait  1  ces  prodiges  d'un  génie  créateur  n'eu- 
rent pas  de  succès  en  France.  Les  étroits  financiers,  qui 
dirigeaient  à  Paris  les  spéculations  de  la  Comiagnie  des 
Indes,  ne  furent  frappés  que  des  dépenses  de  premier  éta- 
blissement: ils  les  trouvaient  ruineuses;  ils  remochaient 
au  gouverneur  de  ne  pas  assez  prendre  soin  de  leurs  divi- 
dendes et  de  trop  sacrifier  le  présent  à  l'avenir.  La  Bour- 
donnais fut  obligé  de  se  justifier.  Ou  alla  même  jusqu'à 
l'accuser  d'administrer  beaucoup  plus  pour  son  intérêt 
personnel  que  pour  celui  de  la  Compagnie.  Un  des  direc- 
teurs ne  craignit  pas  de  lui  demander  un  jour  comment, 
ay.int  si  bien  fait  ses  propres  affaires,  il  avait  si  mal  con- 
duit celles  de  la  Compagnie.  Il  répondit  fièrement  à  cette 
outrageante  question  :  «  C'est  que  j'ai  fait  mes  affaires  se- 
lon mrs  lumières  ,  et  celles  de  la  Compagnie  d'après  vos 
instructions.  »  Il  faut  reconnaître,  toutefois,  nue  le  gou- 
vernement lui  rendit  plus  de  justice,  en  lui  délivrant  un 
brevet  de  capitaine  de  frégate  dans  la  marine  rovate 
(1741). 

Cependant,  la  politique  de  la  paix  à  tout  prix  avait  cessé 
de  présider  exclusivement  aux  conseils  du  gouvernement 
de  la  France,  depuis  que  le  vieux  cardinal  Fleury  n'était 
plus.  En  I74i,  un  an  après  la  mort  de  ce  Ires-pacifique 
minisire,  qui  sacrifiait  à  la  paix,  avec  la  même  facilité, 
l'honneur  de  la  couronne  et  l'intérêt  du  pays,  la  France 
s'était  vue  obligée  de  déclarer  la  guerre  à  l'Angleterre  et 
â  l'Autriche.  «  La  France  ni  l'Espagne,  dit  le  philosophe 
de  Ferney,  ne  peuvent  être  en  guerre  avec  l'Angleterre, 
que  celte  secousse  donnée  à  l'Europe  ne  se  fasse  sentir 
aux  exlrémités  du  monde  (2).  »  Celait  aussi  l'opinion  de 
La  Bourdonnais.  Se  trouvant  à  Paris  au  moment  de  la 
rupture,  il  proposa  au  gouvernement  un  projet  qui  devait 
avoir  pour  résultat  d'assurir,  pendant  la  guerre,  l'empire 
de  la  mer  des  Indes  â  la  France.  «  Convaincu,  dit  Haynal, 
nue  colle  des  deux  nations  qui  serait  la  première  en  armes 
dans  l'Inde  aurait  un  avantage  décisif,  il  demanda  une  es- 
cadre qu'il  conduirait  à  l'Ile-de-France,  où  il  attendrait  le 
commencement  des  hoslililés.  Alors  il  devait  partir  de 
celte  ile  et  aller  croiser  dans  le  détroit  de  la  Sonde,  par 
lequel  passent  la  plupart  des  vaisseaux  qui  vont  eu  Chine, 
et  tous  ceux  qui  en  reviennent.  Il  y  aurait  inlerceplé  les 
bàlimcnts  anglais  et  sauvé  ceux  de  son  pays.  Il  s'y  serait 
même  empare  de  la  petite  escadre  (|ue  rAiiglelerrc  envoya 
dans  les  mêmes  parages,  et,  maître  des  mers  de  l'Inde,  il 
y  aurait  ruiné  tous  les  établissements  anglais.  « 

Le  ministre  de  la  marine,  Maurejias,  parul  comprendre 
la  grandeur  de  ce  projet  et  l'accueillir  avic  fivcur.  L'es- 
cacfre  que  demandait  La  Bourdonnais  lui  fut  même  accor- 
dée. Mais  la  Compagnie  des  Indes,  qui  n'avait  pas  été  préa- 
laliloment  consultée,  s'offensa  d'abord  du  procédé,  et  s'ef- 
frava  ensuite  d'une  entreprise  dont  les  dépenses  allaient 
pes"er  sur  elle,  et  dont  La  Bourdonnais  aurait  seul  toute  la 
gloire  et,  suivant  elle,  tous  les  profils.  Elle  prétendit  qu'uu 

(l)  Hisl.  maril.  de  Frana,  t.  II,  cli.  vu,  deuxième  édition, 
1844. 

l2j  Voltaire,  Précis  du  siècle  de  Louis  XV,  ch.  xivii 


16 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


Irailé  avec  l,i  Coinii.igiiic  niiglaisu  lui  assiirail  une  ueulra- 
lité  complète  dans  l'océan  Indien.  Bref,  elle  fit  si  bien,  que 
l'escadre  fui  rappelée.  Mais  qu'arriva-t-il  ?  c'est  qu'au  pre- 
mier signal  de  guerre,  le  gouvernement  de  Saint-James, 
qui  n'était  pas  assez  mal  avisé  pour  sacriGer  les  grands 
intérêts  de  la  politique  aux  petites  vues  d'une  société  de 
marchands,  envoya  dans  la  mer  des  Indes  une  escadre,  et 
celle-ci  lit  main  basse  sur  tous  les  bâtiments  français  na- 
viguant dans  ces  parages  sous  la  foi  de  cette  neutralité 
dont  s'était  si  naïvement  bercée  notre  Compagnie  des  Indes. 
«  La  Bourdonnais,  dit  encore  l'auteur  qiie  nous  venons 
de  citer,  fut  touché  des  inepties  qui  causaient  le  malheur 
de  l'Etat,  comme  s'il  les  eut  faites  lui-même,  et  il  ne  son- 
gea qu'à  les  réparer.  A  force  de  soins,  de  constance,  de 
ressources  de  toute  espèce,  dont  personne  ne  s'était  avisé 


avant  lui;  sans  magasins,  sans  aijrés,  sans  équipages  ni 
officiers  de  bonne  volonté,  il  parvint  à  former  une  escadre 
composée  d'un  vaisseau  de  soixante  canons,  et  de  cinq  na- 
vires marchands  armés  en  guerre  (1).  » 

C'est  avec  cette  escadre  improvisée  que  La  Bourdon- 
nais osa  se  mettre  à  la  recherche  de  l'escadre  anglaise, 
forte  de  six  vaisseaux  de  guerre.  11  la  découvrit  le  ii  juil- 
let 1740,  à  cinq  heures  du  matin,  à  la  hauteur  de  Néga- 
patnam,  dans  le  golfe  du  Bengale. 

((  Le  temps  était  serein,  la  mer  belle,  et  il  faisait  un 
petit  frais  (2j.  Les  vaisseaux  anglais,  plus  fins  manœu- 
vriers et  meilleurs  voiliers  que  ceux  qui  avaient  été  si  hâ- 
tivement construits  par  les  Français,  conservèrent  avec 
soin  l'avantage  du  vent.  La  Bourdonnais,  perdant  l'espé- 
rance de  le  pouvoir  gagner,  mit  en  travers  tous  ses  hu- 


J.^'.BL^v^''■L. 


VAchiUe,  monté  par  La  Bourdonnais,  tira  à  lui  seul  mille  coups  de  cnnon  dans  moins  de  deux  heures. 


niers(l),  pour  attendre  l'ennemi  dans  quelque  position 
que  ce  fût.  Mais  lus  Anglais,  voulant  apparemment  tàter 
le  feu  de  leurs  adversaires  et  étudier  les  mouvements  de 
ceux-ci  avant  do  se  livrer,  n'arrivèrent  que  sur  les  quatre 
heures  du  soir,  afin  de  pouvoir  fuir  à  la  faveur  des  ténè- 
bres si  lé  combat  leur  devenait  désavantageux.  La  Bour- 
donnais les  laissa  tirer  les  premiers;  mais  il  leur  riposta 
avec  un  tel  élan,  que  le  commandant  anglais  (Peyton),  qui 
avait  assisté  à  plusieurs  actions,  avoua  qu'il  n'en  avait  ja- 
mais vu  une  aussi  chaude.  L'ÀchiUc,  monté  par  La  Bour- 
donnais, tira  à  lui  seul  mille  coups  de  canon  dans  moins 
de  deux  heures;  et  cependant,  comme  il  était  contraint  de 
prêter  toujours  le  même  côté,  il  n'y  avait  que  vingt-cinq 
de  ses  pièces  qui  pussent  jouer,  tandis  que  les  vaisseaux 
anglais,  virant  sur  une  même  ligne  avec  une  vitesse  admi- 
ratle  et  sans  perdre  un  pouce  d'espace,  se  servaient  tout  à 

(1)  Ce  sont  les  principales  voiles  d'un  vaisseau,  les  meilleures, 
les  mieux  iilacces  et  les  plus  utiles:  elles  se  placent  aux  deux 
niàts  de  hune,  celui  du  milieu  {grand  mal  de  hune)  cl  celui  de 
l'iivant  (pelll  ni'ilde  liune),  et  prenncntles  noms  de^icfif  et  grand 
hunier,  suivant  le  mil  auquel  elles  appartiennent. 


l'aise  de  leurs  deux  batteries.  Mais  l'activité  du  feu  sup- 
pléait, du  côté  des  Français,  li  l'infériorité  du  nombre  des 
canons.  L'artillerie  de  LÎi  Bourdonnais  était  garnie  de  pla- 
tines de  fusil  appliquées  à  cûté  de  la  lumière,  et,  par  ce 
moyen  et  celui  d'un  bout  de  ligne  attaché  à  la  gâchette, 
que  le  pointeur  tirait  aussitôt  que  le  mouvement  du  na- 
vire mettait  la  pièce  de  canon  vis-à-vis  de  son  objet,  le  feu 
avait  la  promptitude  du  coup  d'œil.  Celte  invention,  duc  à 
La  Bourdonnais  lui-même,  ne  contribua  pas  peu  à  faire 
pencher  le  sort  des  armes  en  faveur  des  Français.  Autant 
ceux-ci  se  montrèrent  empressés  d'en  venir  à  l'abordage, 
autant  leurs  ennemis  cherchèrent  à  l'éviter.  Le  comman- 
dant anglais  ne  se  laissa  jamais  approcher  qu'à  portée  de 
mitraille.  Toutefois,  après  trois  heures  de  combat,  son  es- 
cadre, affreusement  maltraitée,  profita  de  la  nuit  pour  hâ- 
ter sa  fuite,  tandis  que  La  Bourdonnais,  tous  ses  fanaux  de 
comliat  allumés,  la  poursuivit  encore  à  travers  une  épaisse 
obscurité.  Peylon  s'était  allé  réfugier  dans  la  baie  de  Trin- 


(1)  lîaynal,  Uist.  iihilos.  et  polit.,  clc  ,  I.  IV. 

(2)  llans  la  langue  maritime,  petit  frais  signifie  venl  léger. 


LES  31Ai;L\S  ILLISTI',ES. 


\: 


queinalé,  à  l'ilc  de  Ceylan.  La  Romduunais  avait  résolu  de 
le  relancer  jusque  dans  sa  rclraile  et  d'y  brûler  ses  \;iU- 
seaux;  mais  l'Anglais,  prévenu  à  temps' de  ce  projet,  i^rit 
les  devants  et  disparut  tout  à  fait.  La  mer  des  Indes  fut 
aux  Français  (1 1.  » 

On  voit  combien  la  Compagnie  française  des  Indes  avait 
malheureusement  spéculé  ,  en  fiisant  enlever  a  La  Bour- 
donnais les  movens  d'obtenir  ce  glorieux  résultat  deux  ans 
plus  tôt  ! 

Cinq  mois  après  le  combat  de  Négapatnam,  La  Bourdon- 
nais débarquait  (là  septonibre  ITBô)  sur  la  plage  de  Ma- 
dras, établissement  anglais  rival  de  Pondichéry,  et  à  qua- 
tre-vingt-dix milles  de  distance  sur  la  même  côte.  Le 
20  septembre  au  matin,  le  gouverneur  anglais  de  la  place, 
effrayé  des  ravages  de  son  artillerie,  lui  faisait  demander 


quollc  rançon  il  entenda  t  exiger  pour  se  retirer  :  a  .\llez 
dire  à  celui  qui  vous  envoie,  répondit  avec  indignation  le 
ciipitaine  français,  (|ue  l'honneur  n'est  pas  une  chose  qui 
se  vende.  Je  suis  venu  devant  Madras  pour  y  arborer  le 
drapeau  de  la  France,  et  ce  drapeau  y  sera  arboré  ou  je 
mourrai  sous  ses  murs.  »  En  conséquence  de  cette  flére 
ré|:onse,  il  envoya  demander  à  bord  de  ses  vaisseaux  des 
hommes  de  bonne  volonté  pour  monter  sans  plus  de  re- 
tard à  l'assaut.  Il  en  trouva  beaucoup  plus  qu'il  -.l'en  fal- 
lait ;  soldats  et  matelots  se  disputaient  l'honneur  de  la 
première  escalade.  Mais  les  .\nglais  rendirent  celle  noble 
émulation  inutile,  eu  apportant  les  clefs  de  .Madras  au 
vainqueur  de  Négapatnnm.  La  Bourdonnais  fit  son  entrée 
dans  la  ville  lihinche  (I)  le  '21  septembre,  à  la  tète  d- 
quinze  cents  Français;  sur  les  tours  du  fort  Saint-Georges, 


Allez  dire  à  celui  qui  vous  envoie  que  I  honneur  n'est  pas  une  chose  qui  se  vende. 


qui  défendait  la  ville,  le  pavillon  fleurdelisé  fut  substitué 
à  celui  d'.Angleterre,  et  salué  de  vingt  et  un  coups  de 
canon. 

Cette  satisfaction  donnée  à  l'honneur  national  français, 
les  .\nglais  s'étaient  réservé  la  faculté  de  se  racheter'eux 
et  leur  établissement;  concession  que  La  Bourdonnais  leur 
avait  faite  en  conformité  des  instructions  qu'il  avait  reçues 
de  son  giiuvernement,  et  qui  portaient,  en  termes  formels, 
qu't(  ne  garderait  aucune  des  conquêtes  qu'il  pourrait 
faire  dans  l'Inde.  Le  prix  de  la  capitulation  fut  fixé  à  onze 
cent  mille  pagodes,  représentant  environ  neuf  millions  de 
la  monnaie  de  France  du  temps. 

Mais  l'intervention  d'un  homme  qui  prétendait  au  mo- 
nopole de  tout  ce  qui  pouvait  s'accomplir  de  grand  et  de 
glorieux  au  nom  de  la  l'rance,  dans  l'luilou<taii,  rendit  ce 
brillant  succès  de  La  fiourdiuinais  stérile  pour  >on  pays  et 
funeste  pour  lui-même.  Dupleix,  gouverneur  général  des 
Indes  à  Pondichéry,  homme  d'un  vaste  génie  d'ailleurs, 
ne  pouvait  voir  sans  jalousie  le  gouverneur  de  fiourbon  et 
de  l'Ile  de  France  rivaliser  aveclui,  dans  l'Inde,  de  re- 

(1)  l.éon  Guérin,  ouvrage  et  lieu  cités. 
40  f"^  —  lu;  SuMibsn  t  C'V  radlrbilk,  < 


nommée  et  d'iniluence.  Il  ue  vit  dans  la  prise  de  Madras 
par  son  rival,  qu'il  avait  la  prétention  de  traiter  en  subor- 
donné, qu'un  larcin  fait  à  sa  gloire.  Il  soutint  qu'une  fois 
tombée  au  pouvoir  des  Français,  Madras  était  entrée  dans 
sa  juridiction,  et  que  La  Bourdonnais  avait  outre-passé  ses 
pouvoirs  en  traitant  du  rachat  de  la  ville  conquise.  II  dé- 
clara que  la  capitulation  ne  serait  pas  exécutée,  et  elle  ne 
le  fut  pas  en  effet. 

La  Bourdonnais  lutta  vainement,  pendant  trois  mois, 
)iour  l'honneur  de  sa  signature,  qui  était  celle  de  la 
France,  et  pour  le  véritable  intérêt  du  pays.  Accablé  de 
dégoûts,  et  déplorant  les  tristes  résultats  de  l'aveuglement 
et  "de  l'injuslicc  qu'il  a  rencontrés  sur  sa  route,  il  rentre 
à  l'Ile  de  France,  au  mois  de  décembre,  pour  y  apprendre, 
de  la  bouche  même  de  son  successeur,  qu'on  lui  a  retiré 
son  go;ivernciiient.  A  la  prière  du  nouveau  gouverneur, 
il  accepte  la  mission  périlleuse  de  conduire  jusqu'à  la 
Martinique,  à  travers  les  escadres  anglaises  qui  tenaient 

(1)  Dans  les  Indes,  les  établissements  cuiopéens  sont  renfer- 
més dans  une  enceinte  particulière  qu'on  appelle  la  ville  blanche  ; 
tamlis  que  les  indi^'èues  occupent  une  autre  enceinte  appelée  la 
ville  noire. 


18 


LES  MARINS  ILLUSTRES 


la  mer.  six  vaisseaux  de  la  Compagnie  destinés  pour  l'Eu- 
rope. 11  échappa  aux  escadres  eunemies,  mais  non  à  la 
tempête  qui  l'assaillit  au  passage  du  cap  de  Bonne-Espé- 
rance et  dispersa  ses  vaisseaux;  il  n'en  put  ramener  que 
trois  à  la  relâche  qui  lui  avait  été  assignée. 

Embarqué,  sous  un  nom  supposé,  à  bord  d'un  bâliment 
hollandais  qu'il  avait  pris  dans  l'ile  Sainl-Euslache,  il  fut  re- 
connu à  Fali'nouth,  où  Icbâtimentétail  venu  toucher,  et  con- 
duit à  Londres  comme  prisonnier  de  guerre.  L'Angleterre,  il 
faut  bien  le  reconnaître,  ne  se  montra  pointa  demi  généreuse 
envers  son  illustre  prisonnier.  On  lui  donna  la  ville  pour 
prison.  La  Compagnie  anglaise  des  Indes,  les  ministres, 
les  princes  de  la  Grande-Bretagne,  se  plurent  à  lui  prodi- 
guer des  témoignages  d'intérêt  et  d'estime.  L'héritier  du 
trône,  le  présentant  a  son  épouse  :  «Voilà,  dit-il,  madame, 
cet  homme  qui  nous  a  tant  fait  de  mal  dans  les  Indes.  — 
Ah!  monseigneur,  reprit  vivement  La  Bourdonnais,  en 
m'anuonçant  ainsi,  vous  allez  me  faire  regarder  avec  hor- 
reur. —  Ne  craignez  rien,  répliqua  le  prince,  on  ne  peut 
qu'estimer  l'oflicier  qui  sert  bien  son  roi,  et  qui  fait  la 
guerre  en  ennemi  humain  et  généreux  (1).  » 

Les  choses  se  passaient  bien  autrement  à  Paris ,  où  des 
mémoires  arrivés  de  Pondichéry  dénonçaient  le  coloni- 
sateur de  l'Ile  de  France  elle  vainqueur  de  Madras  comme 
un  traître  lâchement  vendu  aux  intérêts  des  ennemis  de 
son  prince  et  de  son  pays.  Brûlant  d'aller  confondre  ses 
calomniateurs,  La  Bourdonnais  obtient,  sur  parole,  de 
jiasser  en  France.  Il  se  rend  directement  à  Versailles,  et 
demande  des  juges  avec  le  calme  et  la  fierté  d'un  homme 
fort  de  son  innocence  et  qui  croit  encore  à  la  justice.  La 
nuit  même,  en  vertu  d'un  ordre  du  roi,  il  est  arrêté  et  jeté 
à  la  Bastille  ! 

On  l'y  laissa  languir  trois  .ins  durant,  privé  de  toïte 
communication  avec  sa  famille,  en  proie  à  toute.'s  les  souf- 
frances de  la  plus  odieuse  et  de  la  plus  dure  captivité. 
Mais  c'était  une  de  ces  âmes  fortement  trempées,  supé- 
rieures à  la  douleur  physique  comme  à  la  souffrance  mu- 
rale, et  qui  conservent  toute  leur  énergie  et  toute  leur 
liberté,  en  dépit  de  l'alYaissoment  du  corps  et  de  l'étreinte 
des  chaînes  matérielles,  La  Bourdonnais  employa  les  lon- 
gues heures  de  sa  prison  à  rédiger  ses  Mémoires.  Il  y  .joi- 
gnit une  carte  de  sa  composition,  établis.sant  avec  préci- 
sion la  topographie  respective  des  ilcs  de  France,  de 
Bourbon  et  de  Pondichéry,  afin  d'en  faire  ressortir  aux 
veux  l'indépendance  réciproque  des  deux  gouvernements. 
Mais  comme  on  lui  avait  refusé  les  moyens  matériels 
d'exécution,  son  génie  inventif  fui  obligé  d'y  suppléer,  et 
les  procédés  qu'il  employa  attestent  à  la  fois  les  ressources 
de  son  esprit  et  sa  patience.  «  Des  mouchoirs  gommés  avec 
de  l'eau  de  riz  furent  son  papier;  il  composa  son  encre 
avec  de  la  suie  et  du  marc  de  café;  un  sou  marqué,  re- 
courbé et  assujetti  sur  un  morceau  de  bois,  devint  une 
lilume  et  un  crayon  entre  ses  doigts.  Il  n'eut  besoin  que 
de  ses  souvenirs  pour  dresser  sa  carte  avec  la  plus  exacte 
justesse  (2).  » 

Le  jour  de  la  justice  devait  pourtant  luire ,  enfin  ,  pour 
ce  grand  homme  si  méconnu  et  si  horriblement  persécuté. 
La  Bourdonnais  apprit,  au  bout  de  trois  années  de  tortures 
physiques  et  morales,  qu'un  jugement  solennel  avait  pro- 
clamé son  innocence,  et  il  vit  enfin  les  portes  de  la  Bas- 
tille se  rouvrir  devant  lui,  pour  le  rendre  à  la  lumière  et 
à  la  liberté.  Mais  une  affreuse  paralysie  avait  déjà  fait  de 
son  corps  un  demi-cailavre,  et  sa  grande  âme,  qui  n'avait 
pas  succombé  aux  coups  de  l'infortune  la  plus  profonde, 
ne  put  résister  aux  émotions  de  la  joie  et  du  triomphe.  Il 
mourut  le  5  février  1751,  le  lendemain  même  de  sa  sortie 
de  la  Bastille. 

La  cour  ne  crut  devoir  offrir  aucune  réparation  à  la  fa- 
mille de  l'homme  qu'elle  avait  si  légèrement  sacrifié  à  ses 
envieux.  Sa  veuve  et  ses  enfimts  n'eurent  d'autre  consola- 
liiin  que  de  l'entendre  priclamer  d'une  voix  unanime,  par 
l'opinion  puhlicpie,  le  vengeur  de  la  France  dans  les  Indes 
ot  la  victmic  de  l'envie  (3). 

(1)  llisl.  marit.  ,k  France,  t.  11,  p.  27G,  édit.  de  1844. 

(2)  li.('.u('M-in,<mvr;ige  cité 
^3)  Volluiro,  ouvrage  cité. 


CAtiSABD  (Jacqïïes),  né  à  Nantes,  en  1G72;  mort 
en  1740. 

C'était  en  1735  :  le  jeune,  timide  et  indolent  Louis  XV 
régnait  dans  les  petits  appartements  de  Versailles  en  vé- 
ritalile  roi  fainéant;  le  gouvernement  de  la  France  était 
tombé  dans  les  mains  octogénaires  du  cardinal  Fleury, 
auquel  les  âpres  querelles  d'Eglise,  suscitées  par  la  bulle 
Unigcnitus,  ne  laissaient  guère  le  temps  de  songer  aux 
affaires  d'Etat;  Maurepas  était  censé  administrer  la  marine 
française,  en  la  laissant  tout  doucement  mourir,  en  même 
temps  que  nos  vaisseaux,  délaissés,  pouifissaicnt  dans 
les  ports.  De  ces  hardis  et  intrépides  officiers  qui  avaient 
fait  la  gloire  de  notre  Hotte  sous  le  règne  précèdent,  bien 
peu  vivaient  encore  :  les  moins  vieux,  les  plus  valides,  se 
tenaient  tristement  les  bras  croisés  depuis  l'humiliante 
paix  d'Ulrecht,  depuis  vingt  ans.  Cependant,  une  velléité 
de  restauration  maritime  s'était  i-éveillée  tout  à  coup  dans 
le  conseil  du  petit-fils  de  Louis  XIV.  Duguay-Trouin,  lieu- 
tenant général  des  armées  navales  qui  n'existaient  plus,  ve- 
nait d'être  chargé  de  former  une  escadre  de  seize  vaisseaux 
et  de  quatre  frégates  pour  rappeler  enfin  aux  Anglais,  qui 
affectaient  de  ne  pas  s'en  douter,  qu'il  existait  encore  une 
marine  française.  Le  bruit  de  cet  armement,  qui  n'eut  ce- 
pendant aucune  suite,  avait  fait  accourir  à  Versailles  une 
foule  de  vieux  officiers  dont  les  états  de  services  dataient 
de  la  belle  époque  des  du  (Juesne,  des  Tourville,  des  Jean 
Bart.  Us  étaient  coudoyés  par  de  jeunes  aspirants,  recom- 
mandés par  leurs  noms  à  défaut  de  litres,  et  qui  ne  de- 
mandaient pas  mieux,  d'ailleurs,  que  de  renouer  les  tra- 
ditions interrompues  de  nos  gloires  maritimes. 

Un  jour  que  la  foule  était  grande,  dans  l'antichambre 
royale,  de  ces  héros  en  disponibilité  ou  en  espérance,  on 
vit  tout  à  coup  apparaître  au  milieu  d'elle  un  véritable 
loup  de  mer  du  bon  vieux  temps  :  front  renfrogné,  regard 
dur  et  farouclie,  teint  bronzé  par  le  soleil  et  le  vent  de 
mer,  altitude  fiére,  allure  brusque  et  saccadée;  un  homme, 
enfin  ,  sentant  la  poudre  et  le  goudron.  Il  passait  et  re- 
passait, taciturne  et  sombre  comme  \\n  fantôme,  au  milieu 
des  Ilots  pressés  de  cette  foule  brillante  et  affairée,  cou- 
doyant tout  le  monde,  sans  adresser  un  mot  â  personne. 
Son  costume,  qui  datait  de  l'autre  siècle  et  qui  trahissait 
une  pauvreté  voisine  de  la  misère,  ajoutait  encore  à  l'é- 
trangelé  de  toute  sa  personne.  La  surprise  était  jurande, 
parmi  les  familiers  de  l'antichambre,  qu'on  eut  laissé  pé- 
nétrer celte  espèce  d'ours  mal  léché  jusque  dans  les  ap- 
partements du  roi.  Mais  Dnguay-Ti-uuin  se  trouvait  là;  il 
avait  reconnu  celui  dont  là  présence  donnait  lieu  à  des 
commentaires  si  peu  bienveillants,  et,  s'adressanl  à  quel- 


LFS  MAniNS  ILLUSTRES. 


19 


ques-iins  des  [ilus  scnntlalisés  comniontalcurs  :  «  Appre- 
nez, iiiossicins ,  Iciii-  dit-il,  que  cet  liommc  est  une  des 
gloires  de  notre  ni.irine I  C'ist  le  rnpitnine  Hassard  ,  le 
plus  grand  homme  de  mer  que  la  France  possède  aujour- 
d'hui, puisque  du  Qnesne  et  Jean  Barl  ne  sont  plus.  Je 
donnerais  toutes  les  actions  de  ma  vie  pour  une  des  sien- 
nes. Avec  un  seul  vaisseau,  il  faisait  jilus  que  d'autres 
avec  une  escadre  entière.  Vous  ne  le  connaissez  pas;  mais 
demandez  aux  Portugais,  aux  Hollandais,  aux  Anglais  sur- 
tout, s'ils  l'ont  connu  !  » 

Et  le  hèrns  malouin,  se  prccipilant  vers  Cassard.  pres- 
sait cordialement  dans  la  sienne  la  main  du  triste  et  ra- 
fale capitaine  uuntais,  dont  le  front  se  déridait  à  peine 
sous  ei  lie  iression  chaleureuse  et  sympathique  d'un  an- 
cien frère  il'arnies. 

C'était  liirn  le  capitaine  flassard,  celui  auquel  Louis  XIV 
avait  dit  un  jour  :  «  Monsieur,  vous  faites  beaucoup  parler 
de  vous:  j'ai  besoin,  dans  ma  marine,  d'un  ofOcier  Je  vo- 
tre mérite,  et  je  vous  ai  nommé  lieutenant  de  frégate.  » 
Et  il  lui  avait  fait  remettre  en  même  temps  une  gratifica- 
tion de  deux  mille  livres,  afin  qu'il  put  payer  honorable- 
ment sa  bienvenue  sur  la  flotte  royale. 

Jacques  Cassard.  fils  d'un  armateur  de  Nantes,  où  il 
était  né  en  1672,  venait  d'entrer  dans  sa  trentième 
année.  Formé  à  la  même  écide  que  Duguay-Trouin,  il 
avait  signalé  de  bonne  heure  sa  grande  vocation  mai  liiine 
au  service  des  armateurs  de  Saint-Malo.  En  1007,  il  avait 
accompagné  de  Puinlis  dans  son  expédition  de  la  mer  des 
Antilles,  rendue  célèbre  par  la  prise  de  Carlhagène  d'.inié- 
rique  sur  les  Espagnols.  Une  grande  part  de  l'honneur  de 
ce  succès  revenait  à  Cassard.  11  commandait  les  galiotes 
de  bombardement  qui  firent  taire  l'artillerie  de  la  place, 
et.  quand  la  brèche  eut  été  ouverte,  on  le  vil  monter  le 
premier  à  l'assaut,  à  la  tète  d'un  corps  de  flil>uslicrs  de 
Saint-Domingue,  que  Pointis  avait  recrutés  sur  sa  route. 

Au  moment  où  Louis  XIV  appela  Cassard  dans  la  ma- 
rine royale,  il  venait  de  faire  la  fortune  d'une  société  d'ar- 
mateurs nantais,  qui  avaient  confié  à  son  intrépidité  la 
conduite  d'un  vaisseau  et  de  quelques  petits  bâtiments  ar- 
més en  course.  Passé  dans  l'escadre  de  Flr.ndre,  il  eut,  à 
la  tèt(>  de  sa  frégate,  nombre  d'affaires  heureuses,  qui 
rappelaient  les  plus  brillantts  prouesses  des  Jean  Bart  et 
des  Forbin  dans  !es  mêmes  parages. 

En  170y,  époque  de  disette  en  France,  Cassard  fut 
chargé  par  la  ville  de  Marseille  de  se  porter,  avec  deux 
frégates  de  la  marine  royale,  au-devant  d'une  tlolle  de 
vingt-six  bâtiments  que  le  corps  municipal  de  cette  ville 
avait  envoyée  dans  li  s  ports  barbaresques  punr  en  rappor- 
ter des  blés.  Cassard  fut  obligé  d'armer  et  d'équiper,  à  ses 
frais,  les  deux  vaisseaux  mis  à  sa  disposition.  Ayant  rallié 
la  (lotte  marseillaise  d;:ns  les  eaux  de  Tunis,  il  fut  ren- 
contré le  29  avril,  à  quelques  lieues  de  la  côte,  par  quinze 
vaisseaux  de  guerre  anglais,  escortant  une  flotte  marchande 
partie  de  Sniyrne.  Sans  s'effrayer  de  la  supériorité  de  l'en- 
nemi qu'il  a  en  présence,  Cassard  n'est  préoccupé  que 
d'une  pensée  :  procurer  à  son  convoi  les  moyens  d'échap- 
per aux  dangers  de  cette  rencontre,  en  lui  faisant  gagner 
le  large  sous  l'escorte  du  plus  faible  de  ses  vaisseaux, 
tandis  que,  avec  celui  qu'il  monte,  il  donnera  maille  à 
partir  à  toute  l'escadre  anglaise. 

Ce  plan  dressé,  et  ses  instructions  données  en  consé- 
qiiencL',  il  va  se  présenter  fièrement  devant  l'escadre  en- 
nemie, et  affronte  sans  sourciller  le  feu  de  toutes  ses  bat- 
teries. C'était  un  trait  d'audace  encore  inoiiï  dans  les  fastes 
maritimes;  mais  le  résultat  qui  suivit  tient  du  prodige. 
Telles  furent  la  vigueur  et  la  précision  avec  lesi|iielles 
Cassard  répondit  auïeu  de  ses  adversaires,  la  promptitude, 
l'habileté  et  le  bonheur  de  ses  évolutions,  qu'il  démâta 
deux  de  leurs  vaisseaux,  en  coula  un  troisième,  et  força 
les  autn  s  à  se  retirer,  après  un  combat  qui  s'était  prolongé 
pendant  douze  heures! 

La  flotte  marchande  qu'escortait  Cassard  avait  eu  tont  le 
temps  de  se  sauver;  mais  on  pense  bien  que  l'intrépide  ca- 
pitaine n'avait  pas  soutenu  cette  lutte  de  géant  sans  que  son 
vaisseau.  r£c/a(an(, de  soixante  canons]  eut  reçu  des  bles- 
sures profondes  et  des  avaries  considérables.  Il  faisait  eau 
de  toutes  parts,  et  il  fallut  encore  des  efforts  surualiirels 


pour  qu'il  put  gagner,  avant  de  sombrer,  Porto-Farira, 
dans  la  régence  de  Tunis.  Les  habitants  de  ce  port,  qui 
avaient  été  témoins  de  cette  lutte  héroïque,  reçurent  avec 
acclamations  le  brave  capitaine  français,  et  s'empressèrent 
de  lui  fournir  tous  les  moyens  de  refaire  son  éi|uipage,  de 
soigner  ses  nombreux  blessés  et  do  réparer  son  navire. 

Il  faut  bien  le  dire,  le  corps  municipal  de  Marseille  se 
montra  peu  reconnaissant  du  généreux  dévouement  que  le 
capitaine  breton  avait  déployé  à  son  service.  IJiiand  il  ré- 
clama le  remboursement  des  avances  qu'il  avait  faites  pour 
l'anuemeut  de  ses  deux  vaisseaux,  on  lui  répondit  jieu  gé- 
néreusement, peu  honnêtement  surtout,  qu'il  ne  lui  était 
rien  dû,  puisque  ce  n'était  pas  lui  qui  avait  ramené  la 
Hotte.  Indigné,  exaspéré,  comme  on  peut  le  penser,  de 
tant  d'ingratitude,  il  porta  sa  récl.nmation  devant  le  par- 
lement à'Aix,  mais  il  n'en  put  jamais  obtenir  un  juge- 
ment. 

Telle  fut  la  source  de  cette  humeur  atrabilaire  qui,  se 
développant  plus  tard  sous  1  influence  de  nombreuses  dé- 
ceptions du  même  genre,  fit  à  la  longue  du  glorieux  ma- 
rin un  misanthrope  farouche,  un  être  tout  à  fait  insociable: 
disposition  funeste  qui  lui  aliéna  toute  bienveillance  et 
stérilisa,  pour  sa  fortune  et  pour  son  avancement,  les  émi- 
nentes  qualités  dont  la  nature  l'avait  doué! 

Mais  arrivons  i  l'époque  la  plus  mémorable  de  la  car- 
rière maritime  de  Jacques  Cassard. 

Louis  XIV,  à  qui  ses  finances  obérées  rendaient  trop  dis- 
pendieux l'entretien  de  l'imposante  marine  créée  par  le  génie 
de  Colbert,  s'était  décidé,  dans  un  but  d'économie,  à  prêter 
ses  officiers  et  ses  vaisseaux  aux  armateurs  entreprenants 
qui  se  chargeaient  d'inquiéter,  à  leurs  risques  et  périls, 
la  marine  et  les  établissements  coloniaux  des  Etats  avec 
lesquels  il  se  trouvait  en  guerre.  C'est  ainsi  qu'à  la  fin 
de  1711,  avec  une  escadre  de  vaisseaux  de  l'Etat  armés  et 
équipés  par  des  particuliers,  Duguay-Trouin  [voy.  ce  nom) 
avait  porté  la  terreur  et  la  ruine  sur  les  côtes  du  Brésil, 
et  emnorlé  de  vive  force  la  ville  de  Rio-Janeiro.  Comme 
il  rentrait  au  port  de  Toulon ,  dans  les  premiers  jours  de 
mars  1712,  Cassard  en  soriait  pour  une  expédition  sem- 
blable, dirigée  contre  les  colonies  tant  du  Portugal  que  de 
la  Hollande  et  de  r.\ngleterre  ,  dans  les  deux  Indes.  Son 
escadre,  armée  en  guerre  aux  frais  et  pour  le  compte  d'une 
puissante  compagnie  de  spéculateurs,  se  composait  de 
trois  vaisseaux  et  de  cinq  frégates,  tirés  de  la  flotte  rovale, 
et  de  deux  moindres  bâtiments,  d'une  forme  particulière, 
appelés  du  nom  anglais  de  ketchcs,  et  appartenant  aux 
armateurs  associés.  Cette  expédition,  par  son  but.  était 
une  véritable  campagne  de  lliiiustiers;  mais  le  génie  de 
celui  qui  la  dirigeait,  et  les  incidents  qu'elle  produisit,  lui 
donnèrent  toutes  les  proportions  de  la  grande  guerre. 

La  première  visite  de  (las«ard  fut  pour  les  iles  portu- 
gaises du  cap  Vert,  c|ui  se  rattachent  au  continent  afri- 
cain. Il  ruina  complètement  Santiago,  entrepôt  du  com- 
merce des  Portugais  avec  la  côte  occidentale  d'Afrique.  II 
y  fit  un  si  grand" butin,  à  ce  que  disent  les  Mémoires  du 
temps,  que,  pour  ne  pas  surcharger  son  escadre,  il  dut 
en  abanaonner  une  partie,  qu'on  évalua  à  plus  d'un  mil- 
lion  de  francs. 

Cinglant  de  là  vers  l'archipel  des  Antilles,  dans  l'Océan 
anièi'icain,  il  relâcha  à  la  Martinique  pour  y  déposer  les 
dépouilles  opinies  faites  aux  iles  du  cap  Vert  et  réparer 
ses  vaisseaux.  Les  flibustiers  de  Saint  Domingue,  quine 
l'avaient  point  oublié  depuis  le  siège  de  Carthagène,  vin- 
rent le  trouver  en  grand  nombre,  et  obtinrent  de  lui  qu'ils 
se  jiiignissenl  à  son  escadre  avec  leurs  navires  si  légers  à 
la  course,  si  audacieux  à  l'attaque.  Accrue  de  ce  renfort, 
dont  il  appréciait  la  valeur,  l'escadre  de  Cassard  était  de- 
veniit»  presque  une  flotte.  11  se  jeta  sur  les  Antilles  an- 
glaises, et  s'empara  de  vive  force  des  iles  de  Montserrat 
et  d'Antigoa,  ainsi  que  de  tous  les  vaisseaux  anglais  qu'il 
trouva  dans  les  eaux  de  ces  iles.  Ils  lui  servirent  ;i  trans- 
porlor  à  la  Martinique  rinimense  butin  qu'il  avait  re- 
cueilli, déduction  faite  de  la  part  due  à  ses  auxiliaires  de 
la  flibuste. 

I.e  tour  des  Hollandais  était  venu.  Cassard  se  porta  di- 
rectement sur  leur  riche  établissement  de  Surinam,  dans 
la  liuyane.  La  ville,  qui  s'éléye  sur  la  rive  gauche  du  beau 


20 


LES  MARINS  ILLUSTRES 


et  large  fleuve  de  ce  nom,  et  à  vingt  milles  environ  de 
son  eiiiLoucliure  dans  la  mer,  était  doublement  fortifiée 
par  le  génie  de  l'homme  et  par  lu  nature.  Les  Hollandais 
s'étaient  préparés  à  une  vigoureuse  résistance  :  plus  de 
quatre-vingts  pièces  de  canon  di'fendaient  l'approcliedu  ri- 
vage, tandis  que,  sur  les  remparts  de  la  ville,  plus  de  cent 
trente  bouches  à  feu  étaient  prêtes  à  vomir  la  mort.  La 
descente  était  donc  aussi  difficile  que  périlleuse,  et,  pour 
surmonter  tous  les  obstacles,  il  fallait  autre  chose  encore 
que  du  courage  et  de  la  témérité.  Mais  .si  Cassard  était  un 
habile  marin,  il  n'était  pas  un  moins  habile  ingénieur.  Ses 
connaissances  dans  cet  art.  qu'on  avait  utilisées  naguère 
pour  les  fortifications  de  Toulon,  lui  furent  d'un  grand 
secours  dans  cette  circonstance.  Il  prouva,  en  outre,  qu'il 
possédait  encore  à  un  haut  degré  le  coup  d'œil  et  le  génie 
du  stratégiste.  Par  une  suite 'de  combinaisons  habiles  et 
hardies,  il  parvint  à  éluder  ou  à  siunionter  les  plus  gran- 
des difficultés  de  son  entreprise.  .\vec  une  partie  de  ses 


Le  guuverneur  dépèclia  un  porlemenlaiic  vers  le  ciipitaine 
français. 

forces  débarquées  sur  un  point  de  l'île  très-éloigné  de 
l'embouchure  du  fleuve,  il  s'empara  de  positions  impor- 
tantes, et  se  mit  en  mesure  de  foudroyer  la  ville  par  terre 
et  par  nior. 

Les  Hollandais  se  défendirent  vaillamment;  mais  les 
bombes  de  Cassard  faisaient  tant  de  ravages  dans  la  ville, 
que,  prévoyant  une  ruine  totale  s'il  prolongeait  sa  résis- 
tance, le  gouverneur  dépêcha  un  parlemeiitaiie  vers  le 
capitaine  français  pour  lui  offrir  une  rançon.  Cassard  ac- 
cepla  cette  offre,  et  fi.'ia  la  rançon  de  Surinam  .-i  deux  mil- 
lions quatre  cent  mille  livres,' sans  aucune  restitution  du 
butin  recueilli  dans  les  habitations  de  l'ile  tombées  au 
pouvoir  des  Français.  Cette  rançon ,  qui  représentait  une 
année  du  revenu  'de  la  colonie,  'fut  souscrite  et  acquittée 
Sans  délai.  Les  valeurs  données  furent  de  l'argent,  du  su- 
cre et  des  nègres. 

.\prcs  avoir  également  mis  à  contribulion  liorbichc  et 
Askcbe,  ou  Essequibo,  deu.\  autres  établissements  de  la 
tiuyane  hollandaise,  Cassard  rentra  encore  une  fois  à  la  .Mar- 
tinique, aux  acclamations  des  colons  français,  émerveillés 
de  voir  s'accumuler  dans  leur  |)orl  tant  de  richesses  en- 
levées aux  ennemis  de  h  mère  pairie 

Mais  les  Hollandais  avaient  aussi  des  possessions  dans 
les  Antilles;  c'est  par  elles  que  Cassard  crut  devoir  termi- 
ner son  expédition.  11  se  pré  enta  d'abord  devant  l'ilc 


Saint-liustache,  dont  la  colonie  s'empressa  d'offrir  sa  ran- 
çon. Le  terrible  capitaine  n'exigea,  cette  fois,  iju'une 
somme  très-modérée,  parce  que  la  capitulation  était  allée 
au-devant  de  l'attaque,  et  que  la  colonie  était  pauvre.  11 
gouverna  de  là  vers  Curaçao,  établissement  plus  considé- 
rable et  plus  riche,  mais  q'ui  ne  devait  pas  être  d'une  aussi 
facile  composition. 

Curaç  .0  avait  déjà  vu  échouer  contre  elle  une  tentative 
de  l'amiral  Jean  d'Estrées,en  1U78,  et  les  officiers  de  Cas- 
sard cherchèrent  à  le  détourner  d'une  entreprise  ou  ils 
craignaient  de  lui  voir  compromettre  sa  gloire  et  la  fortune 
de  son  escadre.  La  ville  était  forte,  défendue  par  une  nom- 
breuse garnison  et  pourvue  d'une  artillerie  formidable. 
Belles  raisons,  vraiment,  pour  un  oseur  de  la  trempe 
de  notre  capitaine  !  Cassard  démontra  à  ses  officiers  que 
non-seulement  l'entreprise  était  possible,  mais  que  le 
succès  était  certain.  Il  déclara  que  Curaçao  lui  devait  une 
rançon  de  six  cent  mille  livres,  et  qu'il'  ne  se  retirerait 
i  pas  avant  de  l'avoir  reçue.  L'attaque  fut  donc  décidée. 
Elle  commença,  le  18  février  1715,  par  une  descente 
opérée  dans  la  baie  de  Sainte-Croix,  à  cinq  lieues  de  la 
ville,  et  se  termina  sept  jours  après  (le '24)  par  la  ca- 
pitulation de  la  place,  qui  paya,  en  effet,  la  rançon  de 
six  cent  mille  livres  fixée  d'avance  par  l'inflexible  et  ob- 
stiné Breton. 

Devant  Curaçao,  comme  devant  Surinam,  Cassard  s'était 
montré  ingénieur  plein  de  res.sources  et  homme  de  guerre 
consiimmé;  car  il  avait  eu  à  diriger  un  siège  dans  toutes 
les  règles,  et  à  lutter  contre  les  difficultés  spéciales  d'un 
sol  tres-accidenté.  Eu  effet,  dans  l'espace  de  cinq  lieues 
qui  séparait  son  point  de  débarquement  de  la  ville,  il  lui 
avait  fallu  franchir  des  passages  dangereux  et  vigoureuse- 
ment défendus,  emporter  de  haute  lutte  plusieurs  postes 
avancés,  et  forcer  des  retranchements  redoutables;  il  avait 
fallu  amener  de  l'artillerie  à  travers  mille  obstacles  na- 
turels, ouvrir  des  tranchées,  élever  des  batteries,  attaquer 
et  se  défendre  tout  à  la  fois.  Cassard,  qui  suffisait  à  tout, 
et  qu'on  retrouvait  toujours  au  poste  le  plus  périlleux, 
reçut,  dans  un  des  nombreux  engagements  qu'il  eut  A 
soutenir,  une  grave  blessure  au  pied,  qui  ne  l'empêcha 
pas  de  continuer  à  donner  des  ordres  et  à  veiller  à  leur 
exécution.  Il  revint  une  dernière  fois  à  la  Martinique  pour 
s'y  rétablir  de  sa  blessure,  régler  le  compte  des  flibus- 
tiers, qui  lui  avaient  été  >i  utiles,  et  préparer  son  retour 
en  France  avec_le  produit  matériel  de  ses  exploits,  qu'on 
n'évaluait  pas  à  moins  de  neuf  ou  dix  millions. 

Comme  il  avait  repris  sa  route  vers  les  côtes  de  France, 
il  lit  la  rencontre  d'une  flotte  anglaise,  qu'il  attaqua  et  dis- 
persa. En  rentrant  à  Toulon,  un  peu  plus  d'une  année 
après  son  départ,  il  y  trouva  le  double  brevet  decapitaine 
de  frégate  et  de  chevalier  de  Saint-Louis.  Ce  fut  à  peu 
près  le  seul  fruit  personnel  qu'il  retira  de  sa  brillante  et 
glorieuse  campagne.  Quant  à  la  part  qui  lui  revenait  sur 
les  dépouilles  opimes  qu'il  avait  conquises,  il  y  a  toute 
apparence  qu'elle  lui  fut  bien  chiclîement  ou  bien  déloya- 
leinent  mesurée,  puisqu'il  est  cerlain  que,  la  paix  d'Utrechl 
l'ayant  laissé  sans  emploi,  il  se  vit  réduit  à  végéter  dans 
un  état  voisin  de  l'indigence.  Ce  n'est  pas  ainsi  qu'à  la 
même  époque  l'Angleterre  traitait  ses  illustres  marins, 
ainsi  (|u'on  l'a  pu  voir  à  l'arlicle  de  l'amiral  Anson. 

Cassard  n'eut  donc  pas  )dus  à  se  louer  de  la  générosité 
du  gouvernement  qu'il  avait  servi  bravement,  cpie  de  la 
reconnaissance  des  armateurs  i|u'il  avait  enrichis.  On  pré- 
tend (ju'il  fut  lui-même  l'artisan  de  son  infortune  par  la 
dureté  et  la  sauvagerie  de  sou  caractère,  c'est-à-dire  qu'on 
donne  pour  excuse  de  l'injustice  dont  il  fut  victime  le  résul- 
tat même  de  cette  injustice.  On  avait  rendu  à  cet  homme, 
dont  la  carrière  avait  été  pleine  de  dévouement,  l'huma- 
nité haïssable,  et  on  lui  faisait  un  crime  de  sa  misanthro- 
pie! Le  ministre  Maurepas,  pour  mettre  un  terme  à  ses 
incessantes  et  légitimes  réclamalions,  s'avise  un  jour  de 
lui  offrir  une  maigre  pension  sur  je  ne  sais  ((uel  produit 
des  fermes.  «  Gardez  votre  aumône,  répond-il  fièrement  à 
une  offre  si  peu  généreuse  et  si  peu  décente  ;  je  n'en  veux 
pas.  .le  ne  veux  pas  (|ue.  sous  titre  de  faveur  ou  de  réniii- 
nération.  on  me  donne  des  dépouilles  du  peuple.  Je  me 
suis  ruiné  pour  le  service  du  roi,  je  demande  seulement 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


m 


que  le  roi  nie  remliourse  les  trois  millions  que  j'ai  avan- 
cés pour  Ini.  »  Le  minisire  le  congédia  comme  un  ingrat 
nu  un  maniaque. 

Mais  le  jour  même  ou  nous  avons  montré  le  capitaine 
Cassard  si  étrangement  fourvoyé  dans  les  antichambres  de 
Versailles,  il  parait  qu'il  fut  renvoyé  au  cardinal  Fleury. 
L'accueil  peu  empressé  que  fit  rUniinence  au  vieux  marin 
attira  sur  ses  lèvres  la  trop  rude  et  trop  franche  expression 
de  tout  ce  qui  s'était  accumulé  d'amertume  et  de  colère  au 
fond  de  son  âme.  Il  laissa  sans  doute  échapper  de  ces  bru- 
tales vérités  qu'on  ne  jette  pas  impunément  à  la  face  des 
hommes  puissants  ((u'elles  forcent  à  rougir.  Ce  qui  est 
certain,  c'est  que  le  doux  et  placide  cardinal  le  traila 
comme  un  véritable  jan'-éniste,  et  se  prémunit  contre  ses 
visites  ultérii'urcs  par  une  belle  et  bonne  lettre  de  cachet, 
en  vertu  de  laquelle  Cassard  ne  sortit  de  l'audience  du 
premier  ministre  que  pour  aller  prendre  gile  au  château 
de  Ham.  Il  y  mourut  de  langueur  en  1740,  oublié  de  tout 
le  monde,  mais  laissant  un  nom  ineffaçablement  inscrit 
dans  les  fasies  de  la  marine  française. 


klC-"^ 


DORIA  (Andiu;).  amiral  génois,  seizième  siècle. 

«  Certes,  dit  le  seigneur  de  Urantome,  en  son  style  peu 
élégant,  mais  presque  toujours  pittoresque,  il  faut  donner 
cette  gloire  à  ce  prince  André  Dopia  d'avoir  été  un  des 
grands  capitaines  de  la  mer  qui,  possible,  ait  été  de  mé- 
moire d'homme,  voire  qui  se  soit  oncques  trouvé  dans  nos 
histoires  (1).  »  —  Il  appartenait  à  l'une  de  ces  familles 
patriciennes  dont  l'illustration  remonte  au  berceau  de  la 
république  génoise.  Suivant  la  remarque  du  très-grave  et 
tres-savant  historien  des  républiques  italiennes,  Sismonde 
deSismondi,  les  chroniques  de  celle  de  Gènes  ne  remontent 
pas  au  delà  de  l'an  1100.  et,  dés  cette  époque,  on  voit  les 
Doria  y  occuper  les  premières  magistratures  (2). 

André  naquit  dans  la  petite  ville  d'Oneille.  Les  biogra- 
phes ne  s'accordent  pas  sur  l'année  de  sa  naissance,  qu'ils 
n'ont  fixée  d'ailleurs  que  d'après  l'opinion  qu'ils  ont  adop- 
tée sur  son  âge  au  moment  de  sa  mort.  Brantôme,  (|ui 
l'avait  vu,  ainsi  qu'il  nous  l'apprend,  résume  ainsi  l'in- 
certitude qui  régnait  à  cet  égard  :  «  On  lui  donnait  près 
de  quatre-vingt-dix  ans  ou  plus  lorsqu'il  mourut.  »  Nous 
croyons  être  suffisamment  autorisé  par  les  diverses  cir- 
constances qui  se  rapportent  aux  débuts  de  sa  longue  car- 
rière à  ne  pas  faire  remonter  sa  naissance  au  delà  de  1470. 
On  nous  permettra,  en  raison  du  peu  d'importance  du  fait 
en  lui-même,  de  ne  pas  insister  plus  longuement  sur  la 
probabilité  de  notre  conjecture. 

(11  nommes  illustres  étrangers,  dise.  XXXV. 

(2)  Biogriijjliie  mnverselle  des  frères  Jllchaud,  article  Doria. 


Conformément  aux  traditions  de  sa  famille  et  aux  néres- 
sités  de  sgn  époque,  l'éducation  du  jeune  André  Doria  fut 
toute  militaire.  .\  dix-neuf  ans,  il  avait  perdu  son  père  et 
sa  mère,  et,  sous  les  auspices  d'un  de  ses  oncles.  Donie- 
uico  Doria,  qui  était  capitaine  des  gardes  nobles  du  pape 
Innocent  VlU,  il  entra  dans  ce  corps,  où  il  se  fit  remar- 
quer nar  un  grand  amour  de  la  discipline  et  par  une 
aptitude  rare  pour  tous  les  exercices  militaires.  Après 
lii  mort  du  ponlife,  en  \bO%.  il  passa  au  service  de  la  cour 
de  Naples.  «  De  tous  les  officiers  d'.Alpbonse,  dernier  roi 
de  ce  pays,  il  fut  le  seul,  dit  un  biographe,  qui  ne  l'aban- 
donna pas  lorsque  Charles  VIII,  roi  de  France,  fit  la  con- 
quèle  de  ce  royaume.  » 

Pour  échappera  la  conllagration  qu'avaient  allumée  en 
Italie  les  guerres  civiles  et  étrangères,  Doria  alla  faire  un 
pèlerinage  à  Jérusalem.  Il  communia  sur  le  tombeau  du 
Christ,  fut  agrégé  par  les  prêtres  du  Saint-Sépulcre  à 
l'ordre  de  Saint-Jean,  et  il  se  voua  dès  lors  au  célibat. 

Au  retour  de  ce  pèlerinage,  il  s'attacha  à  Jean  de  la  Ro- 
vére,  duc  d'Urbin,  frère  du  pape  Jules  II,  et  qui  tenait  lé 
parti  du  roi  de  France  dans  le  royaume  de  ^"aples.  Ce  gé- 
néral, dont  la  famille  avait  eu  des  alliances  avec  celle  du 
jeune  officier,  lui  confia  la  défense  de  la  forteresse  de 
Rocca  Guillclma.  Il  s'en  acquitta  avec  une  bravoure  et 
une  habileté  qui  furent  admirées  de  ses  ennemis  mêmes, 
et  qui  lui  valurent  des  témoignages  d'estime  et  d'amitié 
de  la  part  du  célèbre  Gonsalve  de  Cordoue,  contre  lequel 
il  avait  combattu. 

Après  ces  brillants  débuts  dans  le  service  de  terre,  Do- 
ria y  renonça  cependant  pour  obéir  à  une  vocation  plusspé- 
ciale,  en  se  jetant  dans  la  carrière  maritime,  qui  avait  déj.i 
fait  l'illustration  de  la  plupart  de  ses  ancêtres.  Comme 
marin,  il  pouvait  faire  la  guerre  pour  son  propre  compte; 
comme  agrégé  à  l'ordre  de  Malte,  il  se  vouait  exclusive- 
ment à  la  poursuite  des  corsaires  barbaresques.  ennemis 
du  nom  chrétien,  et  il  se  dérobait  ainsi  à  la  triste  néces- 
sité de  prendre  un  parti  au  milieu  des  luttes  qui  déchi- 
raient l'Italie;  luttes  confuses  où  toutes  les  ambitions  s'é- 
taient donné  rendez-vous,  où  tous  les  intérêts  étaient  aux 
prises,  moins  ceux  pourtant  de  l'humanité  et  de  l'indépen- 
dance italienne.  Pendant  plus  de  quinze  ans,  avec  les  ga- 
lères qui  lui  appartenaient,  Doria  fit  la  chasse  aux  forbans 
turcs  et  maures  dont  la  Méditerranée  était  infestée.  Il  y 
réussit,  au  grand  accroissement  de  sa  fortune  et  de  sa  re- 
nommée. Il  avait  pour  principal  associé  et  pour  lieutenant 
Philippin  Doria,  son  cousin,  d'autres  disent  son  neveu, 
qui  joua  aussi  un  grand  rôle  parmi  les  capitaines  de  mer 
ae  ce  temps-là. 

Nous  ne  citerons  qu'un  trait  de  cette  première  période 
de  la  carrière  maritime  d'André  Doria.  Le  2.t  avril  1519, 
en  vue  de  l'ile  de  Pianosa.  dans  la  nier  de  Toscane,  à  la 
tête  de  six  galères  seulement,  il  rencontra  une  escadre  de 
treize  gros  bâtiments,  commandés  par  un  fameux  forban 
tunisien,  nommé  Cadalin-Piaïs.  Doria  l'attaqua  sans  hési- 
ter, et  sut  si  bien  balancer  par  la  supériorité  de  ses  ma- 
nœuvres l'infériorité  de  ses  forces,  qu'après  un  combat 
aussi  long  qu'opiniâtre,  la  victoire  se  déclara  pour  lui.  Il 
s'em]iara  de  toute  la  Hotte  tunisienne,  moins  deux  galères, 
qui  s'étaient  dérobées  au  combat  pendant  l'action. 

Cet  exploit  fixa  sur  lui  l'attention  de  l'Europe,  et  les 
deux  monarques  qui  avaient  fait  de  l'Italie  le  théâtre  san- 
glant et  désolé  de  leur  ambition,  cherchèrent  à  l'envi  à  se 
l'attacher.  Il  donna  la  préférence  à  François  \",  qui  s'in- 
titulait alors  seigneur  de  Gènes,  et  qui  le  nomma  général 
de  ses  galères,  sous  l'amiral  Ronnivet  :  étrange  amiral  que 
ce  Bonnivet,  qui  ne  conibaltitjamaisquesur  la  terre  ferme; 
mais  triste  conseilh  r  surtout,  qui  ne  fit  jamais  faire  que 
des  sottises  à  son  maitre  ! 

En  1.Î24,  Doria  battit  la  flotte  impériale  sous  les  côtes 
de  Provence,  et  débloqua  par  mer  la  ville  de  Marseille, 
que  tenait  assiégée  le  connétable  de  Bourbon,  traître  à  son 
pays  et  à  son  roi.  Les  impériaux,  dont  la  Hotte  avait  été 
dispersée,  se  virent  obligés  d'abandonner  le  siège  et  d'é- 
vacuer la  Provence  pour  se  retirer  en  Italie. 

On  cite,  à  cette  occasion,  un  trait  qui  fait  honneur  à  la 
loyauté  et  au  désintéressement  de  Doria.  Philibert  de  Châ- 
lon.  prince  d'Orange,  que  le  connétable  avait  entraîné  dans 


22 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


sa  révolte,  était  parti  d'Espa^jne  sur  un  brisimiiii  pour 
rejoindre  l'armce  impériale  devant  Marseille.  11  rencontre 
la  llolle  de  Doria  et  l'aborde,  croyant  avoir  afl'aire  à  celle 
de  l'empereur.  Ayant  reconnu  sa  méprise,  il  offre  à  Doria 
une  rançon  considérable.  —  «  Vous  n'êtes  pas  mon  pri- 
sonnier de  bonne  guerre,  lui  dit  Doria;  vous  ne  m'appar- 
tenez pas;  mais  le  roi  de  France  est  votre  légitime  suze- 
rain ;  mon  devoir  est  de  vous  renvoyer  par  devers  lui.  » 
Et  il  le  fit,  en  effet,  conduire  à  François  I",  qui  eut  la 
gi-nérosité,  moins  prudente  que  chevaleresque,  de  lui 
rendre  la  liberté  sans  condition. 

Après  la  funeste  bataille  de  Pavie  (lt)25),  qui  fit  tomber 
le  roi  de  France  aux  mains  de  son  rival,  Doria  conçut  le 
bardi  dessein  de  délivrer  le  royal  captif,  en  s'empaiantde 
l'escadre  qui  le  conduisait  d'Italie  en  Espagne.  11  informa 
François  V  de  son  projet,  se  faisant  fort  de  réussir;  mais 
ce  monarque,  qui  avait  engagé  sa  parole  de  chevalier,  re- 
mercia Doria  et  lui  jirescrivit  de  ne  rien  faire.  Le  roi  che- 
valier voulut  porter  intact  à  Madrid  l'honneur  qu'il  avait 
sauvé  à  Pavie;  mais  il  avait  trop  compté  sur  la  générosité 
de  son  vainqueur,  et  il  ne  trouva  à  Madrid  que  l'humilia- 
tion de  s'entendre  dicter  des  conditions  auxquelles  un  roi 
de  France  ne  pouvait  souscrire  sans  honte. 

Pendant  la  captivité  de  François  I",  et  avec  son  agré- 
ment, Doria  passa  au  service  du  pape  Clément  VII,  iiui 
représentait,  dans  une  certaine  mesure,  le  parti  de  l'intlé- 
pendance  de  l'Italie.  En  1527,  il  revint  au  service  de  la 
Trance;  le  roi  lui  conféra  le  titre  d'amiral  des  mers  du 
Levant,  avec  trente-si.x  mille  écus  d'appointements.  A  la 
tête  d'une  Hotte  de  dix-sept  galères,  il  vint  bloquer  le  port 
de  Gênes,  et  fit  rentrer  cetteville  sous  la  domination  fran- 
çaise, .i  laquelle  s'était  substituée  celle  des  Espagnols. 
f)oria  obéissait,  dans  cette  circonstance,  à  une  pensée 
toute  patrioti(|ue  :  il  comptait  user  du  crédit  que  ses  ser- 
vices devaient  lui  procurer  au  prés  de  Français  le'',  pour  res- 
tituer à  sa  patrie  une  indépendance  qu'elle  avait  perdue 
depuis  un  siècle  par  le  crime  des  factions.  Mais  les  es- 
IH'rances  dont  il  s'était  bercé  ;'i  cet  égard  furent  prompte- 
ment  déçues  ;  le  dépit  qu'il  en  éprouva  le  rendit  accessi- 
ble aux  séductions  de  1  empereur,  qui  avait  toujours  envié 
à  son  rival  la  possession  de  cet  habile  officier  de  mer.  Les 
motifs  ou  les  prétextes  de  défection  ne  manquèrent  pas  à 
Doria.  François  h',  qui  s'était  engagé  à  rendre  Savone 
aux  Génois,  loin  d'accomplir  cette  promesse,  fit  agrandir  et 
fortifier  ce  port,  et  le  déclara  franc;  ce  qui  en  faisait,  pour 
celui  de  Gênes,  une  concurrence  désastreuse  et  une  menace 
formidable.  D'un  autre  côté,  Philippin  Doria,  que  l'amiral 
avait  envoyé  au  secours  de  Laulrcc  faisant  le  siège  de  Na- 
ples;  Philippin  Doria,  qui,  dans  le  golfe  de  Salerne,  avait 
remporté  une  victoire  éclatante  sur  la  flotte  espagnole, 
commandée  par  Hugues  de  MoncaJe,  avait  eu  ;i  se  plainilie 
des  procédés  de  Laùtrec.  Ce  général,  trop  haut  à  la  main 
et  voulant  impéricr  trop,  comme  dit  Brantôme,  avait  re- 
vendiqué avec  plus  de  hauteur  qu'il  ne  convenait  tous  les 
j.risonniers  faits  par  le  Génois  ;  et  comme  celui-ci  s'était 
hâté  de  les  envoyer  à  Gênes,  il  y  avait  eu  de  dures  paroles 
échangées  entre  les  deux  chefs.  Il  parait,  d'ailleurs,  que 
François  I",  dont  ks  finances  étaient  obérées,  n'acquittait 
pas  très-exactement  les  termes  du  magnifique  traitement 
alloué  à  son  amiral  du  Levant. 

Doria  se  plaignit  avec  une  certaine  amertume.  Son  lan- 
gage fut  celui  d'un  chef  plus  accoutumé  à  commander  qu'à 
obéir,  et  qui  avait  le  sentiment  de  son  mérite  et  de  sa  va- 
leur personnelle.  11  rappela  ses  services  avec  la  dignité 
d'un  homme  qui  n'avait  rien  aliéné  de  son  indépendance. 
Ces  plaintes,  Cères  et  presque  hautaines,  firent  un  grand 
scandale  à  la  cour  et  dans  le  conseil  du  monarque.  On 
trouva  que  l'amiral  le  prenait  sur  un  ton  qui  ne  convenait 
pas  à  un  sujet;  car  il  semblait  avoir  oublié  qu'en  sa  qualité 
de  Génois,  il  était  né  sujet  du  roi  de  France.  Les  envieux 
avaient  donc  trouvé  l'occasion  opportune  pour  faire  tomber 
dans  la  disgrâce  un  homme  qui  les  écrasait  de  son  inllnence 
et  de  sa  renommée;  ils  s'empressèrent  de  la  saisir.  En  vain 
Lautrec,  dont  la  position  critique  devant  Naples  ne  pou- 
vait se  passer  de  la  Hotte  génoise,  avait-il  dèpi'cbéen  toute 
liàte  le  sieur  de  Langey  près  de  François  1°'',  pour  le  con- 
jurer de  prévenir  à  tout  prix  une  défection  qui  ruinerait 


ses  affaires  en  Italie.  La  colère,  l'orgueil  blessé  et  sur- 
excité par  l'intrigue,  remportèrent  .sur  la  prudence.  Le 
chancelier  Duprat,  ce  conseiller  funeste  auquel  l'impré- 
voyant François  1"  avait  dû  déjà,  eu  grande  partie,  la  ré- 
volte du  connétable  de  Bourbon,  insista  avec  force,  avec 
violence  même,  pour  que  Doria  fût  traité  comme  un  traître 
et  un  félon,  à  son  double  titre  de  sujet  et  de  général  au 
service  du  roi.  «  11  fut  donc  conclu,  dit  du  Bellay,  dans 
ses  Mémoires,  de  dépêcherie  seigneur  de  Barbézieux  pour 
aller  à  Gênes  se  saisir  tant  des  galères  du  roi  que  de  celles 
il'Andrè  Dorie;  faisant  ledit  Barbézieux  amiral  sur  la  mer 
de  Levant,  et  destituant  André  Dorie;  et  s'il  véoit  (voyait) 
l'occasion,  qu'il  se  saisit  dé  la  personne  dudit  Dorie.  » 

Rien  n'était  plrs  facile  que  de  donner  un  pareil  ordre  à 
Paris  ;  le  difficile  était  de  l'er.éculcr  à  Gènes.  Lorsque  Bar- 
ijozicux  se  iirésenia  devant  l'amiral  génois,  Doria,  quicon- 
auissait  ù'a.'ance  l'objet  de  sa  mission,  ne  lui  laissa  pas  le 
lemps  de  la  lui  nolilier.  «Je  sais,  dit-il  a  l'envoyé  de  la 
cour  de  France,  je  sais  ce  qui  vous  amène.  »  Et,  lui  mon- 
irant  d  un  cù'i,é  les  galères  françaises,  et  de  l'autre  celles 
de  Gênes:  «  Voici  les  galères  dé  votre  maître,  que  jsvous 
remets;  voici  celles  de  ma  république,  que  je  conserve; 
.iccomplissez  le  reste  de  votre  ordre,  si  vous  l'osez  (1).  » 
Baibézieu;!  resta  tout  interdit  et  n'eut  garde  de  rien  en- 
livprendre  sur  la  personne  de  l'homme  qui  venait  de  lui 
parler  si  fièrement.  Il  se  contenta  de  prendre  possession 
des  galères  françaises  et  de  son  commandement,  lui  qui, 
au  témoignage  'de  Brantôme,  ne  savait  ce  que  c'était 
qu'une  mer,  un  port  et  une  galère! 

Sa  rupture  ainsi  accomplie  avec  le  roi  de  France,  Doria 
envoya  vers  Charles-Quint  un  de  ses  officiers,  porteur  de 
ses  offres  de  service  et  des  conditions  qu'il  y  mettait.  Ses  in- 
térêts personnels  n'y  étaient  pas  oubliés,  mais  la  première 
de  toutes  était  en  faveur  de  sa  patrie.  «  La  négociation,  dit 
Roberison,  ne  fut  pas  longue.  Charles-Quint  sentit  toute 
l'importance  d'une  telle  acquisition,  et  consentit  à  touts 
les  demandes  du  Génois.  Doria  renvoya  aussitôt  à  Fran- 
çois l"  la  commission  qu'il  tenait  de  lui  et  le  collier  de 
Saint-Michel,  et  arbora  sur  ses  galères  le  pavillon  impé- 
rial (2).  » 

La  première  conséquence  de  cette  défection  fut  la  né- 
cessite où  se  trouvèrent  les  Français  de  lever  le  siège  de 
Naples;  honte  bientôt  suivie  de  la  porte  de  Gênes  et  de 
Savone.  La  seconde,  et  la  plus  désastreuse  peut-être,  fut 
de  donner  à  Cliarles-Quint  une  Hotte  qui  lui  manquait,  et, 
pour  la  commander,  l'homme  qui  passait  pour  le  plus  ha- 
bile et  le  plus  heureux  amiral  d3  son  époque. 

(1529.)  Sur  les  sommations  énergiques  de  Doria,  secon- 
dées par  un  soulèvement  populaire,  les  Français_  avaient 
dû  sortir  du  port  et  de  la  citadelle  de  Gênes.  La  citadelle, 
instrument  d'oppression  depuis  un  siècle,  fut  aussitôt  rasée. 
La  domination  étrangère  ainsi  éconduite,  il  ne  tenait  qu'à 
Doria  de  se  faire  proclamer  souverain  de  son  pays.  La  re- 
connaissance et  l'enthousiasme  des  Génois,  le  dévouement 
de  ses  nombreux  amis,  l'ajipui  de  l'empereur,  tout  lui  ren- 
dait  cette  usurpation  facile.  Il  préféra  une  gloire  plus 
noble  et  plus  pure  :  il  aima  mieux  mériter  les  titres  de 
Veut,  de  la  Patbie  et  de  Restaurateur  de  la  Liberté,  qui 
lui  furent  décernés  de  son  vivant  par  l'admiration  de  ses 
concitoyens,  et  que  l'histoire  n'a  point  effacés. 

D'après  ses  conseils,  une  commission  de  douze  mem- 
bres, élus  parla  généralité  des  citoyens,  et  qu'il  présida, 
fut  chargée  de  réiliger  la  constitution  de  cette  nouvelle  ré- 
publique, ou  plutôt  de  réviser  l'ancienne  conslitution,  pour 
en  faire  disparaître  les  vices  qui  l'avaient  compromise,  en 
ouvrant  un  chami)  trop  libre  aux  factions.  «  L'exemple  de 
Doria,  dit  Robertson,  inspira  à  ses  concitoyens  le  raèine 
enthousiasme  de  générosité  et  de  vertu  :  les  malheureuses 
factions  qui  avaient  si  longtemps  déchiré  et  ruiné  cet  Etat 
])arureut  entièrement  oubliées,  et  l'on  prit  toutes  les  pré- 
cautions que  dicta  la  prudence  pour  les  empêcher  de  re- 
naître... Doria,  jusquà  sa  mort,  c'est-à-dire  pendant  jdus 
de  trente  années,  sans  aucun  titre  officiel  (car  il  refusa 
constamment  celui  de  doge),  sans  s'arroger  aucun  droit 

(i)  Léon  Guéiin,  Uist.  maritime  de  France,  t.  1,  cliap.  xiH. 
(2)  llist.  de  Charks-Quint,  liv.  v. 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


23 


au-dessus  des  aulies  ciloyens,  conserva  la  plus  grande  au- 
lorilé  dans  tous  les  conseils  d'une  ri'publique  qui  devait 
son  existence  à  sa  générosité.  Son  empire,  fondé  sur  la  re- 
connaissance, était  soutenu  par  l'amour  et  le  respect  qu'in- 
spire la  vertu,  et  non  par  la  crainte  qu'excite  le  pouvoir.  » 

Les  soins  qu'il  donnait  au  gouvernement  de  sa  patrie 
n'empêchèrent  point  Doria  de  servir  trés-aclivcnient  l'em- 
pereur, ainsi  qu'il  s'y  était  engagé.  Cliarle.s-Quiut ,  en  le 
nommant  amiral  général  de  sa  marine,  lui  avait  laissé 
carte  blanche,  et'il  avait  en  même  temps  prescrit  à  tous 
les  gouverneurs  de  ses  possessions  en  Italie  de  ne  rien  en- 
treprendre sans  l'avoir  préalablement  consulté.  Celte  posi- 
tion le  rendit  en  quelque  sorte  l'arbitre  souverain,  pen- 
dant plus  d'un  quart  de  siècle,  des  affaires  maritimes  de 
l'empire.  11  n'est  pas  une  expédition  de  quelque  impor- 
tance où  son  nom  ne  se  retrouve  ;  et  si  nous  voulions  dé- 
gager avec  toute  la  précision  convenable  la  part  de  gloire 
oude  responsabilité  qui  lui  revient  dans  chaque  affaire, 
nous  serions  entraînés  bien  au  delà  du  cadre  qui  nous  est 
imposé;  car  il  nous  faudrait  entrer  dans  le  détail  compli- 
qiié  de  l'histoire  maritime  du  milieu  du  seizième  siècle. 
INous  nous  en  tiendrons  à  une  indication  très-sommaire 
des  faits  les  plus  saillants  de  cette  longue  et  glorieuse 
carrière. 

En  1531,  Doria  opère  une  diversion  utile  aux  intérêts 
de  l'empereur  en  Hongrie  et  en  .\utriche,  en  se  portant 
inopinément  avec  sa  flotte  dans  les  mers  ottomanes.  Il 
prend  d'assaut  Coron  en  Morée,  l'un  des  ports  les  mieux 
forliUés  de  cet  empire;  soumet  rapidement  Patras  et  Lê- 
pante,  et  s'empare  des  deux  châteaux  que  Bnjazet  II  avait 
bâtis  à  l'entrée  des  Dardanelles.  .\  ces  nouvelles,  Soliman, 
qui  était  en  Hongrie,  se  hâte  d'accourir  à  Constanlinople, 
pour  veiller  à  la  défense  de  sa  ûolte  et  de  sa  capitale 
même,  si  hardiment  menacées  par  l'amiral  de  Charles- 
Quint. 

En  1555,  Doria  commandait  la  flotte  chrétienne  avecla- 
quelle  l'empereur  entreprit  sa  célèbre  expédition  de  Tunis, 
où  s'était  établi  le  fameux  Kaîreddin  Barberousse,  après 
lavoir  enlevée  par  surprise  à  ses  anciens  sultans  maures. 
Tunis  fut  reprise  à  Barberousse  et  rendue  au  prince  arabe 
sur  lequel  ce  forban  l'avait  usurpée.  Le  sultan  légitime  se 
reconnut  vassal  et  tributaire  de  la  couronne  d'Espagne.  Le 
fort  de  la  Goulelte,  qui  garde  la  longue  et  étroite  entrée 
du  port,  reçut  une  garnison  espagnole,  et  trente  mille  cap- 
tifs chrétiens  de  toute  nation  recoun-èrent  leur  liberté. 
Charles-Quint  leur  fournit  des  habits  et  de  l'argent  pour 
retourner  dans  leur  pays,  et  leur  reconnaissance  enthou- 
siaste alla  proclamer  pai-tout  la  gloire  et  la  muniQcence 
de  l'empereur. 

Cependant  Barberousse  avait  pu  échapper  à  la  flotte  es- 
pagnole avec  une  partie  des  ses  galères;  ce  qu'il  devait 
beaucoup  moins,  prétendit-on  alors,  à  sa  bonue  fortune 
qu'à  la  complaisance  de  Doria.  Brantôme,  écho  des  mau- 
vaises langues  de  la  cour  de  France,  l'insinue  formelle- 
ment; mais  nous  n'admettons  point  qu'une  pareille  auto- 
rité suffise  pour  motiver  un  jugement  conforme  de  l'his- 
toire. Quoi  qu'il  en  soit,  la  perte  de  Tunis  ne  fit  rien  per- 
dre à  Barberousse  de  l'estime  et  de  la  confiance  de  Soli- 
man ;  il  en  reçut  la  disnité  de  capitan-pacha.  et  l'on  vit 
bientôt  le  nouvel  amiral  ottoman  apparaître  dans  les  mers 
d'Italie,  menaçant  les  cotes  du  royaume  de  tapies  et  de  la 
Sicile.  Il  avait  déjà  pris  terre  dans  le  voisinage  d'Otrante 
(1557)  et  s'apprêtait  à  pousser  ses  ravages  au  cœur  même 
du  pays,  lorsque  Doria,  se  montrant  à  la  tète  des  galères 
chrétiennes,  le  força  à  se  rembarquer  et  à  sortir  précipi- 
tamment du  golfe  "de  Tarente.  .Mais  l'amiral  génois  attei- 
gnit l'arrière-garde  de  la  flotte  ottomane  dans  la  mer  de 
Corfou,  l'atlaciua  vigoureusement,  et  après  un  combat  opi- 
niâtre et  sandant,  lui  enleva  douze  de  ses  meilleures  ga- 
lères, et  les  brûla. 

L'année  suivante  (1558^,  les  démonstrations  du  sultan 
de  Constanlinople  étant  devenues  plus  menaçantes  encore 
pour  l'Italie,  une  ligue  fut  formée  entre  le  pape,  l'empe- 
reur et  la  république  de  Venise,  pour  s'opposer  à  ses  en- 
treprises et  forcer  ses  flottes  à  respecter  la  sécurité  et  l'in- 
dépendance des  autres  peuples,  ses  voisins  sur  la  Médi- 
terranée. On  fut  longtemps  à  s'entendre  et  à  réunir  une 


Uotie  considérable,  dont  le  commandement  général  avait 
été  décerné  à  Doria.  Elle  se  mit  en  campagne  vers  le  mi- 
lieu de  l'été  de  1539.  De  leur  côlé,  les  Turcs  avaient  fait 
des  préparatifs  immenses  :  les  mers  de  Sicile  et  d'Ionie 
étaient,  pour  ainsi  dire,  encombrées  de  vaisseaux.  La  lice 
était  ouverte  entre  Doria  et  Barberousse,  c'est-à-dire  entre 
les  deux  plus  célèbres  capitaines  de  mer  de  ce  temps-là. 
et  l'on  devait  s'attendre  aux  actions  les  plus  mémorables 
et  les  plus  décisives.  Il  n'en  fut  rien  cependant  :  on  eût 
dit  que  les  deux  amiraux  s'étaient  concertés  pour  éviter 
une  rencontre  sérieuse,  et  pour  ne  rien  faire  qui  fût  dicne 
des  forces  imposantes  que  chacun  d'eux  avait  à  sa  dispo- 
sition. One  fois,  cependant,  veille  de  Saint-Michel  (28 
septembre),  les  deux  grandes  armées  navales  se  trouvèrent 
en  pré.sence  à  la  hauteur  de  l'île  de  Sainte-Maure,  en  face 
de  la  côte  d'Etolie.  L'avant-garde  de  la  flotte  chrétienne 
engagea  l'action,  contr.'  l'avis,  dit-on,  de  Doria,  qui  ne 
trouvait  ni  la  position  ni  le  temps  favorables.  En  effet,  la 
mer  était  houleuse,  et  la  flotte  turque  avait  pour  elle  l'a- 
vantage du  vent.  La  nécessité  d'employer  les  galères  à  re- 
morquer les  gros  vaisseaux  rendait  pour  les  confédérés 
les  évolutions  aussi  lentes  que  dangereuses  :  aussi  l'amiral 
se  montra-t-il  ulus  préoccupé  du  soin  de  prévenir  un  grand 
désastre,  que  ae  soutenir  un  combat  témérairement  en- 
gagé. Les  Turcs,  de  leur  côté,  ne  profitèrent  guère  de 
leurs  avantages-  que  pour  se  dérober  à  la  nécessité  d'un 
engagement  général.  Ils  eurent  cependant  l'apparence 
d'une  victoire,  londée  sur  ce  que,  pendant  le  commence- 
ment de  combat  nui  cul  lien,  la  flotte  chrétienne  perdit 
six  galères,  dont  ueux  sautèrent  pen^nt  l'action,  par  suite 
de  l'explosion  de  leurs  magasins  à  poudre,  et  dont  quatre 
tombèrent  au  pouvoir  de  l'ennemi. 

Le  résultat  de  cette  journée  fut  amèrement  reproché 
par  les  confédérés  à  Doria.  Les  Vénitiens,  surtout,  qui  se 
trouvaient  les  plus  compromis  dans  celte  guerre,  et  qui  y 
perdirent  une  grande  partie  de  leur  puissance,  accusèrent 
nautement  l'aniiriil  génois  de  trahison.  Peut-être  la  vieille 
antipathie  qui  rèinait  de  Génois  à  Vénitien  ne  fut-elle  pas 
sans  quelque  influence  dans  la  con^luite  du  chef  de  la  flotte 
confédérée.  Peut-être,  en  celle  circonstance,  poussa-t-il 
à  l'excès  la  prudence  qui  présidait  à  toutes  ses  actions 
et  qui  était  le  trait  dominant  de  son  caractère.  Il  avait  pour 
maxime  qu'un  général  devait  éviter  avec  soin  les  occasions 
où  le  succès  dépendait  moins  de  la  conduite  que  du  ha- 
sard. Tout  prouve,  du  reste,  que,  dans  cette  campagne, 
il  avait  plus  d'une  raison  de  se  méfier  de  la  c.ipacilé  de 
ses  auxiliaires,  et  plus  d'un  motif  de  se  plaindre  de  leur 
peu  de  subordination.  En  outre,  il  est  juste  de  reconnaître 
que  tout  ne  dépendit  pas,  dans  cette  occasion,  de  la  vo- 
lonté des  chefs  ;  puisqu'un  orage  étant  survenu  avant  que 
l'action  pût  être  liien  sérieusement  engagée,  le  soin  de  se 
soustraire  aux  conséquences  désastreuses  d'une  tempête 
avait  évidemment  préoccupé  les  deux  amiraux.  .Ainsi  les 
deux  flottes  se  séparèrent,  cherchant  un  abri,  celle  des 
chrétiens  dans  les  ports  de  l'ile  de  Corfou,  celle  des  Turcs 
dans  le  golfe  d'.\rta. 

Doria  dut  se  plaindre  des  bruits  préjudiciables  à  sa  ré- 
putation que  les  Vénitiens  cherchaient  à  accréditer  à  l'oc- 
casion de  celte  affaire  de  Sainte-Maure;  un  historien  peu 
favorable  à  notre  héros,  le  Vénitien  Sagiedo.  nous  apprend 
à  ce  sujet,  que  «  le  sénat  de  Venise,  qui  agissait  avec 
a  plus  de  reflexion  que  les  accusateurs  du  célèbre  amiral, 
«  lui  écrivit  une  lettre  fort  obligeante,  dans  laquelle  il 
«  l'assura  qu'il  n'avait  pas  voulu  écouter  les  bruits  qu'on 
«  av.nit  fait  courir,  et  qu'il  était  persuadé  que  la  precaU' 
«  tion  avec  laquelle  il  en  avait  usé  avait  eu  pour  iut  le 
(c  plus  grand  bien  de  toute  la  chrétienté  {\) .  » 

La  désastreuse  campagne  de  Cliarles-Quinl  contre  Alger, 
en  1541,  prouve  que  s'il  était  facile  à  la  malignité  des  en- 
vieux d'interpréter  à  mal  la  prudence  habituelle  de  Doria, 
il  pouvait  être  fort  dangereux  de  ne  pas  en  suivre  les  con- 
seils. Doria,  qui  approuvait  en  principe  celle  expédition, 
qui  l'avait  même  conseillée,  comme  complément  indis- 
pensable de  la  conquête  de  Tunis,  n'approuvait  pas  que 
l'empereur  eût  choisi  pour  une  pareille  entreprise  la  fin 

(1)  Hist.  de  VEmp.  ottom.,  liv,  y. 


24 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


de  riiniere-saisuii.  lin  lixant  u  la  liu  île  seplembre  le  dé- 
part (le  rex|iéclilion,  on  s'exposait  de  gaieté  de  cœur  aux 
tempêtes  que  soulèvent  les  vents  d'automne  vers  les  côtes 
d'Afrique  et  aux  pluies  torrentielles  qui  inondent  ce 
pays  à  la  même  époque.  «  Souffrez,  disait  Doria  à  l'em- 
pereur, en  usant  des  privilèges  de  sou  âge  et  de  sa 
longue  expérience,  souffrez  qu'on  vous  détourne  de  cette 
entreprise,  quanta  présent;  car,  vrai  Dieu  I  si  nous  y 
allons,  nous  y  périrons  tous.  »  —  Mais  la  résolution  de 
Charles-Quint  était  irrévocablement  arrêtée;  il  répondit 
en  souriant  à  son  amiral  :  «  Allons.  Doria,  la  peur  do 
mourir  sied  mal  ,'i  notre  âge.  Vingt-deux  ans  d'empire 
pour  moi.  et  pour  toi  soixante-douze  ans  de  vie,  ne  doi- 
vent-ils pas  suffire  à  tous  deux  pour  mourir  contents?  » 
On  partit  donc,  comme  l'empereur  l'avait  décidé,  vers 
la  fin  de  septembre,  avec  un  armement  fornadable  en 


vaisseaux,  en  artillerie,  en  troupes  de  guerre.  La  mer  se 
montra  si  mauvaise,  dés  le  début,  que  la  flotte,  obligée  de 
se  disperser,  n'arriva  que  le  20  octobre  devant  la  côte 
d'Alger.  11  fallut  attendredeux  jours  encore  avant  de  pou- 
voir opérer  le  débarquement,  qui  eut  lieu  sur  la  plage  de 
Sidi-Ferruch,  à  quelques  milles  à  l'ouest  de  la  ville,  i 
l'endroit  même  où  les  Français  ont  abordé,  en  1850,  la 
terre  d'Afrique,  pour  s'y  étatlir  en  possesseurs  définitifs. 
Harberousse  était  alors  retenu  loin  d'Alger  par  ses  de- 
voirs de  capitan-pacha.  11  en  avait,  en  son  absence,  con- 
fié le  gouvernement  et  la  défense  .i  un  renégat  sarde, 
brave  capitaine,  habile  marin,  qui.  en  abjurant,  avait 
quitté  son  premier  nom  pour  celui  d'ilassen.  Hassen-Ag,i 
n'avait  à  sa  disposition  que  huit  cents  Turcs  et  environ 
six  mille  indigènes,  maures  ou  grenadins  11);  mais  tous 
étaient  fermement  résolus  à  mourir  plutôt  que  d'accepter 


JARDIN. 


ijik^EMI^t^ 


Voiti  les  s-i  libres  de  votre  maître,  que  je  vous  remets;  voici  celles  de  ma  republique,  que  je  conserve;  accomplissez  le  reste 
de  votre  ordre,  si  vous  l'osez.  —  Page  22. 


le  joug  des  Espagnols.  L'aga  fit  une  réponse  digne  et  flére 
.à  la  sommation  qui  lui  fut  apportée  au  nom  de  l'empereur. 
Tout  annonçait  de  )irocliainsct  furieux  orages,  et  il  comp- 
tait avec  raison  sur  le  concours  des  éléments  pour  avoir 
facilement  raison  de  son  formidable  ennemi.  Eu  effet,  ce 
fut  beaucoup  moins  ;i  la  bravoure  de  ses  défenseurs  qu'à 
la  rage  do  la  tempête  que  la  ville  de  B,irberousse  dut, 
celte  fois  encore,  son  salut. 

Voici  eu  quels  ternes  l'historien  de  Charles-Quint 
rend  compte  de  la  rapide  catastrophe  qui  suivit  le  débar- 
quement à  Sidi-Ferruch  : 

«  Deux  jours  après  le  débarquement,  lorsque  l'empe- 
reur n'avait  encore  eu  le  temps  i]ue  de  disperser  quelques 
petits  corps  d'Arabes  qui  in(|uiétaient  son  armée  dans  les 
marches,  la  pluie,  chassée  par  un  vent  im|iètueux,  com- 
mença à  tomber  avec  violence.  La  tempête  augmenta  pcn- 
dant'la  nuit  ;  les  impériaux,  qui  n'avaient  débarqué  que  leurs 
armes,  restèrent  sans  tenli  s  et  sans  ,ibri,  exposés  à  toute  la 
fureur  de  l'orage.  En  peu  de  temps,  la  terre  fut  couverte 
d'eau,  au  pniut  i|u'ilsne  pouvaient  se  coucher.  Lourcanip, 
lilacé   dans  un   terrain  bas,  était  entièrement  innnilé;  à 


chaque  pas,  ils  entraient  jusqu'à  la  moitié  de  la  jambe 
dans  la  boue,  et  le  vent  soufflait  avec  tant  d'impétuosité, 
que,  pour  se  soutenir,  ils  étaient  obligés  d'enfoncer  leurs 
lances  dans  la  terre  et  de  s'en  faiie  un  point  d'apimi. 

«  Mais,  au  retour  du  jour,  le  désastre  de  la  flotte  offrit 
aux  regards  de  l'armée  un  spectacle  plus  affreux  encore  et 
plus  déplorable.  L'ouragan  continuait  dans  tonte  sa  force: 
on  voyait  la  nier  s'agiter  avec  toute  la  fureur  dont  cet  élé- 
ment terrible  est  capable.  Les  navires,  d'où  dépendait  la 
Nubsistancc  et  le  salut  de  l'armée,  arrachés  de  leurs  an- 
cres, allaient  ou  se  briser  les  uns  contre  les  autres,  ou  se 
fracasser  contre  les  rochers.  Plusieurs  furent  poussés  à 
terre,  d'autres  furent  abîmés  dans  les  Ilots.  En  moins  d'une 
heure,  (piinze  vaisseaux  de  guerre  et  cent  soix.iulo  bâti- 
ments de  transport  périrent;  huit  cents  hommes  qui 
étaient  à  bord  furent  noyés,  ou,  si  quelques-uns  de  ces 
malheureux  échappaient  à  la  rage  des  flots  et  cherchaient 

(I)  On  .iiiii.'liil  GrciiuJiiis  les  Maïuvs  d'Espagne  qui  s'ctaienl 
l'Uililis  c  11  .Ml  iqiir  nprC'S  la  conquête  de  Grenade  par  l'ovjinnuj 
■A  I~;diollo,  on  l/i92. 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


25 


à  gagner  la  (erro  à  la  nage,  ils  élaient  massacrés  sans 
pitié  par  les  Arabes  (1).  » 

Doria  parvint  cependant  à  sauver  la  plus  grande  partie 
de  la  Qolte,  en  se  ritirant  derrière  le  cap  Malifous,  à  huit 
lieues  à  l'est  d'Alger.  Il  y  trouva  un  mouillage  meilleur 
et  une  rade  mieux  abritée.  Il  en  informa  l'empereur,  en 
lui  conseillant  de  ne  pus  persister  plus  longtem|is  d.nns 
une  entreprise  commencée  sous  d'aussi  fâcheux  auspices, 
et  de  le  rejoindre,  par  terro.  au  cap  .Matifous,  qui  était  le 
seul  lien  conimoite  et  sur  ou  le  réembarquement  de  l'ar- 
mée put  s'effectuer.  Le  ciel  continuait  à  se  montrer  ora- 
geux et  menaçant;  l'armée  était  déjà  exténuée  et  démora- 
lisée. Quelque  amer  que  fut  a  l'orgueil  du  souverain  le 
conseil  du  vieil  amiral,  il  fallut  bien  se  résigner  à  le  sui- 
vre. Mais,  à  cause  des  détours  qu'il  fallait  "faire,  quatre 
jours  de  marche  sé]iaraieut  le  camp  des  impériaux  du 


rendez-vous  assigné,  il  les  vivres  manquaient  On  avait  à 
traverser  un  pays  accidenté,  profondément  raviné  par  les 
torrents,  tout  couvert  d'eau,  dans  les  parties  basses,  par 
le  débordement  des  rivières;  celles-ci  avaient  cessé  pres- 
que partout  d'èlre  guéables.  Cette  marche  de  quatre  jours 
fut  un  résumé  de  toutes  les  calamités  qui  peuvent  acca- 
bler une  armée  en  déroute.  «  Les  uns.  dit  Robertson,  pou- 
vaient à  peine  soutenir  le  poids  de  leurs  armes;  les  au- 
tres, épuisés  par  une  marche  pénible  dans  des  chemins 
profonds  et  presque  impraticables,  tombaient  et  mouraient 
sur  la  place.  Plusieurs  périrent  de  famine,  car  l'armée 
n'avait  guère  d'autre  subNisl.ince  que  des  racines,  des 
graines  sauvages,  et  la  chair  des  chevaux  que  l'empereur 
faisait  tuer  et  distribuer  à  ses  troupes.  Une  partie  se  nova 
dans  les  torrents,  tellement  gonllés  par  les  pluies,  qu'en 
les  passaut  à  gué  on  y  entrait  dans  Veau  jusqu'au  men- 


En  moins  d'une  heure,  quinze  vaisseaux  de  guerre  et  ceiil  soixante  bàlimeuls  de  ti-ansport  pénrcut.  —  Page  "24. 


ton.  11  y  eu  eut  un  grand  nombre  de  tués  par  l'ennemi, 
qui,  pendant  la  plus  grande  partie  de  leur  niarche,  ne 
cessa  de  les  inquiéter  et  de  les  harceler  jour  et  nuit  ,'2).  » 
On  arriva  enfin  au  milieu  des  ruines  qui  portaient  le 
nom  de  Matifous;  ruines  d'une  ville  romaine  dont  le  noip 
antioue  était  Rustona.  L'armée  put  au  moins  y  trouver 
un  aori  et  y  prendre  quelques  jours  de  repos,  en  "attendant 
que  le  retour  d'une  mer  plus  calme  lui  permit  de  se  rembar- 
(|uer  sur  la  Hotte.  .\  ce  moment,  on  put  constater  (jue  plus 
de  huit  mille  hommes  manquaient  à  l'appel.  Les  pertes 
matérielles  n'étaient  pas  moins  considérables.  Douze  des 
galères  qui  appartenaient  en  propre  à  Doria  avaient  péri 
dans  la  tempête,  et  peu  s'en  f.illut  qu'il  ne  fut  aflligé  d'une 
perte  beaucoup  plus  sensible  encore  par  la  mort  oii  la  cap- 
tivité de  Giannetliuo  Uoria.  son  neveu  bien-aimé.  son  fils 
adoptif.  Au  milieu  de  la  tempête,  ce  jeune  oflicier,  ayant 
voulu  faire  échouer  sa  galère  contre  la  côte,  s'engrava  sur 
une  plage  couverte  d'Arabes.  11  fut  bientôt  environné  par 
une  nuée  d'ennemis,  et  il  allait  être  massacré  comme  taut 

(1)  Robertson,  flijf.  de  Charle^-Quinl,  liv.  t. 

(2)  Ibid. 


d'autres,  si  l'empereur,  témoin  du  danger  qu'il  courait, 
n'eut  envoyé  ,i  son  secours  quelques  compagnies  italien- 
nes, qui  parvinrent  à  le  tirer  des  mains  des  Barbaresques. 
En  apprenant  cet  épisode  de  la  bouche  même  de  Charles- 
(.luint,  Doria  ne  put  retenir  ses  larmes.  «  Sire,  dit-il  ,i 
l'empereur,  excusez  celle  faiblesse  !  La  nature  l'emporte 
sur  le  respect  cpie  je  vous  dois  ;  mais  il  fallait  que  j'eusse 
un  neveu  pour  m'apprendrc  qu'il  peut  v  avoir  des  larmes 
même  dans  les  yeux  d'un  vieux  m;irin.  n 

L'empereur,  quoique  peu  svmpatliique  de  sa  nature,  lui 
lit  une  réponse  pleine  de  bienveillance.  Du  reste,  il  l'in- 
demnisa généreusement,  au  retour,  des  pertes  matérielles 
qu'il  avait  personnellement  éprouvées  dans  cette  désas- 
treuse expédition  :  il  le  nomma  chancelier  de  ÎSaples,  avec 
une  pension  de  mille  écus,  dont  il  lui  fit  paver  uu  terme 
d'av.iiicc:  quelque  temps  après,  au  titre  de  prince  de 
Mdfi  qu'il  lui  avait  concédé  depuis  dix  ans,  il  ajouta  celui 
de  marquis  de  Tursi  petite  ville  du  royaume  de  Naples, 
qu'il  lui  donna  en  tonte  propriété  et  seigneurie. 

Tout  le  reste  de  la  longue  carrière  d'André  Doria  fut 
rempli  par  des  expéditions  maritimes  au  service  de 
Charles-Quint,  puis  de  Philippe  IL  son  successeur  au  troue 


26 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


d'Espagne.  Ou.inJ  la  paix  ou  les  trêves  lui  laissaient  quel- 
ques loisirs,  il  les  consacrait  au  gouvernement  de  son  pays. 
Arrive  ceiicndantà  un  âge  qui  commande  impérieusement 
le  repos,  il  eut  l'orgueil  ou  la  faiblesse  de  ne  pas  se  con- 
damner à  une  retraite  absolue;  et  c'était  ce  Giaunettino, 
dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  qui  le  remplaçait  dans 
la  conduile  des  expéditions  navales,  ou  dans  le  gouverne- 
ment de  la  républicpie  de  Gènes.  Comme  amiral,  Giaunet- 
tino ne  compromit  point  la  gloire  acquise  au  nom  de  Do- 
ria.  Brantôme  a  dit  de  lui,  et  il  parlait  d'après  les  f.iils  ; 
«  C'était  bien  le  plus  diligent  capitaine  de  mer  qu'on  eut 
su  voir;  car  aussitôt  songé  et  résolu  d'une  affaire,  aussi- 
tôt exécuté.  »  Mais  dans  la  ville,  il  se  comportait  avec  au- 
tant de  hauteur  que  d'insolence,  et  se  permettait,  sous  le 
nom  respecté  de  son  oncle,  et  à  la  faveur  de  l'autorité  in- 
contestée et  presque  absolue  dont  il  jouissait,  les  actes  les 
plus  abusifs  et  les  plus  arbitraires.  La  tendresse  aveugle  du 
vieux  Uoria  ne  lui  laissait  rien  voir  de  la  mauvaise  con- 
duite de  son  neveu.  Les  mécontentements  qii'elle  fit  naître 
fomentèrent  la  conjuration  des  deux  Fieschi,  chefs  de  l'une 
des  familles  patriciennes  qui,  de  tout  temps,  avaient  lutté 
d'influence  avec  celle  des  Doria.  La  conjuration  avorta,  et 
ses  aulrurs  payèrent  de  leurs  tètes  leur  témérité;  mais 
Giannettino  tomba  sous  les  coups  des  conjurés,  et  le  véné- 
rable restaurateur  de  la  république  génoise  fut  bien  prés 
de  jjartager  son  sort  (1547). 

AndréDoria  survécut  treize  années  à  cette  catastrophe. 
Il  mourut  le  25  novembre  151JÛ,  âgédequotre-vingt-tjuatre 
ans,  suivant  nos  conjectures,  mais  plus  vieux  de  dix  an- 
nées, suivant  l'opinion  de  quelques  biographes.  Dans  tous 
les  cas,  il  serait  diflicile  de  trouver  dans  l'histoire  une 
carrière  d'homme  plus  remplie,  plus  honorable  et  plus 
glorieuse. 

Le  vieux  amiral  laissait  en  mourant  une  immense  for- 
lune,  qu'il  légua  au  fils  de  Philippin,  son  ancien  associé, 
à  Jean-Andrè  Doria,  digne  à  tous  égards  d'un  nareil  hé- 
ritage, et  qui  fut,  après  son  oncle,  le  général  ae  mer  le 
plus  illustre  de  sa  nation  et  de  sa  noble  maison. 

DRAKE  {FnAscis),  amiral  et  navigateur  anglais,  né 
vers  1545,  mort  en  1595. 

Le  long  règne  d'Éli.sabeth  est,  sans  contredit,  une  des 
époques  les  plus  glorieuses  de  l'histoire  d'Angleterre,  et 
l'une  des  gloires  les  plus  incontestables  de  ce  règne,  c'est 
d'avoir  fondé  la  marine  britannique  et  de  l'avoir  élevée  à 
un  point  où  elle  ne  redoutait  plus  de  rivale  eu  Europe. 
«  Sous  ce  règne,  dit  un  historien,  la  nation  anglaise  se 
porta  vers  l'oljet  principal  pour  lequel  elle  semblait  être 
née  :  la  mer  devint  son  élément.  Tout  à  coup  s'élevèrent 
dans  son  sein  plusieurs  amiraux  célèbres  ;  d'excellents 
matelots  se  trouvèrent  bientôt  formés,  et  les  ports  se  rem- 
plirent de  vaisseaux.  Des  arsenaux  furent  construits,  des 
magasins  pourvus,  des  munitions  navales  rassemblées. 
Une  si  heureuse  révolution  fit  décerner  à  Elisabeth  les  ti- 
tres de  restauratrice  de  la  gloire  maritime  de  la  nation, 
et  de  reine  des  mers  du  Nord  (1).  » 

Mais  toute  la  gloire  maritime  de  ce  grand  règne  semble 
se  résumer  dans  un  seul  nom,  celui  de  Fpa>t.is  Drake,  il- 
lustre à  la  fois  comme  navigateur  et  comme  chef  d'armées 
navales.  11  ne  dut  rien  au  hasard  de  la  naissance,  et,  mé- 
rite commun  à  la  plupart  des  grands  hommes  de  mer, 
mais  particulièrement  remarquable  dans  un  paysdeh:iute 
aristocratie,  il  s'éleva,  du  sein  de  l'indigence  et  de  l'obscu- 
rité, au  faite  de  la  fortune  et  de  la  renommée. 

Drake  naquit  à  Upnor,  dans  le  Devonshire.  Son  père, 
qui  était  ministre  de  cette  paroisse,  et  qu'il  perdit  très- 
jeune,  l'avait  confié  en  mourant  à  un  caboteur  de  la  côte, 
son  parent  ou  son  ami.  Le  patron  fut  si  content  de  son 
élève,  que,  prêt  à  mourir  lui-même,  il  lui  légua  sa  barque; 
et  le  jeune  Urake  continua  pendant  quelque  temps  l'indus- 
trie de  son  bienfaiteur.  Mais  il  se  sentait  a|qielé  à  de  plus 
hautes  destinées  :  une  grande  impulsion  était  alors  donnée 
aux  entreprises  maritimes,  soit  pour  la  guerre,  soit  pour 
les  explorations  lointaines.  Ayant  appris,  en  1507.  qu'une 
expédition,  destinée  pour  l'Amérique,  était  préparée  dans 

(1)  De  Sainte-Croix,  Hitt.  de  la  puis»,  tiotioie  de  l'Anglelerr», 
t.  I,  iir.  II. 


le  port  de  Plymoutb,  sons  la  direction  de  l'amiral  Joliu 
Ilawkins,  il  vendit  sa  barque  et  vint  offrir  ses  services  à 
l'amiral,  qui,  sur  sa  bonne  mine  et  son  air  résolu,  les  ac- 
cepta avec  empressement.  On  lui  confia  le  commandement 
de  l'un  des  plus  faibles  bâtiments  de  la  flotte.  Cette  pre- 
mière campagne  fut  aussi  glorieuse  que  profitable  pour  le 
jeune  capitaine  :  il  captura,  dans  le  golfe  du  Mexique, 
plusieurs  vaisseaux  espagnols,  et,  comme  l'expédition  se 
f  lisait  pour  le  compte  de  ceux  qui  l'avaient  entreprise, 
Drake  eut  à  sou  retour  une  assez  forte  part  dans  les  bé- 
néfices, et,  dès  ce  moment,  sa  fortune  et  sa  réputation 
étaient  fondées. 

Cinq  ans  idus  tard,  en  1572,  l'intrépide  coureur  de  mer 
revint  dans  les  mêmes  parages,  à  la  tête  d'une  expédition 
armée  à  ses  propres  frais.  Il  s'empara  de  la  ville  de  Nom- 
bre de  Bios,  dans  l'isthme  de  Darien,  et  la  pilla.  Les  co- 
lons espagnols,  dont  il  était  le  fléau,  faisant  subir  à  son 
nom  une  légère  variante,  ne  l'appelaient  pas  autrement 
que  le  Dragon,  nom  qui  peignait  bien  la  terreur  qu'il 
leur  inspirait.  A  la  fin,  cependant,  traqué  par  des  forces 
supérieures,  il  perdit  le  fruit  de  ses  pirateries,  courut  les 
plus  graves  dangers,  et  n'échappa  qu'avec  beaucoup  de 
peine  aux  croisières  de  Philippe  II.  11  rentra  en  Angleterre 
il  peu  près  ruiné,  et  le  cœur  exaspéré  par  les  échecs  et  les 
mauvais  traitements  qu'il  avait  subis.  Mais  il  méditait 
déjà  une  éclatante  rev.mche;  il  avait  conçu  le  hardi  des- 
sein d'aller  la  prendre  l:i  même  où  les  Espagnols  se 
croyaient  le  plus  inattaquables,  dans  la  mer  du  Sud,  où 
n'avaient  encore  pénétré  d'autres  vaisseaux  que  les  leurs, 
dejiuis  (|ue  Magellan  la  leur  avait  ouverte. 

La  reine  Elisabeth,  à  laquelle  il  avait  soumis  son  pro- 
jet, lui  donna  des  encouragements  et  sa  protection  spé- 
ciale, sans  toutefois  s'associer  ostensiblement  à  son  entre- 
prise, à  cause  des  ménagements  que  lui  imposait  la  poli- 
tique; car  elle  ne  se  sentait  pas  encore  en  mesure  de  lut- 
ter de  front  avec  la  puissance  navale  de  Philippe  II.  Le 
mauvais  succès  de  sa  dernière  expédition  n'avait  pas  en- 
levé à  Drake  la  confiance  des  armateurs  de  Pljmouth  ;  ils 
contribuèrent  largement  aux  frais  de  celle  qu'il  préparait. 
Elle  se  composa  de  cinq  navires  de  différentes  forces, 
commandés  par  des  officiers  expérimentés,  montés  ]iar 
cent  soixante  hommes,  et  abondamment  pourvus  de  vi- 
vres, d'objets  d'échange  et  de  munitions  de  guerre. 

La  flotte  appareilla  du  port  de  Plymoulh  le  5  novembre 
1577;  le  5  avril  1578,  elle  avait  franchi  la  ligne  et  se 
trouvait  en  vue  de  la  côte  du  Brésil.  Au  mois  d'août  sui- 
vant, elle  était  dans  le  port  de  Saint-Julien,  sur  la  ciitc 
des  Palagons,  où  avait  longtemps  séjourné  Magellan.  Ils  y 
trouvèrent  encore  debout  le  gioet  où  ce  navigateur  avait 
fait  pendre  un  de  ses  officiers,  Luiz  de  Mendoza,  qui  avait 
conspiré  contre  sa  vie.  Drake  fit  juger  un  homme  de  son 
équipage,  nommé  Doughty,  pour  un  crime  semblable,  et 
le  fit  pendre  au  même  gibi-l.  Il  quitta  la  baie  de  Saint-Ju- 
lien le  17  août,  et  entra  quatre  jours  après  dans  le  détroit; 
le  G  septembre,  sa  flottille  débouchait  dans  la  mer  du  Sud. 
Protège  par  sa  bonne  fortune,  il  n'avait  mis  que  (piiuze 
jours  à  faire  une  traversée  qui  avait  demandé  .'i  Magellan 
six  semaines  de  tàtonnenienls,  et  où  d'autres  navigateurs 
ont  employé  depuis  jusqu'à  neuf  mois. 

Le  8  octobre,  un  coup  de  vent  sépara  de  l'escadre  un 
des  vaisseaux,  celui  du  capitaine  Winler,  qui  fut  rejeté 
dans  le  détroit,  et  qui,  après  avoir  pris  possession  de  la 
côte  au  nom  de  la  reine  Elisabeth,  retourna  sain  et  sauf 
en  Angleterre.  Drake  avait,  de  l'autre  côté  du  détroit, 
brûlé  lin  de  ses  bilimenls  qu'il  avait  reconnu  incapable 
de  tenir  la  mer  dans  les  parages  dangereux  qu'il  avait  à 
traverser.  Sa  flottille,  dans  la  mer  du  Sud,  se  trouvait  donc 
réduite  à  trois  vaisseaux.  Avec  d'aussi  faibles  forces,  il 
porta  la  terreur  et  la  désolation  dans  tous  les  établisse- 
ments espagnols  de  la  côte  occidentale  du  nouveau  conti- 
nent, et  se  livra,  dans  cette  partie  de  l'océan  Pacilique,  à 
des  exploits  dignes  d'un  Barberousse  ou  d'un  Dragut,  s'cm- 
parant  des  galions  chargés  des  trésors  recueillis  dans  les 
mines  du  Chili  ou  du  Pérou,  prenant  et  pillant  les  villes, 
ou  levant  sur  elles  des  conlribulions  considérables. 

Drake  s'était  vengé  des  Espagnols  au  delà  même  de  ses 
espérances;  il  ne  lui  restait  plus  que  l'embarras  de  sauver 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


27 


l'immense  butin  qu'il  avait  amasse,  et  de  trouver,  pour 
retourner  en  Angleterre,  une  route  plus  sûre  que  celle 
nu'il  avait  suivie.La  question  fut  a^itt'e  dans  un  conseil 
ae  tous  les  oflleiers  de  sa  flottille,  et  mûrement  délibérée. 
11  fut  résolu  qu'où  prendrait  la  route  du  Japon  et  de  la  Cliiiie, 
pour  revenir  par  le  cap  de  Bonne-Espérance.  On  mit  en 
conséquence  le  cap  au  nord,  et  l'on  poussa  dans  cette 
direction  jusqu'au  cinquante-troisième  degré  de  latitude 
boréale.  Mais,  i  cette  hauteur,  on  trouva  la  tern|iératuri'  si 
glaciale  et  le  l'roiJ  si  insupportable,  que  Urake  dut  rebrous- 
ser chemin  pour  rentrer  sous  la  zone  temjiérée.  Revenu  à 
la  hauteur  du  trentième  degré,  il  découvrit  une  terre  dont 
les  blanches  falaises  et  les  côtes  verdoyantes  rappelaient 
aux  Anglais  leur  pays  natal,  et  que,  pour  cette  raison, 
ils  appelèrent  la  Nuiaelle-Alhion,  nom  qu'elle  n'a  pas 
conservé  :  c'était  la  Californie,  déjà  découverte  et  explo- 
rée par  Fernand  Cortez;  c'était  ce  moderne  Eldorado 
dont  le  nom  est  aujourd'hui  si  populaire  dans  l'ancien  et 
le  nouveau  monde. 

Drake,  fort  bien  accueilli  par  les  naturels,  ou'il  trouva 
d'un  caractère  enjoué  et  confiant,  séjourna  quelque  temps 
dans  cette  péninsule,  et  ne  la  quitta  qu'après  en  avoir  pris 
possession  au  nom  de  sa  souveraine.  «  11  fit,  dit  W.  Mon- 
son,  auteur  de  la  relation  de  ce  voyage,  graver  sur  une 
lame  de  cuivre  le  nom,  le  portrait  et  les  armes  de  la  reine 
Elisabi  ih,  l'an  et  le  jour  de  son  arrivée,  et  les  faveurs 
qu'il  avait  reçues  des  indigènes.  Cette  lame  fut  clouée  sur 
la  face  d'un  pilier  de  pierre  i|u'il  fit  élever  au  milieu  d  une 
enceinte  retranchée  que  les  Anglais  avaient  établie  sur  le 
lieu  même  de  leur  débarquement  (I).  » 

En  s'éloignant  de  cette  terre,  Drake  continua  sa  course 
à  travers  la"  mer  du  Sud,  dans  le  but  de  gagner  les  iles 
Moluques.  Le  15  octobre  lô79,  il  se  trouva  au  milieu  du 
groupe  des  Mariannes  ou  iles  des  Larrons.  Il  ne  crut  pas 
devoir  s'y  arrêter,  à  caus'e  des  importunités  des  naturels, 
qui  continuaient  à  faire  assez  mal  la  distinction  du  tien  et 
du  mien  pour  mériter  toujours  la  dénomination  peu  ho- 
ooraLle  qu'ils  avaient  reçue  de  Magellan.  Le  i  novembre, 
la  flottille  anglaise  entra  dans  l'archipel  des  Jlohiques  ; 
elle  prit  terre  le  1  i  du  même  mois  à  l'ile  de  Terate.  dont 
le  roi  ou  rajah,  ennemi  des  Portugais,  reçut  Drake  et  ses 
officiers  avec  autant  d'empressement  que  de  distinction. 
Après  V  avoir  fait  d'excellentes  affaires,  notre  navigateur 
visita  Célébes  et  Java, où  les  Anglais  ne  furent  pas  moins 
gracieusement  accueillis.  Il  quitta  Java  le  20  mars  làSU, 
el  arriva,  le  18  juin  suivant,  au  cap  de  Bonne-Espérance. 
Le  reste  de  sa  traversée  n'offre  rien  de  remarquable.  Le 
3  novembre  de  la  même  année,  il  mouillait  au  port  de 
Plymouth.  Il  avait  accompli  le  tour  du  monde  en  trois  ans 
moins  deux  jours.  Le  navire  qu'il  montait  était  le  second 
vaisseau  européen  qui  eut  accompli  cet  audacieux  et  im- 
mense périple,  devenu  depuis  un  jeu  pour  nos  navigateurs. 

L'orgueil  britannique  fut  excessivement  llitté  du  résultat 
de  celle  mémorable  expédition;  et  c'était  à  juste  titre,  car 
elle  avait  été  désastreuse  pour  une  puissance  rivale,  et 
elle  ouvrait  un  horizon  sans  bornes  au  commerce  de  la 
Grande-Bretagne.  La  reine  Elisabeth,  qui,  comme  on  l'a 
vu,  n'était  pas  restée  étrangère  à  cette  entreprise,  vint  di- 
ner  à  bord  du  Pélican,  vaisseau-amiral  de  Drake,  qui  avait 
été  amené  à  Deptford  pour  y  être  radoubé  dans  les  chan- 
tiers de  la  marine  royale.  Après  le  repas,  elle  lui  conféra 
solennellement  le  titre  de  clievalier,  en  lui  disant  que  ses 

Erandes  actions  l'honoraient  encore  plus  que  son  titre.  — 
e  vaisseau  de  Drake  fut  conservé  pendant  longtemps  dans 
un  bassin  spécial  à  Deptford,  comme  celui  de  Sébastian 
del  Cano  à  Séville.  Lorsqu'il  tomba  en  ruines,  on  fit  faire 
de  SOS  débris  un  fauteuil  qui  existe  encore  dans  un  des 
établissements  de  la  ville  universitaire  d'Oxford,  où  ou  le 
montre  comme  objet  de  curiosité. 

Cependant,  pour  apaiser  les  vives  et  menaçantes  récla- 
mations du  roi  d'Espagne,  qui  demandait  justice  des  dé- 
iirédations  ijue  Drake  avait  commises  sur  ses  sujets  dans 
la  mer  du  Sud,  Elisabeth  so  vit  obligée  d'imposer  à  cet  of- 
ficier des  restitutions  considérables,  qui  ne  profitèrent 


(1)  Biit.  nav.  de  l'AngleUrre. 


point  aux  iiropriétaires  lésés,  mais  qui  servirent  seulement 
à  grossir  l'épargne  de  leur  avare  monarque. 

Le  terrible  navigateur  angl.iis  ne  tarda  pas  d  .saisir  l'oc- 
casion de  se  récupérer;  malheureusement  ce  l'ut  encore 
aux  dépens  de  ctux  qu'il  avait  déjà  si  cruellement  trail's 
dans  ses  courses  |récédentes.  En  1585,  autorisé  par  des 
ordres  secrets  de  la  reine  Elisabeth,  qui  venait  de  contrac- 
ter une  alliance  avoc  les  Pays-Bas,  où  le  duc  de  Parme 
cherchait  à  él  iblir  l'autorité  de  Philippe  II,  le  chevalier 
Drake  entreprit  une  nouvelle  expédition  contre  les  po.sses- 
sions  espagnoles  de  l'Amérique.  Il  attaqua  chemin  faisant 
les  iles  Canaries  et  celles  du  cap  Vert,  et  rançonna  San- 
tiago, capitale  de  ces  dernières.  Arrivé  dans  la  mer  des 
Antilles,  il  prit  el  ravagea  Saint-Domingue  et  Cartiuigène. 
poussa  jusque  sur  les  côtes  de  la  Floride  orientale,  où  il 
urùla  Saint-Augustin  ;  se  saisit  d'nn  grand  nombre  de  vais- 
seaux richement  chargés,  et  rentra  àans  la  Manche  sur  la 
fin  de  l'année  suivante,  rapportant  avec  lui  de  nombreuses 
dépouilles  opinies. 

Elisabeth  lui  décerna  le  titre  de  vice-amiral,  et  lui  confia 
une  flotte  de  trente  vaisseaux  de  guerre  pour  aller  attaquer 
jusque  dans  ses  ports  la  puissance  navale  du  rui  d'Espa- 
gne. Le  19  avril  1587,  l'intrépide  amiral  se  présente  fière- 
ment devant  Cadix,  force  l'entrée  de  la  baie  sous  le  canon 
même  des  forts  et  des  galères  royales,  y  capture  ou  broie 
un  nombre  considérable  de  bâtiments,  canonne  b'  fort  et 
y  occasionne  de  ruineux  dégâts.  «  Les  dangers  qu'il  cou- 
rut dans  cette  occasion,  dit  Sainte-Croix,'  furent  immi- 
nents. Aussitôt  que  les  ennemis  perdaient  l'espoir  de  sau- 
ver un  vaisseau,  ils  y  mittab  nt  le  feu  et  le  poussaient  sur 
la  flotte  anglaise.  Celle-ci  avait  quelquefois  bien  de  la 
peine  à  s'en  défendre,  surtout  lorsque  le  reflux  le  portait 
au  milieu  d'elle.  Drake.  content  de  ses  premiers  succès, 
voyant  d'ailleurs  le  péril  augmenter,  crut  qu'il  était  temps 
de  se  retirer.  Il  emmena  avec  lui  six  navires  appartenant 
aux  Espagnols,  dont  la  perte  fut  évaluée  à  cent  soixante- 
dix  mille  écus  d'or  il).  »  \  son  retour,  avant  de  doubler 
le  cap  Saint-Vincent,  l'amiral  anglais  s'empara  de  trois 
forts  qui  le  défendaient,  détruisil  ie  long  de  la  côte  toutes 
les  barques  ou  petits  bàlinienls  jusqu'à'l'enibouchure  du 
Tage,  et  brava  impunément  une  flotte  considérable  réunie 
dans  le  port  de  Lisbonne  sous  les  ordres  de  l'amiral  Santa- 
Cruz.  Il  cingla  ensuite  vers  les  Açores,  oi  il  trouva  l'oc- 
casion d'ujoiiier  de  nouvelles  prises  à  celles  qu'il  avait  déjà 
faites,  avant  de  rentrer  triomphant  dans  la  Manche. 

Cependant  Philippe  II,  mettant  à  contribution  tous  les 
ports  de  Naples,  de  Sicile,  d'I-lspagne  et  de  Portugal,  était 
parvenu  à  r.unir  une  innombrable  armada,  que,  dans 
son  orgueil,  il  avait  surnommée  d'avance  Vinvincihle, 
qui  devait  lui  assurer  la  conquête  de  l'hérétique  Angle- 
terre, et  pour  laquelle  le  pape  Sixte-Quint  avait  prodigué 
le  trésor  des  indulgences.  Elisabeth  n'avait  pas  à  mettre 
en  ligne,  il  s'en  fallait  de  beaucoup,  une  floltequi  pût  lut- 
ter de  nombre  avec  celle  qui  venait  l'attaquer;  mais  elle 
avait  des  amiraux  plus  habiles,  et  à  leur  tête  les  Hawkius, 
lesForbi'sher,  les  Drake;  Drake  surtout,  que  le  grand- 
amiral,  Charles  Howard,  comte  de  ^'ottingllam,  dont  le  plus 
grand  mérite  d'ailleurs  était  d'être  un  descendant  des  Plan- 
lagenets,  avait  pris  pour  son  vice-amiral.  Ce  choix  n'avait 
o.xcilé  aucune  réclamation,  car  Drake  était  considéré  dés 
lors  comme  le  plus  grand,  le  plus  intrépide  et  le  plus  for- 
tuné marin  de  son  siècle  (2).  Vinrinciblc  armada  essuya 
une  déroute  complète;  mais  Philippe  II  eut  la  consolation 
de  pouvoir  se  dire  que  sa  déroute  avait  été  beaucoup  plus 
l'œuvre  de  la  tempête  que  celle  de  l'ennemi.  Il  est  vrai 
((ue  les  Anglais  purent  dire  de  leur  coté  qu'ils  avaient  été 
frustrés  d'une  gloire  certaine  par  la  tempête  ;  car  ils 
avaient  assez  combattu  pour  établir  leur  supériorité  sur 
tous  les  points  qui  devaient  leur  assurer  la  victoire  en  dé- 
pit de  l'infériorité  du  nombre.  L'amiral  Drake,  puer  sa 
part,  s'empara  de  diux  galions  espagnols,  dont  l'un  por- 
tait le  trésor  de  Varmada. 

L'année  suivante,  Elisabeth,  voulant  profiter  de  ses 
avantages,  entreprit  d'enlever  à  Philippe  II  le  Portugal,  et 

(1)  Te  Sainte-Croix,  Hitt.  de  la  putss.  nav.  de  l'Angleterre, 

(2)  Ibid. 


28 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


de  favoriser  les  prélentions  de  don  Antonio  de  Eragancc  au 
trône  de  celle  nation.  Une  flotte,  composée  en  grande  par- 
tie de  volontaires  et  de  vaisseaux  fournis  par  souscription, 
auxquels  Elisabeth  en  ajouta  six  de  la  manne  royale,  partit 
pour  cette  entreprise  sous  le  commandement  de  l'amiral 
Drakc  et  du  général  Norris.  Ce  dernier  devait  diriger  les 
opérations  de  l'armée  de  terre  La  flotte  fut  rejointe  en 
route  par  une  flotte  hollandaise  beaucoup  plus  nombreuse; 
et  l'efl'ectif  de  ces  forces  combinées  était  assez  imposant 
pour  assurer  le  succès  de  l'expédition  si  elle  avait  été  bien 
concertée;  mais  la  mi'sintelligence  se  mit  entre  les  chefs, 
i/avis  de  Drakc,  qui  voulait  qu'on  brusquât  l'entrée  du 
port  de  Lisbonne,  ne  fut  pas  écouté.  Norris  débarqua  ses 
troupes  il  quelques  lieues  de  distance  au  nord  de  cette  ca- 
pitale, voulant  qu'elle  fût  simultanément  attaquée  par  terre 
et  par  mer.  Soit  mauvais  vouloir,  soit  contrariété  du  vent, 
Drake  ne  remonta  pas  le  Tage  comme  il  aurait  du  le  faire 
pour  assurer  la  réussite  du  plan  combiné.  Norris  s'empara 


I-i;nicU  TWakc. 


des  faubourgs  ;  mais,  dépourvu  de.  munilions  et  de  vivres, 
il  dut  se  retirer  après  avoir  causé  aux  habitants  d'affreux 
cl  inutiles  dégâts.  L'armée  s'étant  renibarquée.  la  llolte 
rangea  les  côtes  de  la  Galice,  où  elle  incendia  Vigo  et  la 
basse  ville  de  la  Corogne.  Les  Hollandais,  fort  mécontents 
d'un  résultat  si  peu  conforme  au  but  de  l'expédition,  se 
retirèrent.  11  en  coûta  aux  uns  et  aux  autres  plus  de  six 
mille  hommes  tués  ou  morts  de  maladie,  de  grands  frais 
en  pure  perte  pour  ceux  qui  s'étaient  associés  à  l'entre- 
prise, et  peu  de  gloire  pour  les  chefs  qui  l'avaient  dirigée. 

En  1594,  Drake  s'était  lancé,  de  concert  avec  l'amiral 
Hawkins,  dont  il  était  devenu  l'égal  après  avoir  été  son 
subordonné,  dans  une  nouvelle  expédition  contre  les  pos- 
sessions espagnoles  de  l'Amérique.  Tous  les  deux  mou- 
rurent dans  le  cours  de  cette  cxiiédition.  et  avant  d'en 
avoir  pu  assurer  les  résultats,  à  deux  mois  de  distance  l'un 
de  l'autre  :  Hawkins  à  Porto-Rico;  Francis  Drake  à  Porto- 
Bello,  le  28  janvier  Ihitb;  il  n'avait  guère  plus  de  cin- 
quante ans.  «  On  ne  fit  d'autres  funérailles  à  ce  célèbre 
amiral,  disent  les  mémoires  du  tem)is,  que  celles  qui  se 
font  communément  ;  c'est-à-dire  que  son  cadavre,  enfermé 
dans  un  cercueil  de  plomb,  fut  jetéà  la  mer  au  bruit  de  la 
mousqueterie  et  du  canon  de  tous  les  vaisseaux  de  la 
flotte. 

Drake  fut  incontestablement,  parmi  ses  compatriotes,  le 
plus  grand  général  de  mer  de  son  siècle,  et  nul  n'est  ar- 


rive depuis  .1  une  illustration  plus  populaire  et  plus  mé- 
ritée. Comme  navigateur,  il  a  été  surpassé,  dans  le  dernier 
siècle,  par  le  capitaine  (iook,  dont  la  gloire  restera  tou- 
jours pure  des  souvenirs  de  terreur  cl  de  désolation  qui 
s'altncnent  à  celle  de  l'exécuteur  des  vengeances  maritimes 
de  la  l'cine  Elisabulh. 

UUeUAV-TBOUIN  (Remî),  lieutenant  général 
des  armées  navales,  né  à  Saint-!\lalo  en  Ui73,  —  mort 
en  1 7ôlj. 

L'un  des  derniers  survivants  entre  ceux  qui  avaient  le 
plus  contribué  à  la  gloire  maritime  du  grand  siècle  de 
Louis  XIV,  Reké  DBGLiAV-TEOtiiN  naquit,  le- 10  juin  1073, 
à  Saint-Malo,  ce  vieux  nid  breton  de  hardis  navigateurs  et 
de  corsaires  intrépides.  11  appartenait  à  une  très-ancienne 
famille  d'armateurs.  Dans  cttte  rude  et  périlleuse  carrière, 
son  père,  ainsi  qu'il  le  dit  lui-même  dans  ses  Mémoires, 
s'était  acquis  la  réputation  d'un  très-brave  homme  et  d'un 
habile  marin.  Reué  était  le  second  de  ses  quatre  fils,  -et, 
chose  étrange,  cet  homme,  qui  avait  vieilli  .i  la  mer,  n'a- 
vait pas  su  deviner  la  vocation  irrésistible  de  celui  de  ses 
fils  qui  devait  illustrer  son  nom  ;  conformément  à  l'usage 
suivi,  dans  les  familles  nombreuses  de  ce  temps-là,  de 
vouer  à  l'Eglise  un  de  leurs  puinés.  il  avait  placé  le  jeune 
René  dans  un  séminaire,  et  le  destinait  à  la  soutane.  Mais 
la  vocation  de  l'enfant  devait  bientôt  Iriompber  de  cette 
aberration  de  la  sollicitude  paternelle.  A  quinze  ans,  il 
escaladait  les  murs  dn  séminaire  pour  prendre  sa  volée 
dans  le  monde.  Son  père  ne  vivait  plus,  et  le  gouverne- 
ment de  la  famille  avait  passé  au  fils  aine,  trop  jeune  en- 
core |]our  en  imposer  à  son  frère.  Celui-ci  commença  par 
se  jeter  dans  les  dissipations  de  la  jeunesse  avec  toute 
l'impétuosité  d'une  nature  ardente  cl  toute  l'inexpérience  de 
son  ,àge.  Pour  l'arracher  aux  écueils  d'une  liberté  préma- 
turée et  sans  frein,  pour  l'empêcher  de  se  perdre  dans  le 
lourliillon  des  passions  folles  et  des  plaisirs  tumultueux, 
il  fallut  se  hâter  de  le  faire  monter  à  bord  d'un  vaisseau 
et  de  le  mettre  aux  prises  avec  d'autres  écueils  et  d'autres 
tem|iêtes,  avec  ces  périls  de  la  mer  qui  grandissent  l'àme 
et  fortifient  le  courage.  C'est  ainsi  que,  dès  1089,  au  com- 
mencement de  la  guerre  déclarée  par  Louis  XIV  à  l'An- 
gleterre et  à  la  Hollande,  en  haine  de  la  révolution  qui 
a\ait  détrôné  Jacques  11,  Duguay-Trouin  fit  sa  première 
campagne,  en  qualité  de  volontaire,  sur  une  frégate  de 
dix-liuu  canons,  armée  en  course  par  sa  famille.  11  n'avait 
pas  encore  atteint  sa  seizième  année. 

Aucune  épreuve  ne  lui  futépargnéc  dans  cette  première 
campagne.  On  eût  dit  que  la  Providence  avait  hâte  aussi 
de  lui  tremper  le  corps  et  l'àme  contre  tous  les  assauts 
qu'il  aurait  à  subir  dans  la  rude  et  glorieuse  carrière  qui 
s'ouvrait  devant  lui.  Il  fut  continuellement  incommodé  du 
mal  de  mer;  une  tempête  affreuse  lui  montra  de  près  le 
naufrage  ;  bientôt  après,  ce  furent  les  scènes  terribles 
d'un  abordage  sanglant  et  les  dangers  d'un  incendie  en 
mer;  mais  laissons-le  raconter  lui-même  comment  il  reçut 
lebaptênie  du  marin.  «  Ayant,  dit-il,  rencontré  un  cor- 
saire de  FIcssingue  de  notre  force,  nous  lui  livrâmes  com- 
bat et  l'abordâmes  de  long  en  long.  Je  ne  fus  pas  des  der- 
niers à  me  présenter  jiour  m'élancer  à  son  Lord.  Notre 
maitre  d'équipage,  à  côté  duquel  j'étais,  voulut  y  sauter 
le  premier  :  il  tomba  par  malheur  entre  les  deux  vais- 
seaux, qui,  venant  se  joindre  dans  le  même  instant,  écra- 
sèrent à  mes  yeux  tous  ses  membres,  et  firent  rejaillir  une 
partie  de  sa  cervelle  jusque  sur  mes  habits...  Sur  ces  en- 
trefaites, le  feu  prit  à  la  poupe  du  corsaire,  qui  fut  enlevé 
l'épée  à  la  main  après  avoir  soutenu  trois  abordages  con- 
sécutifs; et  l'on  trouva  que,  pour  un  novice,  j'avais  té- 
moigné assez  de  fermeté.  » 

L'année  suivante  (1690),  on  le  voyait,  opposant  son  au- 
dace d'enfant  qui  ne  connaît  pas  le  danger  à  la  prudence 
de  son  capitaine,  le  forcer  en  quelipie  sorte  d'attaquer, 
avec  une  frégate  de  vingt-huit  canons,  une  flotte  de  quinze 
vaisseaux  marchands  anglais;  puis  justifier  tant  de  lénié- 
ritc  iiar  la  prise  de  trois  de  ces  vaisseaux.  C'était  bien  le 
cas  d'appliquer  ces  vers  du  vieux  Corneille  : 

Mes  pireils  j  deux  lois  ne  se  font  point  connaître. 

Et  pour  lonrs  coups  d'essai  veulent  des  coups  de  maître. 


LES  MAR1>S  ILLUSTRES. 


20 


Lorsque  lo  jeune  Duguay-Trouin  rentra  dans  Saint-Malo 
avec  ses  trois  prises  faites  sur  l'ennemi,  ses  compatriotes, 
saisis  (l'admiration,  saluèrent  en  lui  l'enfant  (|ui  serait 
bientôt  l'honneur  de  leur  cité  et  l'une  des  gloires  de  la 
marine  française.  Sa  famille  n'hésita  pas  à  conûer  le  com- 
mandement d'une  frégate  de  quatorze  canons  A  ce  héros 
de  dii-sept  ans. 

Itî91.  A  peine  s'était-il  mis  en  course  dans  la  Manche, 

3u'il  fut  assailli  par  une  tempête  qui  le  poussa  sur  la  côte 
'Irlande,  à  l'embouchure  de  la  rivière  de  Limerick.  Ces 
côtes  ne  pouvaient  être  alors  qu'inhospitalières  au  pa- 
villon de  la  France.  Elles  étaient  occupées  par  les  soldats 
de  Guillaume  d'Orange,  tout  récemment  vainqueur  des 
partisans  de  Jacques  il  sur  les  champs  de  bataille  de  la 
Boyne  et  de  Kilkonnel.  Aimant  mieux  avoir  à  lutter  con- 
tre* des  hommes  que  contre  la  tempête,  le  jeune  capitaine 
prit  terre  à  Limerick.  s'empara  d'un  château  qui  apparte- 
nait au  comte  de  (!lare,  brûla  deux  vaisseaux  qui  liaient 
échoués  sur  les  vases,  soutint  un  combat  contr^  un  déta- 
chement de  la  garnison  de  Limerick,  et  ne  se  retira,  pour 
reprendre  la  mer.  qu'après  que  l'orage  eut  cessé. 

Sa  frégate  étant  mauvaise  voiliére,  et  lui  ayant,  par  ce 
défaut,  fait  manquer  plusieurs  prises,  il  la  changea  contre 
une  autre  de  dix-huit  canons,  k  la  première  sortie  qu'il 
fit  avec  celle-ci.  il  s'empara  de  deux  frégates  anglaises.  A 
quelques  mois  de  là  (li)9-J),  monté  sur  une  frégate  de 
vingt-huit  canons,  il  ose  se  mesurer  avec  une  flotte  consi- 
dérable, et  triomphant  ramène  au  port  natal  six  vaisseaux 
pris  à  l'ennemi.  —  C'était  en  1692,  année  tristement  ce 
lèbre  dans  les  fastes  de  notre  marine  par  le  désastre  de  h 
flotte  française  à  la  Hogue  (voyez  Tocrviue).  11  semblait 
i|ue  la  Providence  eût  donné  mission  au  plus  jeune  de  no> 
capitaines  de  course  de  vi  nger  les  échecs  de  nos  vimix 
amiraux.  —  Du  reste,  du  Guay-Trouin  n'était  pas  le  seul 
armateur  intrépide  et  heureux  que  le  port  de  Saint-Malo  vit 
se  lancer  à  la  piste  des  flottes  marchandes  et  des  escadres 
de  l'Angleterre.  Us  y  fourmillaient,  au  contraire,  et  sa  raJ.» 
était  incessamment  encombrée  des  prises  faites  sur  I 
ennemis  de  la  France.  Aussi  l'amirauté  anglaise  résolui  , 
elle  un  jour  d'en  finir  d'un  seul  coup  avec  cette  pépinii  i 
inépuisable  d'écumeurs  de  mer.  Ou  sait  l'histoire  de  ct  ttt 
fameuse  mac){ine  infernale  qui  fut  amenée,  en  l(i93  jus- 
que sous  les  murailles  de  la  ville,  et  dont  l'avortement  ne 
ut  éclater  que  la  honte  et  la  confusion  de  ceux  qui  avaient 
pu  concevoir  un  pareil  attentat  contre  l'humanité,  le  pré- 
parer avec  un  art  vraiment  infernal,  et  en  tenter  la  per- 
pétration (I). 

1694.  Pendant  cinq  ans,  le  jeune  capitaine  malouin 
fut  constamment  heureux,  et  ne  faisait  pas  une  cmirse  en 
mer  qui  ne  lui  rapportât  honneur  et  profit;  mais  il  conti- 
nuait à  braver  le  danger  avec  trop  de  témérité  pour  que 
la  fortune  ne  lui  dût  pas  la  leçon  d'un  revers.  Monté  sur 
la  frégate  du  roi  la  Diligente,  de  quarante  canons,  la 
brume  l'avait  fait  tomber  au  milieu  d'une  escadre  de  six 
vaisseaux  de  guerre  anglais  de  cinquante  à  soixante-dix 
canons  ;  pressé  entre  cette  escadre  et  la  côte  d'Angleterre, 
il  lui  était  impossible  d'éviter  le  combat;  il  avait  pris  ré- 
solument son  parti  et  tenu  tête  à  l'orage.  Après  quatre 
heures  d'un  combat  où  il  avait  perdu  ses  deux  mâts  de 

(1)  Voici  ce  que  nous  apprennent  à  ce  sujet  les  Mémoires  du 
temps  : 

Ia  machine  infernale  dos  Anglais  ct.nit  un  bâtiment  en  forme 
de  galiote  (v.iiîseau  à  bombarder)  de  quatre-vingt-dix  pieds 
(trente  mètios)  de  lou;,  chargé  au  fond  de  plus  de  cent  barils  de 
poudre,  et  rempli  de  bombes,  de  grenades,  de  boulets,  de  mor- 
ceaux de  feret  de  toutes  sortes  de  matières  combustibles.  Ceuxqui 
étaient  chargés  de  conduire  la  machine,  de  la  fixer  à  son  but,  et 
d'y  mettre  le  feu.  parurent  devant  Saint-Malo  le  26  novembre 
1693.  La  nuit  du  ÔO  au  1"  décembre,  l'air  étant  serein,  la  mer 
calme,  ils  firent  partir  leur  fjtale  machine.  Elle  s'avança  à  pleines 
voiles  vers  la  muraille  où  elle  devait  élrc'attachée  sans  être  aper- 
çue. Elle  n'était  plus  qu'à  cinquante  pas  lorsqu'un  coup  de  vent 
la  détourna  cl  ta  porta  sur  un  rocher.  I.e  vaisseau  s'ouvrit;  l'in- 
génieur qui  le  conduis.ait  se  hâta  d'y  mettre  le  feu  ;  mais  l'eau 
avait  déjà  gagné  les  poudres  du  fond  de  cale,  et  la  plus  grande 
l>arlie  ne  prit  point.  Cependant  le  bâtiment  sauta  en  Pair  avec  un 
fracas  horrible;  toute  la  ville  en  fut  éliianlée,  cl  les  vitres  el  les 
anioises  de  plus  de  trois  cents  maisons  se  brisèrent. 


hune,  serré  de  près  par  le  plus  fort  bâtiment  de  l'escadre, 
il  avait  compris  qu'il  ne  lui  reslait  d'autre  moyen  de  salut 
que  de  sauter  lui-même  sur  le  lionl  ennemi  a\ec  tout  son 
équipage  ;  il  avait  donné  ses  ordres  et  se  voyait  au  moment 
de  réussir  dans  son  hardi  dessein,  lorsqu'une  fausse  man- 
œuvre de  l'un  de  ses  lieutenants,  qui  fit  chaneer  de  son 
chef  la  barre  du  gouvernail,  le  fit  échouer.  Il  faut  le  voir 
déplorer  dans  ses  .Mémoires  cette  niésaventnre  !  «  Dans  la 
résolution,  dit-il,  où  j'étais  de  périr  on  d'enlever  ce  vais- 
seau, qui  allait  mieux  qu'aucun  autre  de  l'escadre,  il  est 
plus  que  vraisemblable  que  j'aurais  réussi.  » 

«  Ce  coup  manqué,  continue-t-il.  le  vaisseau  le  Monk, 
de  soixante-six  canons,  vint  me  combattre  à  portée  de  pis- 
tolet, tandis  que  trois  autres  vaisseaux,  le  Cantorbéry,  le 
Dragon  et  le  Ruby,  me  canonnaieul  de  leur  avant.  Le 
commandant  de  cette  escadre  fut  le  seul  qui  ne  daigna  pas 
m  honorer  d'un  seul  coup  de  canon;  j'en  fus  piqué,  et, 


Duïuav-Trouin. 


pour  l'y  obliger,  je  me  mis  en  travers  et  lui  en  tirai  plu- 
sieurs, mais  inutilement  :  il  persévéra  ,i  ne  me.  point  ré- 
pondre. Cependant  l'extrémité  où  nous  nous  trouvions 
tourna  la  tête  à  tous  mes  gens,  qui  m'abandonnaient  pour 
se  jeter  à  fond  de  cale,  malgré  tout  ce  que  je  pouvais  dire 
et  faire  pour  les  en  empêcher.  J'étais  occupé  à  les  arrê- 
ter, et  j'en  avais  même  blessé  deux  de  mon  ép'e  et  d'un 
pistolet,  quand,  pour  comble  d'infortune,  le  feu  prit  à  ma 
sainie-barlie.  La  crainte  de  sauter  eu  l'air  m'y  fit  descen- 
dre, et.  l'ayant  fait  éteindre,  je  me  fis  apporter  des  barils 
pleins  de  grenades;  j'en  jetai  un  si  grand  nombre  dans 
le  fond  de  cale,  que  je  contraignis  plusieurs  de  mes 
fuyards  à  remonter  sur  le  pont.  Je  rétablis  ainsi  quelques 
postes  et  fis  tirer  quelques  volées  de  canon  de  la  première 
batterie  avant  que  de  remonter  sur  mon  gaillard  (1).  Je 
fus  fort  étonné,  et  encore  plus  touché  en  arrivant,  de 
trouver  mon  pavillon  bas,  soit  que  la  drisse  (le  cordage 

3ui  le  soutenait)  eût  été  coupée  par  une  balle,  ou  que, 
ans  ce  moment  d'absence,  quelque  malheureux  poltron 
l'eût  amené.  J'ord  mnni  à  l'instant  de  le  remettre;  mais 
tous  les  officiers  du  vaisseau  me  vinrent  représenter  que 
c'était  livrer  inutil'ement  le  reste  de  mon  équipage  à  la 


(11  Gaillard  ou  chàloni,  c'est  un  étage  du  vaisseau,  qui  n'oc- 
cupe qu'une  partie  du  pont,  vers  la  proue  (gaillard  d'avant),  on 
vers  la  poupe  [gaillard  d'arrière). 


ûO 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


boucherie  des  Anglais,  qui  ne  nous  feraient  aucun  quar- 
tier, si,  après  avoir  vu  le  pavillon  baissé  pendant  un  assez 
long  temps,  ils  s'apercevaient  qu'on  le  remit,  pour  s'opi- 
niàtrer  dans  une  défense  sans  espoir,  sur  un  vaisseau  dé- 
mâté de  tous  ses  mâts.  Il  n'était  pas  possible  de  se  refuser 
;i  une  telle  vérité;  cependant  j'étais  encore  incertain  et 
désespéré,  lorsque  je  fus  renversé  sur  le  pont  d'un  coup 
de  boulet  sur  ses  lins,  qui,  après  avoir  coupé  plusieurs  de 
nos  baux  (1),  vint  expirer  sur  ma  hanche  et  me  fit  perdre 
connaissance  pendant  plus  d'un  quart  d'heure.  On  me 
porta  dans  ma  chambre,  et  cet  accident  termina  mon  ir- 
résolution. Le  capitaine  du  Monk  envoya  le  premier  son 
canot  pour  me  chercher;  je  fus  conduit  à  son  bord  avec 
mes  officiers,  et  sa  générosité  fut  telle,  iiu'il  voulut  abso- 
lument me  céder  sa  chambre  et  son  lit,  donnant  ordre  de 
me  faire  panser,  et  me  traita  avec  autant  de  soin  que  si 
j'eusse  été  son  pro|)re  fils.  » 

Ls  Anglais  conduisirent  leur  prise  à  Plymoulh,  et  Du- 
guay-Trouin  eut  d'abord  la  ville  pour  prison;  mais  bien- 
tôt après,  à  la  requête  d'un  capitaine  qui  avait  sur  le  cœur 
une  liravade  qu'il  avait  reçue  de  lui  en  mer.  l'amirauté  le 
fit  arrêter  et  conduire  dans  une  chambre  i^rillée,  avec  une 
sentinelle  à  sa  porte.  Mais  il  avait  déjà  fait  en  ville  la  cou- 
naissance  d'une  jolie  marchande,  qui  l'aida  beaucoup  à  se 
|ir(icnri.r  des  moyens  d'évasion. 

1!  ne  fut  pas  iilutôt  rentré  on  France,  qu'il  alla  prendre  à 
la  [tochelle  le  commandement  du  Français,  vaisseau  de 
guerre  de  quarante-huit  canons,  dont  l'armement  l'tait  fait 
par  son  frère  aîné,  Trouin  de  la  Bardinais.  Il  alla  se  porter 
en  croisière  sur  les  cotes  d'Angleterre  et  d'Irlande,  où  il 
*:'(  nipara  de  six  vaisseaux  richement  chargés.  Il  apprit  i)ar 
ce  dernier  qu'il  s'était  séparé  depuis  deux  jours  d'une  flotte 
marchande  de  soixante  voiles,  escortée  par  deux  vaisseaux 
lie  guerre,  l'un  de  cinquante  et  l'autre  de  .soixante  douze 
canons.  Il  courut  à  toutes  voiles  à  la  rencontre  de  celte 
flotte,  et,  dès  qu'il  l'eut  découverte,  il  attaqua  sans  hési- 
ter les  deux  vaisseaux  d'escorte  et  parvint  à  s'en  rendre 
maitre.  L'un  d'eux  était  le  Sans-Pareil,  dont  le  capitaine 
était  tout  fier  d'avoir  ]iris  à  l'abordage,  avec  le  même  vais- 
seau, cinq  années  auparavant,  Jean  Bart  et  le  chevalier 
Forliin  (voyez  ces  noms),  dont  il  avait  conservé  les  brevets 
d'officiers  en  guise  de  trophées  Duguay-Trouin  se  fît 
remettre  ces  deux  brevets,  qu'il  rendit  à  leurs  célèbres  ti- 
tulaires. 

Louis  XIV,  auquel  il  fut  rendu  compte  de  cette  brillante 
expédition,  fit  complimenter  le  jeune  et  intrépide  capitaine 
par  le  ministre  de  la  marine  (M.  de  Pontchartrain),  et  lui 
envoya  une  épée  d'honneur. 

L'année  suivante  (1605),  toujours  monté  sur  le  Français 
et  accompagné  du  Fortuné,  vaisseau  de  cinquante-six  ca- 
nons, commandé  par  M.  de  Beaubriant,  Duguay-Trouin 
s'empara,  sur  les  côtes  d'Irlande,  de  trois  vaisseaux  an- 
glais, venant  des  Indes  orientales,  considérables,  disent 
les  Mémoires  de  notre  héros,  par  leur  force  et  plus  encore 
par  leurs  richesses.  On  évaluait  leur  cargaison  ,i  dix  mil- 
lions de  francs. 

Ce  fut  au  retour  de  cette  rapide  et  heureuse  campagne 
que  D\iguay-Trouin  vint  imur  la  première  fois  à  Paris. 
M.  de  ('ontchartrain  le  présenta  au  comte  de  Toulouse, 
alors  grand-amiral  de  France,  et  le  conduisit  à  Versailles, 
011  le  roi  le  reçut  avec  beaucoup  de  distinction  et  de  bien- 
veillance. «  Je'sorlis,  écrit-il,  du  cabinet  de  Sa  Majesté  le 
cœur  pénétré  de  la  douceur  et  de  la  noblesse  qui  ré- 
gnaient dans  ses  paroles  et  dans  ses  moindres  actions  :  le 
désir  que  j'avais  ae  me  rendre  digne  de  son  estime  en  de- 
vint plus  ardent.  » 

En  1097,  il  sortit  de  Brest  à  la  tête  d'une  petite  es- 
cadre de  guerre  de  trois  vaisseaux  portant  ensemble  cent 
six  canons,  pour  se  porter  à  la  nncontre  d'une  flotte  mar- 
chande hollandaise  qu'on  savait  revenir  de  Bilbao  avec  une 
riche  cargaison.  Il  eutbicutùl  l'honneur  de  se  mesurer  avec 
l'un  des  plusbrives  et  des  ^dus  habiles  officiers  de  la  marine 
des  Provinces-Unies,  le  vico-amiral  baron  de  Wassenaër, 
de  le  faire  prisonnier,  et  d(;  s'emparer  des  trois  vaisseaux 
de  guerre,  armés  ensemble  de  cent  quarante-six  canons, 

(1)  Solives  i|ui  traversent  l'intérieur  d'un  vaisseau. 


qui  formaient  l'escorte  de  la  flotte  Bilde  bao.  II  est  juste 
(le  dire  i(u'au  moment  où  le  combat  allait  s'engager,  Du- 
guay-Trouin eut  la  chance  heureuse  d'être  rallié  par  doux 
i'régates  de  course  du  port  de  Saint-Malo,  qui  lui  apportè- 
rent un  renfort  de  soixante-huit  canons,  d'équipages  dé- 
terminés, et  qui  se  comportèrent  on  ne  peut  plus  brave- 
ment. Jamais  encore  notre  jeune  capitaine  ne  s'était  trouvé 
engagé  dans  une  affaire  aussi  chaude,  et  c'était  la  pre- 
mière occasion  vraiment  digne  qui  s'offrit  à  lui  de  mon- 
trer qu'à  l'intrépidité  du  soldat  il  joignait  aussi  le  calme 
et  le  coup  d'œil  du  commandant.  Mais  nous  ne  saurions 
mieux  faire  que  de  le  laisser  raconter  lui-même  les  dé- 
tails de  ce  terrible  combat,  l'un  de  ses  principaux  titres  de 
gloire.  Faisons  toutefois,  pour  plus  de  clarté,  préalable- 
ment connaître  la  composition  respective  des  deux  partis. 

L'escadre  française  comprenait  : 

Le  Saini-Jacq'itcs  des  Victoires,  de  quarante-huit  ca- 
nons, monté  par  Duguay-Trouin; 

Le  Sans-l'ariil,  l'une  des  glorieuses  con((uêtcs  du  ca- 
pitaine malouin,  armé  de  quarante-deux  canons,  et  com- 
mandé par  son  parent,  le  capitaine  Buscher,  de  Saint- 
Malo; 

La  Lconore,  (Végate  légère  de  seize  canons. 

Les  deux  frégates  malouines  qui  s'étaient  réunies  à  l'es- 
cadre étaient  : 

V.iigle-Noire,  de  trente  canons,  capitaine  de  Belisle- 
Pèpin; 

Et  la  Faluère,  de  trente-huît  canons,  capitaine  Dessau- 
drais-Dufrêne. 

L'escadre  hollandaise  se  composait  du  Delft,  vaisseau 
de  cinquante-iiiiatre  canons,  qui  portait  le  pavillon  du  ba- 
ron de  Wassenaër;  du  Honslacrdick,  autre  vaisseau  de 
cinquante-quatre  canons,  et  d'un  troisième  vais.seau  armé 
de  trente-huit  bouches  à  feu. 

»  Les  trois  vaisseaux  de  guerre  hollandais,  dit  notre  bé- 
nis, étaient  en  panne  au  vent  de  leur  flotte  (I)  :  le  Delft 
commandant  au  milieu,  le  Honslacrdick  à  son  arriére,  et 
le  troisième  de  l'avant.  Je  devais  les  attaquer  le  premier, 
et,  après  avoir  donné  en  passant  ma  bordée  au  Honslaër- 
dick,  pousser  ma  pointe  pour  aborder  le  commandant.  Le 
Sans-Pareil  était  destiné  à  me  suivre,  le  beaupré  1 2)  sur  ma 
poupe,  et  à  accrocher  le  Honslaërdick  aussitôt  que  je 
l'aurais  dépassé.  Les  frégates  VAigle-Noirc  et  la  Faluère 
devaient  s'attacher  à  réduire  le  troisième  vaisseau  de 
guerre  et  donner  ensuite  dans  le  corps  de  la  flotte.  A  l'é- 
gard de  la  Léonore,  elle  était  uniquement  destinée  à  pren- 
dre des  vaisseaux  marchands. 

«  Dans  celte  dispositmn,  nous  arrivâmes  sur  les  enne- 
mis, et,  comme  j'allais  ranger  (5)  sous  le  vent  le  Hons- 
lacrdick. il  mit  le  vent  dans  ses  voiles  d'avant  et  appa- 
reilla sa  misaine  (4).  Ce  changement înTjirévu  de  manœuvre 
en  a|iporta  nécessairement  ,'i  noire  disposition,  eu  ce  nue, 
étant  venu  à  l'abri  des  voiles  de  ce  vaisseau,  il  me  fut  im- 
possible de  le  dépasser  pour  aller  aborder  le  commandant. 
Celui-ci  arriva  en  même  temps  sur  moi,  à  dessein  de  me 
mettre  entre  deux  feux;  cl  je  n'eus  d'autre  parti  à  prendre 
<|ue  celui  d'aborder  le  Honslacrdick.  Alors  le  capitaine 
du  Sans-Pareil,  qui  me  suivait  de  près,  se  détermina,  sans 
hésiter,  à  couper  chemin  au  commandant,  cl  ensuite  à  l'a- 
biirder  de  long  en  long  avec  une  audace  et  une  conduite 
admirables;  les  deux  Irégates  de  Saint- .Malo  atlaqucreiit 
eu  même  temps  le  troisième  vaisseau,  et  la  Léonore 
donna,  comme  ie  l'avais  prescrit,  dans  le  milieu  de  la 
noue.  J  !•  ' 

'(  Les  deux  abordages  des  vaisseaux  le  Honslaërdick  et 


(1)  Être  en  panne,  demcuri!!'  au  même  ondroil,  sans  le  secours 
des  ancres,  l'uiir  cet  effet,  on  dispose  los  v(■il(■^  ,1(  niniiére  ipie 
les  unes  tendent  i\  faire  avancer  le  v.ii  mmh.  i-i  I,s  nuii,-;  à  lo 
aire  reculer  ;  l'équililirc  s'établit  et  le  v.n-  cm  ic^lc  eu  [il.ice. 

—  Ém  au  vent  d'une  armée  navale  ou  <l Un  v  ll.^^.eau.  c'e^l  èlio 
sur  nier  entre  cette  ainiéc  ou  ce  vaisseau  et  lo  lieu  d'où  vient  lo 
veut  ;  c'est  le  recevoir  le  premier  et  en  ôtcr  l'avantage  à  son  ad- 
ver-^aire. 

('il  Beaupré,  mât  couclié  sur  l'éperon  à  la  proued'un  vaisseau. 

(3)  llanger  un  navire,  passer  très-près  de  lui. 

(4)  Misaine,  liasse  voile  du  mât  de  misaine,  qui  est  le  mât  d'a- 
vant. —  Appareiller  une  iioi7c,  la  déployer. 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


31 


le  Deift  fiircut  cxoculés  avec  une  égale  fierté,  mais  avec 
un  succès  bien  diiïérent.  Je  fis  sauter  à  bord  du  premier 
la  moitié  de  mes  officiers  avec  cent  vingt  de  mes  meilleurs 
hommes,  qui  l'enlevèrent  d'emblée.  Je  poussai  en  même 
temps  au  large,  et  courus  avec  empressement  secourir  le 
Sans-Pareil,  qui,  toujours  accroché  au  commandant,  en 
essuyait  un  feu  terrible.  J'arrivai  prés  d'eux  comme  la 
poupe  de  mon  camarade  sautait  en  lair  par  le  feu  qu'un 
Doulet  avait  mis  à  des  caisses  remplies  de  gargousses. 
Plus  de  quatre-vingts  hommes  en  furent  écrasés  ou  jetés  à 
la  mer,  et,  le  feu  étant  prés  de  la  soute  aux  poudres,  j'at- 
tendais avec  frayeur  le  moment  de  voir  périr  le  vaisseau. 
Dans  ce  danger  pressant,  M.  Boscher,  qui  le  commandait, 
conserva  assez  de  fermeté  et  de  sang-froid  pour  faire  cou- 
per les  grapins  et  pousser  au  large.  Désespéré  de  ce  fâ- 
cheux contre-tcmp-;  et  de  la  perte  de  ce  brave  parent  qui 
me  paraissait  inévitable,  je  m'avançai  pour  prendre  sa 
place  et  pour  le  venger.  Ce  nouvel  aliordage  fut  trés-san- 
glant  par  la  vivacité  de  notre  feu  mutuel  de  canon,  de 
mousqueterie  et  de  grenades,  et  par  le  grand  courage  du 
baron  de  Wassenaêr.  qui  me  reçut  avec  une  fierté  éton- 
nante. Les  plus  braves  de  mes  officiers  et  de  mes  soldats 
furent  repoussés  jusqu'à  quatre  fois;  il  en  périt  un  si 
grand  nombre,  que,  malgré  moo  dépit  et  tous  mes  efforts, 
je  fus  contraint  de  faire  pousser  mon  vaisseau  au  large, 
afin  de  redonner  un  peu  d'haleine  n  mes  gens,  que  je 
voyais  presque  rebutés,  et  de  pouvoir  travailler  à  réparer 
mon  désordre,  qui  n'était  pas  médiocre. 

«  Dans  cet  intervalle,  \  Âigle-Noire  et  la  Fahière  s'é- 
taient rendues  maîtres  du  troisième  vaisseau  de  guerre,  et, 
celle  dernière  frégate  se  trouvant  à  portée  de  ma  voix, 
j'ordonnai  à  M.  Dessaudrais-Diifrène,  qui  la  moulait,  de 
s'avancer  sur  le  vaisseau  le  Delft,  afin  d'entretenir  le 
combat  et  de  me  donner  le  temps  ae  revenir  à  lach.irge,  11 
s'y  présenta  de  la  meilleure  grâce  du  monde,  mais  malheu- 
reusement il  fut  tué  dés  les  premiers  coups.  Ce  nouveau 
coutre-tcmps  jeta  le  désordre  dans  cette  frégate,  qui  mil 
en  travers  (1)  et  m'attendit.  J'appris  avec  une  extrême 
douleur  la  mort  d'un  homme  si  courageux,  et  je  dis  à 
M,  de  Langavan,  son  capitaine  en  second,  de  me  suivre. 
En  effet,  je  retournai,  tète  laissée,  aborder  ce  redoutable 
baron,  résolu  de  vaincre  ou  de  périr.  Cette  dernière  scène 
fut  si  vive  et  si  sanglante,  que  tous  les  officiers  de  son 
vaisseau  furent  tués  ou  blessés.  Il  reçut  lui-même  quatre 
blessures  très-dangereuses,  et  tomba  sur  son  gaillard  d'ar- 
rière, où  il  fui  pris  les  armes  à  la  main.  Plus  de  la  moitié 
de  mon  équipage  périt  dans  cette  action.  J'y  perdis  un  de 
mes  cousins  germains,  premier  lieutenant  sur  mon  vais- 
seau, et  deux  autres  parents  sur  \e  Sans- Pareil;  plusieurs 
autres  officiers  furent  tués  ou  blessés,  » 

Le  résultat  de  cette  victoire,  si  laborieusement  acquise 
et  si  chèrement  payée,  fut,  outre  la  prise  des  trois  vais- 
seaux de  guerre,  celle  de  douze  vaisseaux  marchands  et 
de  plus  de  cinq  cents  prisonniers,  .Mais  le  combat  avait  à 
peine  cessé,  qu'une  furieuse  tempête  dispersa  vainqueurs 
et  vaincus,  el  fit  passer  à  tous,  au  milieu  de  mille  angois- 
ses, une  nuit  plus  terrible  que  le  combat  lui-même.  Ils  se 
rallièrent  au  Port-Louis,  et  le  premier  soiu  de  Duguay- 
Trouin,  à  son  arrivée,  fut  d'aller  s'informer  de  l'état  du 
baron  de  ^Yassenaër,  resté  à  bord  du  Delft,  et  de  lui  of- 
frir avec  empressement  sa  bourse  et  tous  les  secours  dont 
il  avait  besom.  11  devina  avec  indignation,  à  la  manière 
dont  ce  brave  et  malheureux  officier  le  remercia,  qu'il 
n'avait  pas  été  traité  avec  tous  les  égards  dus  à  sa  position 
et  il  sa  Videur  par  ceux  qui  avaient  eu  mission  de  gar- 
der son  vaisseau.  Duguay  -  Trouin  s'en  plaignit  très- 
vivcnienl  à  l'officier  qui  y  commandait,  et  lui  pardonna 
d'aut.int  moins  ce  manque  de  procédé,  qu'il  était  son 
proche  pannt.  «  La  valeur  de  ce  généreux  guerrier, 
dit-il,  en  parlant  de  sou  prisonnier,  m'avait  inspiré 
de  l'amour  et  de  l'émulation,  et  l'un  des  plus  sensibles 
chagrins  quo  j'aie  eu  de  ma  vie  .i  été  de  n'avoir  pu  lui  té- 
moigner, comme  je  l'aurais  désiré,  toute  l'estime  el  toute 
la  vénération  que  j'avais  pour  sa  vertu.  »  —  De  pareils 


(Ij  3leUre  en  travers,  présenlei  le  colé  au  vent. 


sentiments  dans  un  homme  de  guerre  lui  font  plus  d'hon- 
neur que  dix  victoires. 

Après  celte  action,  Duguay-Trouin  vint  à  Paris  recevoir 
dfs  mains  du  roi  sou  brevet  de  capitaine  de  frésate  lé- 
gère :  mais  la  paix  qui  sunint  ne  lui  permit  pas  ào  faire 
immédiatement  ses  preuves  de  courage  et  d'habileté  dans 
la  marine  royale.  11  employa  les  loisirs  de  la  paix  à  se 
perfectionner,  comme  il  le  dit  lui-même,  dans  les  science? 
et  dans  les  exercices  qui  se  rapportaient  à  son  état. 

En  1702,  la  guerre  recommença,  et  les  courses  de  notre 
intrépide  marin  recommencèrent  aussi.  Nous  renonçons 
à  raconter  toutes  ses  prouesses,  car  nous  sommes  obligés 
de  nous  borner.  Sa  première  campagne  fut  cependant  si- 
gnalée par  uu  tour  de  force  que  nous  ne  saurions  passer 
sous  silence.  Monté  sur  la  frégate  du  roi  la  Bellone,  de 
trente-huit  canons,  Duguay-Trouin  rencontra  sur  les  cô- 
tes d'Ecosse  un  vaisseau  croiseur  hollandais  de  même 
force,  et  la  partie  s'engagea  aussitôt.  A  la  première  bor- 
dée du  vaisseau  hollandais,  qui  était  un  rude  pointeur,  la 
Bellone  avait  reçu  deux  coups  de  canon  à  ûeur  d'eau,  et, 
prise  d'enfilade  par  le  feu  de  l'ennemi,  elle  avait  eu  ses 
mâts  rompus.  Dusuay-Trouin  semblait  perdu  sans  res- 
source lorsqu'il  prît  là  résolution  soudaine  de  faire  sauter 
tout  son  équipage  sur  le  bord  ennemi,  le  plus  jeune  de 
ses  fières,  qui  était  son  premier  lieutenant,  s'y  lança  le 
|iremier,  et  tua  à  brùle-pourpoint  un  des  officiers,  a  Cet 
exemple  d'intrépidité,  dit  avec  orgueil  Duguay-Trouin,  ani- 
ma si  puissamment  le  reste  de  mes  gens,  qu'il  ne  resta  dans 
mon  vaisseau  qu'un  seul  pilote  avec  quelques  timoniers 
et  les  mousses.  Le  capitaine  hollandais  fut  tué  avec  tous 
ses  officiers,  et  son  vaisseau  fut  enlevé  en  moins  d'une 
demi-heure.  » 

L'année  suivante(17Û3),  monté  sur  le  vaisseau  degueire 
l'Eclatant,  de  soixante  canons,  mais  armé  seulement  d: 
cinquante-huit.  Duguay-Trouin  commandait  une  escadre 
de  trois  vaisseaux  ie  l'Etat,  auxquels  s'étaient  jointes  deux 
fi-égates  de  Saint-Malo.  Il  ci'oisait  aux  environs  des  iles  Or- 
cades.àl'anul  d'une  Qotte  marchande  de  quinze  vaisseaux 
hollandais  revenant  des  Indes  orientales;  mais,  trompé 
par  la  brume,  et  croyant  avoir  affaire  à  cette  Hotte,  il  se 
trouva  tout  à  coup  en  présence  d'une  escadre  de  quinze 
vaisseaux  de  guen'e  qui  croisaient  en  avant  pour  éclairer 
la  route  de  cette  dernière. 

Duguay-Trouin  donne  aussitôt  le  signal  de  la  retraite 
en  mettant  toutes  voiles  au  vent.  Mais  six  vaisseaux  en- 
nemis, plus  légers  que  les  autres,  s'avançaient  à  sa  pour- 
suite avec  ranidilé,  et  déj.i  ils  étaient  sur  le  point  d'at- 
teindre deux  vaisseaux  de  son  escadre.  «  Je  ne  pus,  dit  le 
brave  capitaine,  me  résoudre  à  les  voir  prendre  sans  coup 
férir  ;  et,  comme  VEclatant.  que  je  montais,  était  le  meil 
leur  de  ma  petite  escadre,  je  fis  carguir  mes  basses  voi- 
les (I),  et  demeurai  de  l'arrière  d'eux,  afin  de  les  couvrir, 
faisant  en  cette  occasion  l'office  du  bon  pasteur,  qui  s'ex- 
I  ose  à  périr  pour  sauver  sou  troupeau.  Dieu  bénit  mes 
soins,  et  permit  que  le  vaisseau  de  soi.xante  canons,  qui 
vint  me  combattre  ii  portée  de  pistolet,  fut.  en  trois  ou 
quatre  bordées  de  canon  et  de  mousqueterie  données  à 
bout  touchant,  démâté  de  tous  ses  mâts,  et  resta  ras  comme 
un  ponton.  Les  quatre  vaisseaux  les  plus  prés  de  lui,  qui 
poursuivaient  ceux  de  mon  escadre  que  je  voulais  sauver, 
S'  lancèrent  aussitôt  sur  moi  pour  secourir  leur  cama- 
rade; je  les  attendis  sans  me  presser,  les  saluant  l'un  et 
l'autre  de  quelques  volées  de  canon,  dans  le  dessein  de 
les  attirer  davantage.  En  effet,  ils  s'amusèrent  alternative- 
ment à  me  canonner  assez  longtemps  pour  permettre  aux 
vaisseaux  de  mon  escadre  de  s'éloigner,  et  même  de  les 
perJre  de  vue,  à  la  faveur  d'un  brouillard  qui  s'éleva.  Les 
ennemis  s'opiniàtrèrenl  à  me  suivre  et  ,i  me  combattre 
tant  que  je  fus  sous  leur  canon  ;  mais  je  n'eus  pas  plutôt 
vu  mes  vaisseaux  hors  de  péril,  que  je  fis  de  la  voile  et 
me  mis  hors  de  leur  portée  en  assez  peu  de  temps,,.  De 
toutes  les  affaires  où  je  me  suis  trouvé,  c'est  celle  dont 
je  suis  resté  intérieurement  le  plus  llatté,  parce  qu'elle 
m'a  paru  la  plus  propre  à  ra'attirer  l'estime  des  cœurs 
vraiment  généreux.  » 

(1)  Carguer  une  vcile,  c'est  la  serrer  on  plier. 


32 


LES  MARINS  ILLllSTIiKS. 


Diisiiay-Trouin.  ayant  rallif-  son  escadre,  se  rendit,  coii- 
fortm^nuMil  .nix  iiistrudiniis  c|ii'il  avait  reçues,  sur  les  cô- 
tes du  Spilzbcrg  pour  y  faire  la  chasse  aux  baleiniers  IujI- 
landais;  il  y  prit,  rançonna  ou  brilla  plus  de  quarante 
vaisseaux.  Les  brouillai'ds,  qui,  dans  ces  parafes,  sont  ex- 
Irémenienl^épais  au  jirintemps  et  en  automne,  lui  en  fi- 
rent manquer  beaucoup  d'autres.  Pous.sé  par  l'impétuosité 
des  courants  jusqu'au  quatre-vingt-unième  degré  de  lati- 
tude nord,  il  vit  plus  d'une  fois  ses  vaisseaux  sur  le  point 
de  se  briser  sur  des  montagnes  de  glaces.  Des  ([uaranle 
prises  qu'il  avait  faites,  il  n'en  put  ramener  que  quinze, 
qu'il  conduisit  dans  la  rivière  de  Nantes,  avec  un  vaisseau 
anglais  chargé  de  sucre,  dont  il  s'était  emparé  chemin  fai- 
sant. 

Les  années  170  i  et  170ô  furent  encore  marquées  dans  la 
carrière  de  notre  héros  par  de  nombreuses  aventures  de  mer, 


glorieuses  pour  lui,  profllablcs  pour  noire  marine,  désas- 
treuses pour  les  ennemis  de  la  rrniice.  Nous  ne  raconterons 
que  la  manœuvre  mémorable  par  laquelle  il  sauva,  dans 
une  de  ses  courses  de  1705,  le  vaisseau  de  guerre  le  Jason, 
de  cinquante-quatre  canons,  qu'il  avait  fait  construire  lui- 
nicme  l'année  précédente  dans  le  port  de  Brest.  iMonté  sur 
ce  v.Tisseau.  Duguay-Trouin  croisait  alors  à  l'entrée  de  la 
Manche.  Après  une  lutte  glorieusement  soutenue  contre 
deux  vaisseaux  de  guerre  anglais,  sons  les  yeux  d'une  es- 
cadre de  gros  vaisseaux  de  la  même  nation,  lutte  qui  s'é- 
tait prolongée  . jusqu'il  la  nuit,  et  où  l'avantage  était  resté 
au  pavillon  français,  notre  capitaine  s'était  mis  en  panne 
pour  attendre  le  retour  du  jour  et  recommencer  au  besoin 
le  combat.  11  s'aperçut  bientôt  qu'il  était  environné  de 
toutes  parts  et  serré  de  près  par  toute  l'escadre  anglaise. 
Il  n'y  avait  aucune  apparence  de  sortir  de  là;  mais  il  était 


Dunuav-Troum  dùclare  à  ses  officiers  que,  dans  l'mipossibililé  de  sauver  le  vaisseau  du  roi,  il  fallait  soutenir  la  gloire  de  ses 
armes  jusqu'à  la  dernière  extrémité. 


encore  plus  impossible  au  commandant  iu  Jason  de  voir 
humilié,  sous  son  commandement,  le  pavillon  de  la  France. 
Alors  sa  résolution  fut  prise.  «  J'assemblai,  dit-il,  tous 
mes  officiers  pour  leur  déclarer  que,  dans  rimpossibilité 
bien  évidente  de  sauver  le  vaisseau  du  roi,  il  fallait  au 
moins  soutenir  la  gloire  de  ses  armes  jusqu'à  la  dernière 
extrémité,  et  que  la  meilleure  forme,  à  mon  sens,  d'y  pro- 
céder, était  d'essuyer,  sans  tirer,  le  feu  des  vaisseaux  qui 
nous  environnaient,  et  d'aller,  tète  baissée,  aborder  de- 
bout au  corps  le  commandant  (1)  ;  que,  pour  plus  de  sû- 
reté, je  me  tiendrais  moi-même  au  gouvernail  clu  vaisseau 
jusqu'à  ce  qu'il  fût  accroché  au  bord  de  l'ennemi;  que 
celui-ci,  ne  s'attendant  point  à  un  pareil  abordage,  et 
n'ayant  point,  par  conséquent,  le  temps  de  faire  les  dis- 
positions nécessaires  pour  le  soutenir,  nous  donnerait 
peut-être  occasion  île  taire  une  action  brilbinlc  avant  de 
succomber  sous  le  nombre;  qu'à  toute  aventure  et  de 
quelque  manière  que  la  chose  tournât,  il  était  au  moins 
bien  certain  que  le  pavillon  du  roi  ne  serait  jamais  baissé, 
tant  que  je  vivrais,  par  d'autres  mains  que  par  celles  de 
ses  ennemis. 

(1)  Aboider  nii  v^iisscj»  debout  nii  corps,  cust  lui  mettre  l'c- 
pcron  chins  le  lUnc. 


«  M.  de  la  .Jaille  et  M.  de  Bourgneuf-Gravé,  mes  deux 
principaux  officiers,  parurent  charmés  de  ma  résolution, 
et  tous  unanimement  assurèrent  qu'ils  périraient  eux- 
mêmes  plutôt  que  de  rn'abandonner.  Quand  j'eus  donné 
mes  ordres  pour  rendre  cette  scène  plus  vive  et  plus  écla- 
tante, je  me  sentis  plus  tranquille,  et  voulus  prendre  sur 
mon  lit  une  heure  de  repos;  mais  il  me  fut  impossible  de 
fermer  l'œil,  et  je  revins  sur  mon  gaillard,  où  j'étais  tris- 
tement occupé  à  regarder  les  uns  après  les  antres  tous  les 
vaisseaux  dont  j'éiais  environné,  entre  antres  celui  du 
commandant,  qui  était  remarquable  par  ses  trois  feux  à  la 
noiipe  et  par  un  quatrième  dans  sa  grande  hune.  .\u  mi- 
lieu de  celle  morne  occupation,  je  crus  m'apercevoir,  une 
demi-heure  avant  le  jour,  qu'il  se  formait  un  point  noir  à 
l'horizon  par  le  travers  de  notre  bossoir  (1),  et  que  ce 
point  s'augmentait  peu  à  peu.  Je  jugeai  que  le  vent  allait 
venir  de  ce  côté-là,  et,  comme  j'avais  mes  basses  voiles 
carguécs  (ployées)  et  mes  deux  huniers  (2)  tout  bas  à  cause 
du  calme,  je  les  fis  rappareiller  (déployer  de  nouveau) 

(1)  Bossoir,  poutres  ou  pièces  de  bois  mises  en  saillie  à  l'a- 
vnnt  (lu  viiisseau  |)our  soutenir  f  ancre. 

{'2)  Voiles  de  hune  ;  elles  sont  cnlie  les  grandes  voiles  et  les 
pt'n'oiincis. 


LES  aiARINS  ILLUSTRES. 


33 


aus  bruit,  et  fis  orienter  en  même  temps  toutes  les  .nitres 
pour  recevoir  la  fraichenr  i|ui  s'avançait.  J'employai  au«si 
ce  nui  me  restait  d'avirons  à  gouverner  mon  vaisseau,  afin 
qu'il  prêtât  le  côté  au  vent  lorsqu'il  viendrait;  il  vint  en 
elVet,  et,  trouvant  mes  voiles  disposées  à  le  recevoir,  il  nous 
fit  tout  d'un  coup  aller  de  l'avant. 

«  Les  ennemis,  qui  dormaient  en  toute  confiance,  n'a- 
vaient point  songé  à  prendre  les  mêmes  dispositions.  La 
manœuvre  qu'ils  furent  obligés  de  faire  pour  se  mettre  en 
mesure  de  me  rejoindre  me  donna  le  temps  de  gagner  sur 
eux  une  portée  de  canon  d'avance;  et  alors  le  vent  aug- 
mentant sensiblement,  mon  vaisseau,  qui  allait  très-bien 
quand  il  ventait  un  peu  frais,  avança  de  manière  cjue  l'es- 
cadre ennemie  n'eut  plus  à  beaucoup  près  sur  moi  l'avan- 
tage qu'elle  avait  eu.  Le  seul  Hunter  (l'un  des  vaisseaux 
avec  lesquels  il  s'était  mesuré  la  veille)  me  joignit  encore 


à  portée  de  fusil,  et  se  remit  à  me  canonner  dans  la  han- 
che (11;  mais  je  lui  ripostais  si  vivement,  que  chaque  bor- 
dée l'obligeait  à  culer  (i)  et  le  rebutait. 

«  Cette  chasse  dura  jusqu'à  midi,  et,  comme  le  veut 
augmentait  toujours,  je  m'éloignai  déplus  en  plus  de  tous 
les  vaisseaux  de  cette  escadre;  le  Hunter  même  com- 
mençn  ;i  rester  en  arrière  de  nous.  Ce  fut  pour  lors  que  je 
me  regardai  comme  un  homme  vraiment  ressuscité,  ayant 
cru  fermement  que  j'allais  m'ensevelir  sous  les  ruines  du 
pauvre  Jason.  Je  me  prosternai  pour  en  rendre  gr;ice  ;i 
Dieu,  et  je  continuai  ma  route  pour  aller  relâcher  au  plus 
tôt  dans  le  premier  port  de  France;  car  j'avais  été  obligé, 
pour  sauver  le  vaisseau  du  roi,  de  jeter  à  la  mer,  non- 
seulement  toutes  mes  ancres,  à  l'exception  d'une,  mais 
aussi  tous  les  mâts  et  toutes  les  vergues  de  rechange.  » 

Afin  qu'il  ne  fut  pss  dit  néanmoins  qu'il  rentrait  au  port 


M:iis  je  lui  ripostais  si  vivement,  que  chaque  bordée  l'obliseait  à  culer  et  le  rebutait. 


les  mains  absolument  vides,  il  s'empara  chemin  fais.iiit 
d'un  corsaire  hollandais  de  vingt  canons,  qui  eut  la  mau- 
vaise chance  de  se  rencontrer  sur  sa  route.  Il  en  fit, 
dans  ses  courses  ultérieures,  une  conserve  de  son  vaisseau 
je  Jason,  si  miraculeusement  sauvé  par  la  vigilance  et  la 
bonne  étoile  de  son  capitaine. 

Promu,  en  l'OJ,  au  grade  de  capitaine  de  vaisseau,  Du- 
guav-Trouin  reçut  ordre  de  se  rendre  a  Cadix,  avec  les 
trois  vaisseaux  le  Jason,  VHercule  et  le  Paon,  et  de  se 
mettre  à  la  disposition  du  gouverneur  de  celte  ville,  me- 
nacée d'un  siège.  Sur  sa  route,  â  la  hauteur  de  Lisbonne 
et  ,i  quinze  lieues  au  large,  il  rencontra  une  llolte  mar- 
chande de  deux  cents  voiles,  venant  du  Brésil,  escortée 
par  six  vaisseaux  de  guerre  portugais.  Malgré  l'infériorité 
de  ses  forces,  il  n'hésita  pas  à  l'attaquer,  et  le  combat 
dura  deuxjours.  Jamais  peut-être  il  ne  déploya  plus  d'ha- 
bilelé  et  de  valeur;  mais  une  série  de  contre-temps,  et 
Mirtoul  l'inexpérience  ou  le  manque  de  sang-froid  du  ca- 
pitaine de  VHercule,  brave  officier  d'ailleurs,  et  auquel  il 
rend  toute  justice  sous  ce  rapport,  le  firent  échouer  dans 
cette  entreprise,  en  lui  laissant  toutefois  les  honneurs  du 

41  r.tl,    —  Iinp    Simon  lia,;  acl  CV  rucdKcfortl,,!. 


combat.  Il  n'avait  pu  faire  aucune  prise;  mais  l'amiral  de 
la  tlolie  portugaise  fut  tué;  elle  perdit  un  de  ses  vaisseaux, 
et  les  cinq  autres  ne  rentrèrent  à  Lisbonne  que  dans  un 
état  pitoyable  de  délabrement. 

La  mission  de  Duguav-Trouin  à  Cadix  ne  fut  qu'une 
suite  de  démêlés  fâcheux  avec  les  autorités  espagnoles,  et 
de  désagréments  pour  le  chef  de  l'escadre  française,  grâce 
aux  mauvais  procédés  du  gouverneur,  le  marquis  de  Val- 
degamas.  «  un  de  ces  hommes,  dit  Thomas,  hauts  et  durs, 
qui,  avec  de  très-petites  âmes,  occupent  de  grandes  pla- 
ces.» et  qui,  ajouterons-nous,  croient  que  la  naissance  sup- 
plée .1  tout,  même  au  mérite,  et  les  dispense  de  tout, 
même  des  égards  dus  au  talent  et  à  la  valeur.  Les  hostili- 
tés qu'on  redoutait  pour  le  port  de  Cadi.i  ne  s'élant  pas 
réalisées,  l'escadre  française  se  retira,  indignée  de  l'accueil 
si  peu  hospitalier  qu'elle  avait  reçu  des  Espagnols.  Sur  les 

(l'i  La  hanche  du  vaisseau  est  route  la  partie  de  son  arrière  qui 
parnit  en  dehors;  c'est-à-dire  le  derrière  du  gaillard,  et  le  bor- 
d.ige  (le  i  I  poupe. 

l'2)  Culer,  c'est  aller  en  arrière. 


34 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


l'iipports  que  Diigiiay-Trouiu  en  fit  il  son  retour,  Louis  XIV 
lit  ôter  au  marquis  de  Valdegamas  le  gouvernement  de 
Cailis.  et  celui  de  l'Audalousie  à  son  beau-1'rére,  le  marquis 
de  Villadarias. 

Eu  revenant  de  celte  désagréable  expédition,  l'escadre 
française  fit  rencontre  d'une  llotle  marchande  de  quinze 
vaisseaux  an£>lais.  escortée  par  une  seule  frégate  de  trente- 
six  canons,  (iette  frégate,  quoique  vaillamment  défendue 
par  son  capitaine,  tomba  au  pouvoir  de  Diiguav-Trouin, 
avec  douze  des  vaisseaux  de  la  Qotte  marchande,  prises 
qui  payèrent  et  au  delà  les  frais  de  l'expédition. 

Peu  de  temps  après  son  retour,  au  commencement  de 
1707,  Duguay-Trouin  fut  nommé  chevalier  de  Saint-Louis, 
et  reçut  l'accolade  des  raains  mêmes  de  Louis  XIV,  qui  lui 
annonça  en  même  temps  qu'il  lui  confiait  le  commande- 
ment d'une  escadre  de  six  vaisseaux  de  guerre.  Cette  es- 
cadre, réunie  à  une  autre  de  même  force  sous  les  ordres 
du  comte  de  Forbin,  tout  récemment  honoré  de  la  cornette, 
reçut  ordre  de  sortir  du  port  de  Brest  pour  se  porter  dans 
la  Manche.  11  s'agissait  d'aller  au-devant  d'un  grand  con- 
voi de  troupes  et  de  munitions  de  guerre  qui  se  rendait 
d'.Uigleterre  en  Portugal,  ,'i  l'effet  de  réparer  le  désastre 
qu'avait  occasionné  aux  ennemis  de  la  France  et  de  Phi- 
lippe V  la  bataille  d'Almanza,  récemment  gagnée  par  le  ma- 
réchal de  Berwick.  Le  10  octobre,  trois  jours  après  sa  sortie 
de  Brest,  la  double  escadre  découvrit  le  convoi  qu'elle  avait 
mission  de  conibattre  et  de  disperser.  Le  commandement 
supérieur  appartenait  à  Forbin,  eu  raison  de  la  supériorité 
de  son  gi'ade.  Duguay-Trouin,  qui  se  trouvait  (  n  avant  et 
déjà  en  présence  de  la  Hotte  ennemie  disposée  en  ordre 
de  combat,  attendait  le  signal  pour  s'engager  avec  la  fierté 
et  l'impétuosité  qui  lui  étaient  naturelles,  hoit  irrésolution, 
soit  calcul,  Forbin  restait  en  arrière,  et  le  signal  si  impa- 
tiemment attendu  n'arrivait  pas.  Le  soleil  était  déjà  au 
milieu  de  sa  course  :  il  était  urgent  de  prendre  un  parti, 
car  chaque  instant  perdu  l'était  pour  le  succès  de  l'entre- 
prise ePpourla  gloire  de  notre  pavillon.  Diiguay-Trouin  se 
crut  donc  suffisamment  autorise  à  ne  prendre  conseil  que 
de  la  nécessité,  et  il  se  mil  en  mesure  d'attaquer  l'ennemi 
qu'il  avait  en  présence.  Ayant  assigné  sa  tâche  à  chacun 
di's  capitaines  île  son  escorte,  il  se  réserve  pour  lui-même 
l'honneur  d'aborder  le  commandant  anglais,  v.iisseau  for- 
midable de  quatre-vingt-deux  canons,  appelé  le  Cumber- 
land;  le  Lis,  fju'il  montait,  n'était  que  de  soixante-qua- 
torze ;  mais  il  était  suivi  delà  Gloire,  frégatede  quarante 
canons,  commandée  par  M.  de  la  Jaille,  un  de  ses  plus 
braves  officiers.  La  Gloire  avait  ordre  d'aborder  le  Lis 
des  qu'il  se  serait  accroché  au  Cumberland ,  et  d'y  jeter 
une  partie  de  son  équipage  pour  combler  le  vide  formé 
dans  celui  du  Lis  par  l'assaut  du  vaisseau  ennemi. 

«  Ces  ordres  donnés  (nous  laissons  encore  une  fois  par- 
ler Duguay-Trouin  lui-même),  j'arrivai  sur  les  Anglais, 
et,  faisant  coucher  tout  mon  équipage  sur  le  pont,  je  don- 
nai mon  attention  à  bien  manœuvrer.  J'essuyai,  d'abord 
sans  tirer,  la  bordée  du  matelot  (1)  de  l'arrii're  du  Cum- 
berland, ensuite  celle  du  Cumberland  lui-même,  qui  fut 
des  plus  vives.  Je  feignis  dans  cet  instant  de  vouloir  plier  ; 
il  donna  dans  le  piège,  et,  ayant  voulu  arriver  pour  me 
tenir  sous  son  feu,  je  revins  tout  à  coup  au  vi  nt,  et,  par 
ce  mouvement,  son  beaupré  se  trouva  engagé  dans  mes 
grands  haubans  (-2)  avant  que  je  lui  eusse  riposté  d'un  seul 
coup  de  canon;  en  sorte  que  toute  mon  artillerie,  chargée 
à  double  charge,  et  ma  mousqueterie  l'enfilant  de  l'avant 
à  l'arriére,  ses  ponts  et  ses  gaillards  furent  eu  un  instant 
jonchés  de  morts.  Aussitôt  M.  de  la  Jaille,  mon  fidèle 
compagnon  d'armes,  s'avança  avec  la  Gloire  pour  exécu- 
ter ce  que  je  lui  avais  ordonné;  mais,  ne  pouvant  m'abor- 
der  que  très-diflicilement  à  cause  de  la  position  où  il  me 
Ifouva,  il  eut  l'audace  d'aborder  le  Cumberland  de  long 
en  long.  Ses  hommes  tuèrent  et  mirent  en  fuite  ce  qui 
restait  d'Anglais  sur  le  pont  et  sur  les  gaillards,  et  se  ren- 
dirent les  maîtres  du  vaisseau.  Alors,  voyant  qu'ils  me 
faisaient  sigue  avec  leurs  mouchoirs,  et  que  Ion  baissait 

(1)  Matelot,  vaisseau  qui  a  son  poste  sur  l'avant  ou  sur  l'.n- 
nère  du  comriiandanl,  pour  le  couvrir. 

(2)  ffnuftatij,  gros  câbles  qui  servent  à  soutenir  li>  ni.its. 


le  pavilion  anglais,  je  fis  cesser  le  feu.  Au  même  instant, 
je  fis  |iuusser  au  large  pour  me  porter  dans  le  lieu  où  je 
pourrais  être  de  quelque  utilité.  » 

L'escadre  du  comte  de  Forbin  était  sortie  enfin  de  son 
irrésululion  ;  elle  était  venue  prendre  sa  part  de  danger 
et  de  gloire  dans  le  combat.  Duguay-Trouin  vil  (|ue  deux 
vaisseaux  de  celle  escadre,  l'un  de  cinquante-quatre  ca- 
nons, commandé  par  uu  bien  brave  capitaine,  le  chevalier 
deTourouvre;  laulre  de  quarante-quatre,  monté  parle 
fils  du  célélire  Jean  Bart.  étaient  aux  prises  avec  le  De- 
vonshire,  vaisseau  anglais  de  quatre-vingt-douze  canons, 
qui  les  écrasait  de  sa  formidable  artillerie.  Pressé  de  leur 
venir  en  aide,  il  abandonna  la  poursuite  d'un  vaisseau  (le 
Royal-Oali\  qu'il  était  sur  le  point  d'accrocher,  it  se  di- 
rigea sur  le  colosse  ennemi  dans  l'intention  de  l'aborder  ; 
mais  une  épaisse  fumée  qu'il  vit  sortir  de  la  poupe  du  De- 
vonshire  le  força  de  se  tenir  à  la  portée  du  pistolet,  dans 
la  crainte  d'être  atteint  par  le  même  incendie.  Le  l'eu  ter- 
rible qu'il  en  essuya  pendant  ce  temps  d'arrêt  lui  niil 
jilus  de  trois  cents  hommes  hors  de  combat.  Pour  sortir 
comme  il  convenait  de  cette  position  désastreuse,  Duguav- 
'Irouin  s'était  avancé  à  l'abordage,  et  déjà  les  vergues 
des  deux  vaisseaux  commençaient  à  se  croiser,  lors- 
que le  feu,  qui  fomentait  à  la  pôu|ie  du  Deionshire,  gagna 
ses  haubans  et  ses  voiles  de  l'arrière.  11  falUit  bien  vite  se 
soustraire  à  son  contact,  sous  peine  d'être  enveloppé  dans 
le  désastre  qui  allait  l'anéantir  A  peine  Duguay-Trouin 
s'élait-il  éloigné  d'une  portée  de  pistolet,  ipie  le  feu  se 
communiqua  de  l'arrière  A  l'avant  de  ce  gros  vaisseau  avec 
tant  de  violence,  qu'il  fut  eonsumé  en  moins  d'un  quart 
d'heure,  et  s'abima,  avec  tout  sou  monde,  au  fond  de  la 
mer,  avant  que  la  fiamine  eût  gagné  la  soute  aux  poudres. 
Ce  vaisseau  portait,  outre  son  équipage,  plus  de  trois  cents 
officiers  ou  soldats  passagers,  et  l'on  évalua  à  plus  de  mille 
le  nombre  des  victimes  de  celte  éjiouvantable  catastroiihc. 
Tous  ceux  qui  en  furent  témoins  en  furent  douloureuse- 
ment impressionnés.  Vingt  ans  après,  dans  la  retraite  ou 
il  écrivait  ses  .Mémoires,  celte  image  poursuivait  encore  le 
vieux  marin.  «  Le  souvenir  de  ce  spectacle  effroyable  me 
fait  encore  frémir  d'horreur,  »  écrit-il  à  cette  page  de  ses 
Mémoires,  si  profondémint  empreints  de  la  noblesse  et 
de  la  sensibilité  de  son  âme! 

La  catastrophe  du  Dcvunshire  avait  mis  fin  au  combat, 
qui  eût  abouti  à  la  destruction  complète  du  convoi  anglais, 
s'il  y  avait  eu  meilleure  entente  entre  les  deux  chefs  de 
l'escadre  française;  et  il  n'est  pas  douteux  que  le  malen- 
tendu vint  surtout  du  côté  du  comte  de  Forbin.  Du  reste, 
un  seul  des  cinq  vaisseaux  de  l'escadre  anglaise  écha|ipa 
au  désastre  :  c'était  le  RoyalUak,  dont  Duguay-Trouin 
regrette  amèrement,  dans  ses  Mémoires,  d'avoir  abandonné 
la  poursuite  pour  assister  au  spectacle,  si  chèrement  payé 
d'ailleuf.1,  de  la  perte  du  Devonshire.  Plus  de  soixante  des 
bàlinients  (jui  composaient  le  convoi  tombèrent  au  pouvoir 
soit  de  nos  deux  escadres,  soit  des  corsaires  qui  s  étaient 
mis  à  leur  poursuite  après  leur  dispersion.  La  ruine  de 
cette  flotte,  au  témoignage  de  Bapin-Thoyras,  historien 
anglais,  ne  fut  pas  moins  funeste  aux  alliés  que  la  bataille 
Continentale  d'Almanza,  et,  sous  ce  rapport,  le  résultat 
politique  fut  complètement  atteint. 

Pendant  que  Duguay-Trouin  perdait  deux  jours  a  répa- 
rer tant  bien  que  mal  les  nombreuses  avaries  qui  avaient 
mis  son  vaisseau  presque  hors  d'état  de  remuer,  c'est 
l'expression  dont  il  se  sert,  Forbin,  qui  avait  rallié  sous 
son  pavillon  les  deux  escadres,  rentrait  dans  la  rade  de 
Brest  avec  les  trois  vaisseaux  pris  à  l'ennemi,  menant 
triomphalement  le  Cumberland  à  la  remorque  de  son 
vaisseau.  La  modestie  n'était  pas  une  des  qualités  du  ca- 
pitaine provençal,  et,  dans  cette  circonstance,  il  se  parait 
un  l'eu  trop  vaniteusement,  il  faut  en  convenir,  d'un  tro- 
jdiée  dont  la  conquête  lui  était  fort  étrangère,  ainsi  qu'on 
l'a  pu  voir  dans  le  cours  de  ce  récit. 

Duguay-Trouin  reçut,  à  l'occasion  de  cette  affaire,  le 
brevet  d'une  pension  de  mille  livres  sur  le  Trésor.  Il  le 
refusa  pour  lui-même,  et  pria  le  roi  de  vouloir  bien  r.  - 
porter  cette  faveur  sur  M.  de  Saint-Auban,  son  capitaine 
en  second,  qui  avait  en  une  cuisse  emportée  à  l'abordage 
du  Cumberland,  et  qui  était  un  officier  sans  fortune.  Ùa 


LES  Marins  illustres. 


35 


fit  droit  à  celle  rci|iii't(',  si  liouorable  poui'  son  âUlcUr  el 
pour  celui  qui  en  était  l'objet, 

Duguay-Troiiin  avait  cipeiidant  demandé  quelque  chose  : 
c'était  des  kllrcs  do  noblesse  |ioiir  lui  et  |ioiir  son  rri'io 
aine,  Troiiiu  de  la  lîardinnis,  consul  à  Malaga,  et  son  tu- 
teur pendant  les  courts  orasjes  de  sa  jeunesse.  «  C'est  à 
lui,  écrivait-il  à  M.  de  Punlcharlrain,  que  je  dois  tout  ce 
que  j'ai  fait  d'estimalile  el  l'hoiinenr  qilc  j'ai  d'être  connu 
de  Sa  Majeslo,  par  les  occasions  qu'il  m'a  procurées  de 
servir  sans  discontinualion.  »  Le  ministre,  qui  le  croiraill 
ût  beaucoup  d'objeclions,  et  ce  ne  fut  que  dcn.\  ans  plus 
lard,  en  1709,  que  les  deux  frères  obtinrent  l'objet  de 
leur  innocente  ambition  (1|. 

La  carrière  du  héros  malouin  est  si  remplie,  que  nous 
sommes  forcés  de  passer  sur  une  foule  d'actions  qui  au- 
raient sufli  à  la  gloire  de  dix  capitaine>i,  pour  arriver  à  celle 
qui  devait  mettre  le  comble  à  sa  renommée,  et  clore  pour 
lui  d'une  manière  si  éclatante  la  phase  active  de  sa  vie  de 
mai'in  :  nous  voulons  parler  de  son  expédition  contre  Rio- 
Janeh'o,  grand  établissement  des  Portugais  au  Brésil. 

Uuc  première  tcnlalive  avait  été  faite  sur  cet  établisse- 
ment, en  1710,  par  le  capitaine  dli  Clerc,  à  la  tète  d'une 
escadre  de  cinq  vaisseaux  de  guerre  et  de  niillc  soldats  de 
débarquement;  mais  elle  avait  eu  une  inalbeurcuse  issue. 
Du  Clerc,  forcé  de  capituler,  était  resté  prisunnier  avec  six 
ou  sept  cents  do  ses  soldats.  Puis  on  avait  appris  que, 
malgré  la  capitulation,  ce  niallieureux  officier  avait  été  as- 
sassiné, et  les  autres  prisonniers  traités  fie  la  manière  la 
plus  inhumaine.  «  Ces  nouvelles,  dit  Duguay-ïrouin,  join- 
tes à  l'espoir  d'un  butin  immense,  et  surtout  à  l'honneur 
qu'on  pourrait  acquérir  dans  une  entreprise  si  difficile,  fi- 
rent uaitre  dans  mon  cœur  le  désir  d'aller  porter  la  gloire 
de  nos  armes  jusque  dans  ces  climats  éloignés,  et  d'y  pu- 
nir l'inhumanité  des  Portugais  par  la  destruction  de  leur 
florissante  colonie.  »  Mais  l'Etat  n'élail  (las  en  mesure  de 
faire  les  frais  d'une  aussi  grosse  entreprise,  et  il  n'avait 
pas  trop  de  toutes  ses  ressources  pour  résister  aux  pro- 
grés de  Mariborough,  déjà  maître  do  nos  provinces  du 
Nord,  malgré  les  prodigieux  efforts  du  maréchal  de  Vil- 
lars,  qui  avait  perdu  la  bataille  de  Malpla(|uet,  et  n'avait 
pas  encore  sauvé  la  France  ;i  Denain.  On  mit  à  la  disposi- 
tion de  Duguay-Trouin  dix-sept  vaisseaux  de  la  marine 
royale,  cl  une  société  d'armateurs  et  de  capitalistes  pour 
vut  aux  frais  d'équipement  el  d'arnieincnt  de  celle 
(lotte.  Elle  partit  de  Brest,  avec  environ  deux  mille  quatre 
cents  hommes  de  troupes  de  débarquement,  au  mois  de 
juin  1711.  et  arriva,  le  11  septembre  suivant,  li  la  pointe 
du  jour,  devant  la  baie  de  Rio  Janeiro.  Cette  baie  est  fer- 
mée par  un  goulet  très-étroit,  dont  les  deu.\  cotes  sout  dé- 
fendus par  deux  forts  et  garnis  de  balleriesdont  il  faut  af- 
fronter les  feux  formidables  avant  de  pénélrer  dans  le  port. 
Les  bonnes  dispositions  prises  par  Duguay-Trouin.  la  ma- 
nière admirable  dojit  il  l'ut  secondé  par  l'audace  cl  l'habi' 
leté  de  ses  principaux  officiers,  lui  permirent  de  franchir 
presque  d'un  bond  ce  passage  dangereux,  malgré  la  vivo 
opposition  des  Portugais.  Ce  succès  rapide  lui  coûta  trois 
cents  hommes  mis  hors  de  combat. 

(Vêtait  beaucoup  d'être  maitre  de  la  baie;  mais  que 
d'efl'orls  encore  a  accomplir,  que  de  difficultés  à  Vaincre, 
qlle  de  dangers  à  courir  avant  d'être  maitre  de  la  ville! 
Rio-Janeiro,  bàlie  sur  le  bord  de  la  mer,  est  commandée 
par  trois  montagnes  couronnées  de  forts  et  de  batteries. 
Du  côté  de  la  mer,  elle  est  fortifiée  par  des  redans  (2i  et 
des  batleries-dont  les  feux  se  croisent;  du  côté  de  la 
plaine,  elle  était  défendue  par  un  camp  retranché  et  p^ir 
un  fossé  large  et  profond  toujours  rempli  d'eau.  Au  de- 


(I)  On  lit  dans  les  lettres-patentes  di51ivices  à  ccl  effet,  sous  la 
date  du  mois  de  juin  1709,  une  récapilulition  des  actions  navalos 
de  Dul:u  iv-Tniuln,  se  terminant  ainsi  :  «  Kn  soiie  que  ledil  sieur 
Uuguay-Tiouin  peut  compter  qu'il  a  pris,  depuis  qu'il  s'est  adonné 
à  la  marine,  plus  de  trois  cents  navires  niaicliands,  et  vnigt  vais- 
seaux du  «ucrre  ou  corsaires  ennemis.  » 

i2)  îtedans.  Ou  désigne  ainsi,  en  architecture  mililaire,  les 
an;jles  saillants  vers  la  campagne,  qu'où  pratique  de  dislance  en 
distance,  dans  les  circonvallations,  afin  que  toutes  les  parlii-s  do 
leur  enceinte  se  flanquent  réciproquciiieilt. 


dans  de  ces  relranrhements  étaient  deux  places  d'armes 
pouvant  contenir  chacune  quinze  cents  hommes  en  ba- 
taille. C'clail  là  que  les  Portugais  tenaient  le  fort  de  leurs 
troupes,  qui  consisiaient  en  douze  ou  treize  mille  hommes 
au  moins,  en  y  comprenant  cin((  régiments  de  troupes  ré- 
glées, nouvellement  amenées  d'Europe,  el  sans  compter 
un  nombre  prodigieux  de  noirs  disciplinés  (1). 

Le  génie  de  Duguay-Trouin  mesure  sans  s'effrayer  la 
grandeur  de  la  tàclie  qui  lui  est  dévolue;  il  ne  la  trouve 
point  au-dessus  de  son  audace  ni  du  courage  des  Français 
qu'il  commande  Le  12  septembre,  il  avait  enlevé  aux 
Portugais  l'ile  aux  Chèvres,  située  à  portée  de  fusil  de  la 
ville,  el  pouvait  se  servir,  pour  l'attaque,  du  fort  et  des  bat- 
teries qui  y  avaient  été  dressées  pour  la  défense.  Le  \i,  il 
opérait  sou  débarquement  au  pied  des  remparts  avec  un 
succès  complet.  «  Dès  ce  moment,  dit  le  rhéteur  Thomas, 
que  nous  allons  citer,  quelque  peu  de  goût  que  nous 
éprouvions  pour  l'emphase  habituelle  de  son  style;  dés  ce 
nioiiient,  on  vit  Duguay-Trouin,  qui  jusqu'alors  n'avait 
commandé  que  sur  la  mer,  déployer  tous  les  talents  d'un 
général,  former  des  troupes,  les  ranger  en  bataille,  choisir 
des  postes,  les  soutenir  les  uns  par  les  autres,  prendre 
une  exacte  connaissance  des  lieux,  profiter  des  fautes,  évi- 
ter les  surprises,  fixer  la  victoire,  ordonner  les  retraites, 
user  des  avantages,  tantôt  avec  précaution,  tantôt  avec  ac- 
tivité ;  joindre  le  génie  des  sièges  à  celui  des  batailles  : 
tant  il  est  vrai  que  Ce  sont  les  cifËonstances  qui  dévelop- 
pent les  talents  !  » 

Toute  une  semaine  fut  employée  en  engagements  mul- 
tipliés oti  les  Français  eurent  constatnment  lé  dessus.  Pen- 
dant que  les  troupes  de  dèharquenient  s'emparaient  de 
toutes  les  positions  avantageuses  autour  de  la  ville,  et  dé- 
busquaient l'ennemi  de  tous  ses ntranchements extérieurs, 
les  rempai-ts  étalent  battus  en  brèche  par  l'artillerie  des 
vaisseaux  et  parcelle  de  l'ile  aux  Clièvres.  Le  20,  Duguay- 
Trouin  reconnut  (itie  l'assaut  pouvait  elfe  tenté  avec  suc- 
cès ;  il  fit  ses  disUositions  pendant  la  nuit  poi:r  qu'il  fût 
livré  à  la  pointe  un  jour.  Ces  dispositions  s'accomplissaient 
au  milieu  des  convulsions  d'une  nuit  d'orage  :  à  la  lueur 
des  éclairs,  les  assiégés  voient  s'approcher  les  chaloupes 
françaises,  cliSrgéesdes  troupes  destinées  à  escalader  leurs 
remparts;  au  feu  qu'ils  font  pour  les  éloigner,  répond  le 
l'eu  des  assiégeants.  Cl  ces  détonations  redoublées,  se  joi- 
gnant aux  roulements  du  tonnerre,  impriment  à  celte 
nuit  terrible  un  caractère  particulier  d'épouvante  et  d'hor- 
reur. La  ville  est  abandonnée  par  les  habitants  au  milieu 
d'une  confusioji  iiniiichse.  La  panii|lio  gnî^ne  les  troupes 
réglées  eik'S-mènius,  qui  sortent  tiiniullueusement  de  la 
ville,  non  toutefois  sans  avoir  mis  le  feu  aux  plus  riches 
magasins,  et  pratiqué  des  mines  sous  les  forts  qu'elles 
abandonnaient;  mais  Duguay-Trouin,  averti  à  temps,  éventa 
toutes  ces  mines,  et  se  préserva  des  ravages  dont  elles  me- 
naçaient l'armée  victorieuse. 

Le  21  septembre  au  matin,  il  entrait  le  premier  dans  la 
ville  ;i  la  tête  de  ses  grenadiers  ;  il  fut  bientôt  maitre  de 
tous  les  forts.  Après  avoir  reconnu  l'impossibilité  où  il  se 
trouvait  de  garder  celle  place,  il  se  décida  à  la  mettre  à 
rançon.  11  consentit  à  se  retirer,  moyennant  une  contri- 
bution de  six  cent  dix  mille  crusades,  de  cinq  cents  cais- 
ses de  sucre,  el  de  tous  les  bestiaux  dont  il  aurait  besoin 
pour  la  subsistance  de  ses  troupes.  Le  butin  qui  avait  été 
fait  par  les  soldats  dans  la  ville,  et  qui  avait  été  porté  à 
bord  des  vaisseaux  ou  entassé  sur  le  port,  resta  acquis  aux 
vnini(ueurs,  et  les  marchands  portugais  furent  en  quelque 
sorli'  forcés  de  le  racheter.  Quinze  jours  seulement  furent 
accordés  aux  habitants  pour  acquitter  la  rançon  à  laquelle 
ils  avaient  été  imposés;  nmis  ce  ne  fut  que  le  15  novem- 
bre, deux  mois  après  son  entrée  dans  la  baie  de  Rio -Ja- 
neiro, que  l'escadre  française  put  appareiller  pour  repren- 
dre le  chemin  de  la  France.  Elle  essuya,  à  la  hauteur  des 
Açores,  une  affreuse  lenipêle  qui  la  dispersa  en  partie. 
Deux  de  ses  vaisseaux,  le  Magnanime,  capitaine  de  Course- 
rac,  el  le  Pid^fe,  capitaine  de  la Moinerie-Miniac,  disparu- 
rent sans  que  depuis  on  en  ait  jamais  eu  aucunes  nouvelles. 
«  Ces  deux  vaisseaux,  dit  Duguay-Trouin,  avaient  pros  de 

,1     ilem  de  Uuyuui-Tromn. 


:^(3 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


dniize  cent-;  liommes  d'équipase,  el  quantité  d'ofliciers  et 
de  gardes  de  la  iiiaiine,  gens  de  mérile  et  de  naissance, 
bieii  dignes  d'être  regrettés  ;  entre  autres,  le  clievalier  de 
Conrserac,  mon  fidèle  compagnon  d'armes,  qui,  dans  plu- 
sieurs de  mes  expéditions,  m'avait  secondé  avec  une  va- 
leur peu  commune,  el  qui  rapnorlait  en  France  la  gloire 
distinguée  de  nous  avoir  frayé  l'entrée  du  port  de  Rio-Ja- 
neiro...  Ma  confiance  en  lui  était  si  grande,  que  j'avais  fait 
charger  sur  le  Magnanime  plus  de  six  cent  mille  livres 
en  or  et  en  argent.  Ce  vaisseau  était,  outre  cela,  rempli 
d'une  grande  quantité  de  marchandises.  »  Un  troisième  na- 
vire, V Aigle,  ayant  atteint  Cayenne  avec  une  prise  qu'il 
escortait,  y  périt  à  l'ancre.  L'équipage  repassa  en  France 
sur  le  vaisseau  hollandais. 

Malgré  ces  pertes  considérables,  les  produits  de  cette  ex- 
pédition, prélèvement  fait  de  la  dépense  de  l'armement, 
rapporta  quatre-vingt-douze  pour  cent  de  profit  à  ceux  qui 
s'y  étaient  intéressés;  mais  on  avait  causé  pour  jdus  de 


^.v.*-* 


Laissez-moi  joiiii'  du  boiilionr  de  contempler  en  face  un  héros. 


vingt-cinq  millions  de  dommages  à  la  colonie  portugaise, 
et  réduit  à  la  misère  des  milliers  de  familles  innocentes  ! 
Pour  admirer  en  toute  sûreté  de  conscience  la  gloire  des 
grands  capitaines  de  terre  ou  de  mer,  il  faudrait  pouvoir 
ignorer  ce  qu'elle  coûte  de  malheurs  et  de  larmes  aux  peu- 
ples qui  en  font  les  frais. 

«  L'expédition  de  Rio-Janeiro,  dit  un  historien,  plaça  si 
haut  Duguay-Trouin  dans  le  monde  naval,  que,  bien  qu'il 
ne  fut  encore  que  capitaine  de  vaisseau,  on  le  regarda 
comme  le  plus  grand  homme  de  mer  de  la  fin  du  régne  de 
Louis  XIV.  On  raconte  qu'à  son  retour  en  France,  après 
Cl  tli'  expédition  qui  devait  clore,  avant  le  temps,  sa  car- 
rière active  de  marin,  Duguay-Trouin  fut  à  tel  |ii)int  l'ob- 
jet de  l'attention  publique,  que  le  peuple  s'attroupait  au- 
tour de  lui  pour  le  contempler,  el  iju'il  n'était  |ias  jus- 
qu'aux )ilus  grandes  dames  ipii  ne  se  lissent  un  mérile  de 
l'avoir  vu,  d'avoir  recueilli  quel(|U('s  mots  de  ses  lè- 
vres (1).  »  —  «  Monsieur,  lui  dit  un  jour  une  dame  de 
distinction,  qui  avait  fendu  la  foule  pour  le  regarder  de 
bien  près,  ne  soyez  pas  surpris  de  mon  action,  et  taissei- 
moi  jouir  du  bonheur  de  contempler  en  face  un  héros  en 
rie.  )) 

(1)  Léon  Gui'iin,  Ilisl.viaril   de  France. 


Ce  brave  capitaine  reçut  la  cornette  en  1715  :  ce  lut  un 
des  derniers  actes  du  grand  roi  qu'il  avait  si  bien  servi. 
Sons  Louis  XV,  on  ne  put  que  l'avancer  dans  la  carrière 
des  honneurs,  sans  lui  fournir  aucune  occasion  d'ajouter 
à  sa  gloire;  on  le  nomma,  en  1728.  commandeur  de  l'or- 
dre de  Saint-Louis  et  lieutenant  général  des  armées  na- 
vales. 

Duguay-Trouin  mourut  à  Paris,  le  27  septembre  1736, 
dans  sa  soixante-troisième  année. 

«  M.  Duguay-Trouin.  dit  le  continuateur  de  ses  Mémoi- 
res, avait  une  de  ces  physionomies  qui  annoncent  ce  que 
sont  les  hommes,  et  la  sienne  n'avait  rien  que  de  grand 
à  annoncer...  11  était  d'une  taille  avantageuse  et  bien  pro- 
portionnée, et  il  avait  pour  tous  les  exercices  du  corps  un 
goût  et  une  adresse  qui  le  servirent  dans  plus  d'une  oc- 
casion. Son  tempérament  le  portait  à  la  tristesse,  ou  du 
moins  à  une  espèce  de  mélancolie  qui  ne  lui  permettait 
pas  de  se  livrer  à  toutes  les  conversations.  Souvent,  après 
lui  avoir  parlé  longtemps,  on  s'apercevait  qu'il  n'avait  ni 
écouté  ni  entendu.  Son  esprit  était  cependant  vif  et  juste; 
personne  ne  sentait  mieux  que  lui  tout  ce  qui  était  néces- 
saire pour  faire  réussir  une  entreprise,  ou  ce  qui  pouvait 
la  faire  manquer  :  aucune  des  circonstances  ne  lui  échap- 
pait. Lorsqu'il  projetait,  il  semblait  qu'il  ne  comptât  pour 
rien  sa  valeur,  et  qu'il  ne  dût  réussir  qu'à  force  de  pru- 
dence ;  lorsqu'il  exécutait,  il  paraissait  pousser  la  con- 
fiance jusqu'à  la  témérité. 

«  Il  croyait  à  la  )u'édeslination  et  aux  pressentiments; 
s'il  est  vrai  que  ces  opinions  peuvent  contribuer  à  la  sé- 
curité dans  les  périls,  il  est  vrai  aussi  qu'il  n'y  a  que  les 
âmes  trés-courageuses  chez  qui  elles  puissent  s'établir  as- 
sez pour  les  faire  agir  conséquemment. 

«  Jamais  homme  n'a  porté  les  sentiments  d'honneur  à 
un  plus  haut  point,  et  jamais  homme  n'a  été  d'un  com- 
merce plus  suret  )dus  doux.  Plein  de  simplicité  et  de  mo- 
destie, il  ne  permettait  pas  cependant  que  d'autres  pris- 
sent sur  lui  un  air  de  supériorité  qu'ils  n'auraient  pas 
méritée.  11  était  prêt  alors  à  regarder  sa  gloire  comme  une 
partie  du  bien  de  l'Etat  et  à  la  soutenir  de  la  manière  la 
plus  vive.  C'est  par  ces  ((ualités  qu'il  s'est  toujours  fait 
aimer  et  considérer  dans  le  corps  de  la  marine. 

u  On  lui  a  reproché  un  peu  de  dureté  dans  la  discipline 
militaire  ;  mais  sa  sévérité  avait  )iour  corollaire  un  grand 
esprit  de  justice  et  de  bienveillance  pour  le  matelot  et 
pour  le  soldat,  qualité  qui  le  faisait  autant  aimer  el  res- 
pecter que  la  sévérité  le  faisait  craindre. 

«  U  était  d'un  tel  désintéressement,  qu'après  tant  de 
vaisseaux  pris,  et  une  ville  du  lirésil  réduite  sous  sa  puis- 
sance, il  n'a  laissé  qu'un  bien  médiocre,  quoique  sa  dé- 
pense ait  toujours  été  bien  réglée. 

«  11  n'a  jamais  aimé  ni  le  vin  ni  la  table;  il  n'en  était 
pas  de  même  des  femmes,  et,  ne  pouvant  résister  à  ce  pen- 
chant, qui  a  élé  la  faiblesse  de  tant  de  héros,  il  ne  s'était 
attaché  qu'à  éviter  les  passions  fortes  et  longues.  »  ~ 
Ajoutons  que  les  amours  trop  faciles  n'ont  pas  été  moins 
fatales  à  la  santé  du  héros  breton  que  les  fatigues  de  la 
nier. 

IHJftUESWE  (Abbaham,  marquis),  lieutenant  général 
des  armées  navales,  né  à  Dieppe  (Seine-Inférieure)  en 
1610,  mort  en  1688. 

«  Les  Français  n'estiment  pas  assez  leur  Duquesne  :  la 
présence  de  ce  brave  marin  à  bord  d'une  llolte  vaut  plus 
(|ue  dix  vaisseaux.  On  lui  donne  pour  supérieurs  les  d'Es- 
trécs,  les  Vivonne,  hommes  de  cour,  qui  ne  le  valent  pas 
de  beaucoup:  mais  vienne  une  occasion  sérieuse,  et  l'on 
sera  forcé  de  lui  donner  sa  véritable  place,  qui  est  la  pre- 
mière. »  Ainsi  parlait  le  grand  lUiyter  de  celui  qui  devait 
le  vaincre  un  jour  dans  les  mers  de  la  Sicile,  et  ((ii'on  ap- 
pellerait aussi  le  grand  Duquesne.  Jugement  prophé- 
tique !  brevet  d'immorlalilé  délivré  par  un  héros  à  son 
rival  !  Sur  la  parole  de  Ruvter,  on  peut  hardiment  inscrire 
le  nom  du  vainqueur  de  iïlromboli  et  du  mont  Gibel  au 
premier  rang  de  ceux  qui  ont  illustre  la  marine  française 
à  l'apngée  du  règne  de  Louis  XIV.  et  sous  l'administration 
féconde  et  glorieuse  des  deux  Colbert. 
Abraham  Duquesne  naquit  à  Dieppe,  en  KilO,  d'une  f,v 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


37 


mille  noble,  quoiqu'on  ait  dit  le  contraire  (11,  et  ymWs- 
tante,  ce  i|ui  était  un  plus  grand  obstacle  à  l'avancenieiit 
que  la  roture,  sous  les  régnes  du  prince  qui  fit  le  siège  de 
la  Rochelle  et  de  celui  qui  révoqua  l'édit  de  Nantes.  Son 
père,  du  nicnie  nom  que  lui,  armait  en  course  poui;  son 
propre  compte,  comme  tous  les  marins  dieppois;  c'était, 
en  outre,  un  capitaine  de  la  marine  royale  fort  istiniépour 
sa  bravoure.  Ce  fut  sous  lui  que  le  jeune  Abraham,  son 
aine,  fit  son  apprentissage  maritime.  Dès  l'âge  de  douze 
ans,  le  futur  amiral  commença  à  naviguer;  à  dix-sept,  il 
était  déjà  capable  de  commander,  et  trouvait  l'occasion  de 
révéler  tout  ce  qu'il  serait  un  jour. 

C'était  en  I6'27  :  à  la  faveur  des  hostilités  ouvertes  entre 
la  couronne  d'Espagne  et  les  Provinces-Unies,  nos  mer.s 
étaient  infestées  de  corsaires  hollandais  et  espagnols,  qui 
tenaient  nos  petites  escadres  marchandes  bloquées  dans 


porls.  Emu  des  plaintes  qui  lui  avaient  été  adressées 
les  états  de  Normandie,  Louis  XIII  avait,  par  une  dé- 
claration de  cette  année,  permis  aux  bâtiments  de  ses 
ports  de  l'Océan  et  de  la  Manche  de  courir  sus  aux  enne- 
mis lie  la  France,  ce  qui  ne  s'appliquait  alors  qu'aux  .an- 
glais et  aux  écumeurs  de  mer,  ce  qui  s'appliquait  ;i  tout 
ie  monde.  Dieppe  s'était  hâté  d'user  de  la  permission,  et 
Duquesne  le  père  n'avait  pas  été  des  derniers  ;i  se  mettre 
en  course  sur  le  Petit-Saint-André,  fin  et  hardi  voilier 
armé  de  douze  canons,  qui  lui  appartenait.  Son  fils  lui 
servait  de  second. 

Durant  sa  croisière,  le  cajiitaine  Duquesne,  tombé  ma- 
lade, avait  été  obligé  de  s'aliter  et  de  remettre  le  commande- 
ment à  son  jeune  lieutenant.  Trois  grosses  voiles  se  mon- 
trent à  l'horizon  :  on  reconnaît  bientôt  trois  des  corsaires 
hollandais  dont  les  Die|ipois  avaient  le  pins  à  t,e  plaindre. 
.Mais  le  moment  est-il  opportun  pour  prendre  une  revan- 
che'.' Est-il  prudent  d'engager  une  aussi  forte  partie? 
Questions  qu'un  vieux  capitaine  se  serait  faites,  mais  qui 
ne  viennent  pas  même  à  la  pensée  d'un  officier  de  di.v-sept 
ans.  Le  jeune  Duquesne,  sur  de  la  bravoure  de  son  équi- 
page, s'avance  résolument  à  la  rencontre  de  celui  des  trois 
corsaires  qui  se  trouve  le  plus  .i  sa  portée,  et,  sans  s'in- 
quiéter ni  du  pavillon  qu'il  porte,  ni  des  deux  bàlimenls 
(|ni  le  suivent  de  près,  il  l'attaque  à  la  manière  dieppoisc. 
dit  un  écrivain  norm.Tnd;  attaque  subite  qui  étonne,  qui 
ne  donne  pas  le  temps  de  la  résistance  ('2)  ;  il  l'enlève.  Les 
deux  autres  corsaires  avaient  prudemment  pris  le  large. 
Lu  capture  était  riche;  le  jeune  vainqueur  la  conduit 
triomphalement  à  Dieppe,  et  la  remorque  jusque  dans  le 
port  aux  vives  acclamations  de  ses  compatriotes,  ravis  de 
se  voir  si  fièrement  et  si  promptement  vengés  par  le  digne 
fils  du  brave  commandant  du  Petit-Saint- André. 

Tel  fut  le  premier  exploit  maritime  de  celui  qui  devait 
si  glorieusement  aider  Louis  Xl\'  à  conquérir  pour  un  mo- 
ment l'empire  de  la  mer. 

La  chicane  essaya  de  lui  ravir  le  prix  de  la  victoire  qu'il 
devait  à  son  courage.  Le  bâtiment  qu'il  avait  capturé  s'é- 
tait abrité  sous  le  pavillon  hollandais,  et  comme  la  France 
était  alors  en  paix  avec  les  Provinces-Unies,  le  capitaine 
contesta  la  légitimité  de  la  prise.  L'affaire  fut  déférée  à 
raniirnulé  de  Dieppe  en  première  instance,  et  jiortée  en 
appel  devant  le  parlement  de  Normandie.  Duquesne  prouva, 
pièces  en  main,  que  le  capitaine  hollandais  était  un  véri- 
table pirate,  muni  de  lettres  de  marque  d'une  puissance 
ennemie,  l'Angleterre,  et  entretenant  des  accointances 
avec  les  barbaresques  de  Tunis  et  d'Alger.  Il  gagna  donc 
son  procès  devant  les  deux  juridictions.  «  Cependant, 
croyez-moi,  lui  dit  le  président  de  l'échiquier  de  Norman- 
die après  l'avoir  félicité  sur  son  courage,  regordcz  plus  at- 
tentivement aux  pavillons  ;  car,  une  autre  fois,  vous  pour- 
riez ne  pas  si  bien  rencontrer.  » 

Pendant  l'audience,  deux  pièces  avaient  été  remises  an 

(\)  Dans  le  contrat  de  mariage  de  l'un  de  ses  lils,  passé  en 
1646,  Abraham  Duquesne  père  est  qualifié  ainsi  qu'il  suit  ; 
Quatid  civait,  escoier  et  capitaine  entretenu  pour  le  service  du  roi 
en  ses  armées  navales. 

On  voit,  par  le  mcme  acte,  que  la  mère  de  Duquesne  était 
honorable  dame  Marthe  de  Vaux. 

(2)  P.-J.  Féret,  Esquisse  de  la  oie  de  Duquesne.  Dieppe,  1814. 


jeune  lieutenant  du  Petit-Saint-Andrc.  toutes  deux  vo- 
naLit  du  cardinal  de  Uichelieu,  alors  surintendant  général 
de  la  navigation  et  du  commerce  :  la  ]iremière  était  une 
concession  à  titre  de  gratification  de  toutes  les  marchan- 
dises du  navire  hollandais;  la  seconde,  un  brevet  de  ca- 
pitaine dans  la  marine  du  roi  (I). 

En  vertu  de  ce  brevet,  Duquesne  alla  immédiatement 
prendre  rang  dans  la  Uotle  i|ui  faisait  le  siège  de  la  Ro- 
chelle (llj'27),  et  s'y  distingua. 

Dix  ans  plus  tard  (ItiôTl.  muis  le  voyons,  sur  un  vaisseau 
de  l'Etat  confié  à  son  commandement,  prendre  une  part 
glorieuse  à  l'expédition,  qui,  sous  les  ordres  du  prélat- 
amiral  d'Escoubleau  de  Sourdis,  reprit  aux  Espagnols  les 
îles  de  Lérins,  dont  ils  s'étaient  traîtreusement  emparés. 
Pendant  qu'il  concourait  au  siège  de  l'ile  Sainte-Margue- 
rite, Duquesne  reçut  la  triste  nouvelle  de  la  mort  de  son 


/  Il  'jnn/   :  m>ii-i  |iiio  i  ii   Tiiur,  >ur,/    lui.H| 
i    ,•,!-)  .M''     1-.  !•  (■.!(■'  ,;:iMfiOf!  -il    'ilri'>vo-i 

père,  tué  à  bord  de  son  vaisseau  par  les  Espagnols,  comine 
il  escortait  un  convoi  de  Suéde  en  France.  Le  jeune  capir 
taine  jura  des  ce  jour  une  haine  implacable  a,«x  Espagnols, 
et  se  promit  de  ne  laisser  échapper  aucune  occasion  de 
vengev  sqr  eux  la  mort  du  digue  officier  dont  il  portait  lé 
nom,  et  dont  l'expérienc..  avait  guidé  ses  preiniers  pas 
dans  la  carrière  mariliuiL'.  Durant  ccltecampague  même  et 
dans  celles  qui  suivirent,  jusqu'à  la  mort  de  Louis  XUI.  il 
tint  brayejnent  sou  seriucul;  au  milieu  des  fréquents  conllits 
ou  les  escadres  de  France  se  tiouvèrent  en  l'ac^  de  celles  de 
l'Espagne,  les  Espagnols  m;  manquaient  pas  de  recoBiiaitrc 
le  va,isseau  qu'il  cp'mmai^dait  ;)  la  vigueur  de  .son  attaque, 
a  l'action  meurtrière  dç.spn  feu,  à  l'acharnement  de  sa 
poursuite.  ,  ,  , 

L'espèce  d'armistice  qui  s'établit  entre  les  deux  puisr 
sancos  sur  la  fin  du  règne  de  Louis  Xlll  et  pendant  les 
premières  années  de  la  minorité  de  Louis  XIV,  dètermiua 
Duquesne  à  passer  au  service  de  Suède,  où  son  père  avait 
lui-même  servi  avec  distinction  et  laissé  d'iionorables  sou- 
venirs. La  célèbre  Christine,  fille  de  Gustave-Adolphe,  ré- 
gnait alors  à  Stockholm;  elle  était  en  guerre  avec  son  voi- 
sin de  la  Baltique,  C.liristieru  IV,  roi  de  Danemark.  Sa 
marine  luttait  pènililement  contre  celle  des  Danois.  Duj- 
quesue,  4'aJ)ord  major  général  de  son  armée  de  mer,  ^ 
bientôt  nprés  vice-amiràl,  contribua  puLssiimment  ^  rele- 


(1)  Kloquet,  Anecdotes  normandes.  Rouen,  1858iJ^ 


i.i  ,lj 


58 


LES  MARINS  ILLISTRKS. 


ver  la  Unlle  siii'doise  de  son  infériorité.  Il  commandait  en 
1544  nne  division  de  l'armée  navale  qni  força  les  Danois 
à  lever  le  siège  de  Gotlu  mbourg,  et  ([ui  fit  éprouver  à  leur 
llotle  une  déroute  complète.  Duquesne  se  signala,  dans 
cette  mémorable  affaire,  en  prenant  à  l'abordage  le  vais- 
scau-ainiral,  à  la  suite  d'une  luHe  sanglante  où  l'amiral 
danois  fut  tué.  Bien  en  prit  au  roi  Christiern.  qui  com- 
mandait lui-même  sa  llolte,  d'avoir  quitté  la  veille  ce  bâ- 
timent pour  se  faire  soigner  d'une  blessure  qu'il  avait  re- 
çue dans  un  combat  précédent. 

Duquesne  rentra  en  France  en  1647,  et  commanda  l'une 
des  escadres  qui  devaient  aider,  selon  toute  apparence,  le 
duc  de  Guise  à  conquérir  le  royaume  de  Naples,  à  la  fa- 
veur des  révoltes  suscitées  par  le  mauvais  gouvernement 
des  Espagnols.  Mais  cette  entreprise  n'eut  pas  de  suile,  (  t 
la  flotte  française  revint  en  France  après  une  apparition 
devant  Naples  et  quelques  coups  de  canon  tirés  à  la  flotte- 
espagnole.  Ce  fut  une  promenade  militaire  bien  plus 
qu'une  cxpèdilion. 

La  Fronde  avait  rempli  la  France  de  troubles.  En  l(i50, 
les  Bordelais,  épousant  la  querelle  du  grand  Condé,  s'é- 
taient associés  à  sa  révolte,  et  les  Espagnols  avaient  armé 
quelques  vaisseaux  pour  les  soutenu'.  La  marine  royale 
était  tombée  dans  un  tel  désarroi,  que  le  gouvernement 
se  trouvait  dans  l'impossibilité  de  leur  opposer  la  moindre 
escadre.  Duquesne  eut  assez  de  patriotisme  et  de  crédit 
pour  eu  armer  une  à  ses  frais,  qu'il  conduisit  à  la  ren- 
contre des  Espagnols.  Les  deux  escadres  arrivèrent  en 
incnie  temps  dans  la  rivière  de  Bordeaux.  Les  Espagnols 
voulurent  en  bsr''er  l'entrée  à  Duquesne,  mais  il  la  fran- 
chit malgré  eos,  et  son  ap|iarition  imprévue  sous  les  murs 
de  la  ville  réroUèi;  ne  eùiitrilnia  pas  médiocrement  à  ra- 
mener les  Çovdelnis  à  de  meilleurs  sentiments,  et  à  les 
faire  rentrer' dans  le  devoir.  —  Chemin  faisant,  il  avait 
rencontré  lin^  ilotte  ungljise.  Suivant  une  orgueilleuse 
prélcnilion  nliiclièe  alors  par  cette  nation,  le  commandant 
lui  fit  dire  <{■.■  l^ais^er  son  païJUon.  «  Le  pavillon  français 
ne  sera  jiiniai^  deshoMoré  (aut  que  je  l'aurai  à  ma  garde, 
ré|iiiiidil  Huquaaue  :  le  canon  en  décidera,  et  la  fierté  bri- 
taniiique  pourra  bien  céder  (iuj«Hrd.'hui  à  la  valeur  fran- 
çaise. «  Ct>  qu'il  espérait  a»HMva  ;  les  Anglais,  bien  que 
frcs->n|wiDiirs  en  nnmhii',  furent  mis  en  fuite  après  un 
conihnt  ij>çurtrier.  Ihiquesde.  l'ut  blcMi'  et  dhligé  de  relâ- 
cher au  ppit  de  Inest  pua^rréparei»  jDS  avaries;  mais  il 
avJiSt  jjmijlenu  l'honneur  du;jiayillon  ejs^^é  une  bonne 
leçoiv.yff orgueil  de  nos  vdisifis  d'oulr^Hsnche  :  il  se 
trouvait  doublement  payé. 

Toutefois,  son  dèsiilféressemétil  et  sa  valeur  ne  restèrent 
point  sans  autre  rècom)iense  :  Anne  d'Autriche,  reine- 
régente.  Ip  nomniii  c\)c(  d'escadre  ;  et,  ne  pouyant  le  rem- 
libill-ser  'inVtiiédialem»;|'i't  des  dèpijnses  qft'îl'  rtyait  faites 
{tour  ranuerneiil  d^^'Ou  efcadrc,  elle  lui  dnuna,  par  forme 
dp  di^donintag' lUMif.  lile  et  le  chMcan  d'Indre  en  Breta- 
gne, qui  ét'iieiH  de  ^(!ln  douioiiie. 

La  itullitè  des  npéralions  inarititn.es  iiendant  les  arifiées 
<(ui  suivirent,  et  le  repos  que  proCMi'îi  lapalx  des  l'yrènées, 
forment  un  grand  \idi*  ilans  la  cArrivre  militaire  de-  Dii' 
quesne.  Penîlaiil  i'ingt  ans,  il  se  vit  obligé  de  ennsacrçr 
son  aclivilé  tt  «.on  ifeiile  aux  spéculaliftns  de  l'armateur 
et  aux  IravhU.'t  de  l'industrie  privée.  Si  cette  période  d'oc- 
cupations pflCifiqufs  fut  stérile  pour  Si!  gloire,  elle  ne  If 
l'uf  point  pour  s(in  ,lvtiiicej|nertl  dans  la  scîeiiCe  iiautiqtiè; 
1*cx[iérieitcé  èl  les  ei)hiiaKsances  spéciales  qu'il  8C(tuit 
alors  le  pré|iiirereiit  ;idiuiralilement  à  seconder  l'illustre 
t3é!b(  rt  dans  rficcornplissemenl  d^s  réforme*  ipi'il  avait 
tiftiçiies  pour  ri'lever  la  marine  frilnçaise  et  rêlevel"à  Hn 
i^etjfê  de  grandeur  et  de  pmspérité  ((u'elle  n'avait  jamrtis 
■forihues, 

',  Lii  [raix  des  l^yrénfe  ayant  clé  ronipue  efi  l(Ki7,  Oll- 
quesne  fut  rappelé!!  l'activité  avec  le  titre  de  lieutenSfit 
"général  dos  aliftée^  navales;  u  et  c'était  pfirtieuliércliièht 
(sur  lui,  dit  ini  historien,  qui>  Louis  \\V  H  (îolliert  se  re- 
posaient dt;  la  dlrerliiui  de  tontes  les  grandes  aeiious  nav«- 
les.  On  rcfohiiVifiiidMit.i  chacun,  en  toute  occasion,  de  S'en 
^<è^<!^'y•  ti  ses  ii'on'Wls  (IV.  '>'Cv)^w4dM»ri'Hiytofre  ne  ïaital^ 

(Ij  Léon  Uuitutli  i/aiàitHiij-*{taUiii<.ir*uokVMk  ,lt>uiJur'i  (I, 


cune  mention  do  lui  à  cette  époque:  il  est  vrai  que  la  guerre 
était  toute  continentale,  et  ne  prit  un  caractère  maritime 
qu'en  1072,  alors  que  les  Hollandais  y  intervinrent,  et 
qu'on  vit  ces  alliances  contre  nature  de  la  France  et  de 
l'Angleterre  d'un  côté,  de  l'Espagne  et  de  la  Hollande 
de  l'autre. 

(1672)  La  Hotte  française,  que  commandait  le  duc  Jean 
d'Estrées,  s'était  réunie  à  celle  d'Angleterre,  sous  les  or- 
dres du  duc  d'York,  qui  fut  depuis  le  malheureux  roi 
Jacques  II.  L'armée  navale  hollandaise,  conduite  par  l'il- 
lustre Ruyter,  vint  à  leur  rencontre  dans  la  baie  de  Sole- 
bai,  sur  les  côtes  d'Angleterre.  Le  combat  s'engagea  le  7 
juin,  sur  les  cinq  heures  du  matin,  et  dura  jusqu'.i  huit 
heures  du'soir.  Duquesne,  qui  commandait  la  seconde  di- 
vision de  l'escadre  française,  eut  affaire  ;i  Everlzen,  vice- 
amiral  de  Zélande,  le  battit  et  lui  lit  éprouver  une  perte 
considérable.  .lamais,au  témoignage  de  Ruyter  lui-même, 
bataille  n'avait  été  plus  sanglante,  ni  moins  décisive;  les 
deux  partis,  en  se  retirant  pour  réparer  respectivement 
leurs  pertes  et  leurs  avaries,  s'attribuèrent  également  la 
victoire. 

L'année  suivante  (lf>73),  les  escadres  combinées  de 
France  et  d'Anglelerre  se  remirent  en  campagne  sous  les 
mêmes  chefs.  Elles  allèrent  chercher  dans  ses  propres 
eaux  la  llolte  hollandaise,  et  Irois  grandes  affaires  s'en- 
gagèrenl  consécutivement,  les  7,  14  et  21  juin,  sous  les 
côtes  de  la  Hollande.  D'Estrées  et  Duquesne  y  maintinrent, 
comme  l'année  précédente,  l'honneur  et  la  répulalion  de 
nus  armes;  mais  il  y  avait  plutôt  jalousie  qu'émulation 
entre  les  deux  flottes  combinées;  et  le  peu  d'ensemble  et 
d'accord  qui  régna  dans  leurs  opérations  ne  |iermit  pas 
d'olilenir  des  résultats  proportionnés  aux  forces  mises  en 
jeu,  et  à  l'habileté  des  chefs  qui  les  dirigeaient  :  le  but 
de  l'expédition  fut  manqué;  on  ue  put  opérer  la  descente 
projetée  sur  le  territoire  des  Provinces- Unies.  On  ne  fit 
qu'ajouter  à  la  gloire  du  grand  Ruyter,  que  le  maréchal 
d'Esirées  eut  la  magnanimité  de  proclamer  lui-même,  en 
écrivant  à  Colberl  ces  dignes  et  nobles  paroles,  qui  lui  fe- 
ront toujours  autant  d'honneur  qu'une  victoire  :  «  Je  vou- 
drais avoir  payé  de  ma  vie  la  gloire  que  Ruyter  vient 
d'acquérir.  » 

«  D'Estrées  méritait,  dit  Voltaire,  qne  Ruyler  parlât 
ainsi  de  lui.  »  Mais  l'illustre  amiral  hollandais,  qui,  dans 
ces  deux  dernières  campagnes,  avait  pu  comparer  aux 
ceuvies  et  d'Estrées  et  Ducinesne,  n'avait  pu  que  s'éton- 
ner de  voir  le  rôle  subalterne  dévolu  à  celui  qui  aurait  dii 
avoir  le  premier.  Son  instinct  de  héros  lui  avait  révélé 
dans  Duquesne  le  seul  rival  digne  de  lui.  Là  où  Duquesne 
commandait,  il  avait  reconnu  l'allure  magistrale  et  sûre 
du  véritable  général  de  mer,  et  il  sentait  inlérieuremeut 
que  l'issue  de  cette  lutte  navale  eût  pu  être  funeste  à  la 
Hollande,  malgré  tous  ses  efforts,  si  la  direction  des  opé- 
rations des  alliés  eût  été  livrée  plutôt  aux  calculs  du  génie 
qu'aux  inspirations  de  la  valeur,  plutôt  à  un  Duquesne 
qu'à  un  duc  d'Estrées.  Celui-ci, marin  de  fraîche  date,  bien 
que  louchant  déjà  à  la  cinquantaine,  avait  encore,  et  il  avait 
la  franchise  de  le  reconnaître,  des  leçons  à  recevoir  ;  Du- 
quesne, véritable  enfant  de  la  mer,  et  vieux  déjà  d'une 
expérience  de  cinquante  années,  était  en  mesure  d'en  don- 
ner et  de  marcher  de  pair  avec  les  plus  grands  maîtres  : 
il  le  lit  bien  voira  quelques  années  de  là.  Ruyler,  en  par- 
lant de  Duquesne  et  de  d'Esirées,  comme  on  l'a  vu  au  dé- 
but de  celte  notice,  était  sévère,  peut-être,  envers  le  si  - 
coud,  mais  juste  envers  tous  les  deux  :  son  jugement  de- 
vait être  celui  de  la  postérilé. 

Enfin  le  moment  approche  où  l'amiral  dieppois  va  don- 
ner à  la  France  et  a  l'Europe  la  mesure  de  sa  valeur  réelle, 
et  se  trouver  porlé,  par  la  force  des  choses,  à  sa  véritable 
^lace.  Eu  IC'24,  Messine,  une  des  principales  villes  de  la 
bicile,  avait  secoué  le  joug  des  Esp.ignols  pour  se  placer 
sous  la  protection  de  la  France.  Yivonne,  général  des  ga- 
lères, y  fut  envoyé,  au  commencement  de  1075,  en  qua- 
lité de  vice-roi,  avec  une  escadre  de  huit  vaisseaux  de 
guerre,  que  rommandait  sous  ses  ordres  le  lieutenant  gé- 
néral Duquesne.  Cette  escadre  entra  triompb.alemenl  dans 
le  port  de  .Messine,  le  14  février,  après  avoir  foudroyé  cl 
mis  en  fuite  une  lli>Ue  de  trente-sept  vaisseaux  espagnols. 


LKS  MARI.NS  II.LISTHKS. 


39 


qui  avait  essayé  de  lui  fermer  l'entrée  du  détroit.  L'affaire 
fut  aussi  vive  que  meurtrière.  Duqncsne,  qui  s'était  mis 
à  l'avanl-aarde  avec  trois  vaisseaux,  eut  d'abord  à  soute- 
nir tout  l'effort  du  combat,  et  les  Espagnols,  dix  fois  plus 
nombreux,  s'étaient  acharnés  sur  !■'  vieux  marin  avec  nne 
:irJeur  et  une  opiniâtreté  désespérées.  Mais  ils  n'avaient 
pu  ni  l'écraser,  ni  même  le  faire  reculer  d  une  demi-en- 
cablure, et  leur  fougue  s'était  inutilement  épuisée  contre 
son  imperturbable  sang-froid.  «  Impassible  comme  le  gé- 
nie de  la  guerre,  dit  un  historien,  il  détachait  de  superbes 
bordées  contre  tous  les  vaisseaux  qui  se  llattaient  de 
l'approcher .  et  le.s  rejetait  l'un  après  l'autre  à  dis- 
lance ^li.  » 

En  vertu  des  régies  de  la  hiérarchie,  les  honneurs  de 
la  journée  furent  attribués  à  Vivonne;  elle  lui  valut  même 
le  bâton  de  maréchal  de  Franc  :  mais  il  eut  été  difOcile 
de  persuader  aux  hommes  du  métier,  et  surtout  à  ceux  qui 
faisaient  partie  de  l'escadre  victorieuse,  que  la  victoire 
n'était  pas,  avant  tout,  l'œuvre  du  génie  et  de  l'expérience 
de  Duquesne.  On  savait  très-bien  à  quoi  s'en  tenir  sur  ce 
point  à  Versailles;  aussi,  lorsqu'on  apprit  que  les  Espa- 
gnols avaient  appelé  les  Hollandais  à  leur  aide,  et  que  le 
grand  Ruyter  conduisait  la  flotte  des  Provinces-Unies  dans 
la  mer  de  Sicile,  on  comprit  très-bien  que  ce  n'était  pas 
Vivonne,  mais  Duquesne  qu'il  fallait  opposer  à  un  si  rude 
jouteur. 

Duquesne  se  trouvait  alors  à  Toulon,  où  le  vice-roi  l'a- 
vait envoyé  avec  une  partie  de  la  flotte  de  la  Méditerranée, 
pour  eu  ramener  des  vivres,  des  munitions  et  des  ren- 
forts. On  le  consulta  ;  il  proposa  un  plan  de  campagne  qui 
fut  adopté,  et  dont  on  lui  confia  l'exécution.  Il  arma  une 
llolte  de  vingt  vaisseaux  de  guerre  et  de  six  brûlots,  qui 
sortit  de  Toulon  le  17  décembre  1675,  pour  se  portera 
la  rencontre  de  la  Hotte  qui  portait  le  pavillon  de  Ruyter. 
C'était  une  grande  épreuve  qui  commentait  pour  le  marin 
dieppois!  o  On  l'allait  voir,  dit  .M.  Léon  Guérin,  utiliser 
pour  ses  propres  desseins  son  expérience  consommée, 
la  merveilleuse  sin-elé  de  son  coup  d'iïil,  l'énergique  et 
puissante  domination  de  son  sang-froid  entre  le  ciel  et 
les  flots,  dans  la  tempête  des  batailles;  on  l'allait  voir 
à  travers  la  fumée,  les  boulets,  la  mitraille,  se  développer 
dans  toute  l'éteudue  de  son  génie.  » 

Ruyter  s'était  réjoui  d'apprindre qu'il  aurait  bientôt  à  se 
mesurer  avec  un  adversaire  digne  de  lui.  Un  capitaine 
anglais,  l'ayant  rencontré  avec  sa  flotte  à  la  hauteur  de 
Meiazzo,  ville  de  Sicile,  qui  n'est  qu'à  huit  lieues  de  Mes- 
sine, lui  demanda  pourquoi  il  louvoyait  ainsi  dans  ces 
parages;  le  célèbre  amiral  des  Provinces-Uuies  répondit  : 
«  J'attends  le  brave  Duquesne.  »  L'attente  ne  fut  pas  lon- 
gue, et,  le  7  janvier  167(5,  les  deux  flottes  se  trouvèrent 
en  présence,  non  loin  des  iles  de  Lipari. 

Nous  avons  fait  connaître  la  force  de  la  flotte  fran- 
çaise: celle  de  Ruyler  se  composait  de  vingt  -  quati'c 
vais.seaux  de  guerre^  quatre  brûlots,  deux  Uùtes  et  neuf 
galères  d'Espagne.  La  première  journée  et  la  nuit  qui  lui 
succéda  se  passèrent  en  évolutions  préparatoires,  chacun 
des  deux  amiraux  cherchant  à  s'emparer  du  vent.  Vers  le 
matin,  il  se  déclara  décidément  pour  les  Français,  et.  dos 
la  pointe  du  jour,  Duquesne  força  de  voiles  vers  les  enne- 
mis, qui  se  tenaient  à  deux  lieues  de  lui,  sous  le  vent  de 
File  de  Stromboli.  la  plus  septentrionale  des  iles  de 
Lipari. 

L'amiral  français  avait  divisé  sa  flotte  en  trois  escadres  : 
celles  d'avant-garde  et  d'arriere-garde  étaient  composéc^ 
chacune  de  six  vaisseaux;  la  preuiière  avait  pour  coni- 
mandant  le  marquis  de  Reuilly-d'llumières,  officier  aussi 
brave  qu'expérimenté;  Cabaret,  l'ainé.  commandait  la  se- 
conde, monté  sur  \c  Sans-Pareil.  Duquesne  s'était  réservé 
le  corps  de  bataille  formé  de  huit  vaisseaux  :  il  avait  ar- 
boré son  pavillon  sur  le  Samt-Esprit,  l'un  des  plus  ma- 
gniliques  vaisseaux  de  la  marine  royale.  Il  avait  pour  ma- 
telots {'2)  le  Pompeux  et  le  Sceptre,  commandés,  l'un  par 


(1)  Léon  Guérin,  Hist.  maritimi  de  France. 

(2)  Les  deux  vaisseaux  entre  lesquels  le  vaisseau  pavillon,  ou 
hefde  division,  doit  combattre  dans  l'ordre  de  bjlaille. 


le  Provençal  de  \  albelle.  l'autre,  par  le  Normand  de  l'our- 
»iHe:  le  premier,  chef  d'escadre,  le  second,  à  la  veille  de 
l'èlre,  —  deux  officiers  d'élite  parmi  cette  élite  d'officiers, 
tels  que  les  Relingue,  les  Villetle,  les  CoëtlogOQ,  un  La 
Galissonnière,  un  Langeron  ;  tous  appelés  à  occuper  un 
j'iur  le  sommet  de  la  hiérarchie  navale,  et  qui  tous  avaient 
sollicité  à  l'envie  l'honneur  de  seconder  Duquesne  dans 
sa  lutte  contre  Ruyter. 

L'amiral  hollandais  avait  aussi  divisé  sa  Hotte  en  trois 
escadres  :  Verschoor  à  la  tête,  dellaan  à  la  queue,  étaient 
ses  vice-amiraux;  car,  comme  Duquesne,  il  avait  gardé 
pour  lui  le  corps  de  bataille.  A  l'ombre  du  volcan  tou- 
jours embrasé  de  Stromboli,  il  avait  disposé  sa  ligne  de 
combat.  Il  était  prêt  à  répondre  au  premier  appel  de  son 
adversaire,  qu'il  voyait  s'avancer  magistralement  sous 
l'impulsion  d'une  brise  favorable.  «  .\  l'ordre  merveilleux 
dans  lequel  les  Français  arrivaient  sur  lui,  il  reconnut 
bien  Duquesne,  et  ne  put  se  défendre  dadinirer.  »  Celte 
reii.arque  est  de  M  Léon  Guérin,  aui|uel  nous  nous  per- 
m  tirons  encore,  dans  lintérétde  nos  lecteurs,  d'emprun- 
ter une  saisissante  description  des  préliminaires  du  com- 
bat mémorable  qui  allait  s'engager. 

«  Des  deux  côtés  les  vaisseaux  élaient  en  ligne,  distants 
les  uns  des  autres  d'une  encablure  ou  deux  cents  mètres, 
jiour  ne  point  courir  le  risque  de  s'aborder  iuvolnnlaire- 
meut.  Presque  toutes  les  voiles  étaient  ferlées  ou  repliées 
autour  de  leurs  vergues:  il  n'y  avait  que  les  huniers,  ces 
voiles  trapézieunes  qui  posent  si  fièrement  au-dessus  des 
bas  mais,  qui  se  gonflassent  encore  au  souffle  de  la  brise. 
Le  branle-has  s'était  fait  en  un  clin  dœil  ;  tous  les  hamacs 
ou  branles  avaient  été  dépendus  et  jetés  avec  les  malelas 
et  autres  objets  dans  les  filets  de  bastingage  tendus  au- 
dessus  des  bords  des  vaisseaux,  pour  amortir  l'effet  des 
canons  ennemis  ;  les  cloisons  des  chambres,  démontées, 
n'avaient  pas  même  été  mises  à  l'abri  du  branle-bas,  afin 
de  parer  les  batteries  de  long  en  long.  Des  tonneaux  de- 
bout et  défoncés,  les  uns  pleins  de  boulets  pour  l'usagi- 
des  canonniers,  les  autres  d'eau,  étaient  rangés  d'espace 
en  espace,  sur  le  milieu  des  ponts,  avec  des  cuirs  trem- 
|iés,  destinés  aussi  à  arrêter  les  incendies.  De  la  cendre  et 
du  sable  élaient  répandus  partout  pour  eni|iêcher  les  pieds 
de  glisser  dans  le  sang,  qui  tout  à  l'heure  allait  couler. 

«  Uiioique  l'abordage  fut  devenu  exi reniement  rare 
dans  les  batailles  générales,  depuis  que  l'art  de-se  disposer 
en  ligne  laissait  presque  tout  à  faire  à  la  manœuvre  et  à 
l'artillerie,  on  n'en  avait  pas  moins  placé  avec  ordre,  en- 
tre les  sabords  (II,  pour  le  cas  échéant,  toutes  les  armes 
dont  on  se  servait  alors  sur  les  vaisseaux  une  fois  qu'ils 
s'étaient  accrochés  :  d'abord,  pour  défendre  l'abordage, 
les  piques,  les  demi-piques,  les  esponlons,  assez  sembla- 
bles à  ces  dernières,  les  longues  hallebardes  et  pertuisa- 
nes  à  la  lame  armée  d'un  croissant;  puis,  pour  passer  à 
l'abordage,  bs  pistolets,  les  sabres  et  les  haches  d'armes 
nu  fer  tranchant,  à  crochet  et  à  pointe. 

•I  Chacun  était  a  son  poste  sur  son  bord  :  les  capitaines  à 
l'élage  le  plus  élevé  de  la  poupe,  pour  donner  leurs  ordres 
et  surveiller;  les  lieutenants  et  les  enseignes  dans  les 
lialleries,  pour  faire  servir  le  canon:  les  maiires  sur  les 
diinettfs,  ces  sortes  de  belvédères  de  l'arrière  des  vais- 
seaux, afin  d'entendre  les  ordres  de  manœuvres  des  capi- 
taines et  de  les  faire  exécuter.  Des  soldats  et  des  matelots 
étaient  distribués  à  chaque  pièce  de  canon,  au  nombre  de 
sepl.  neuf  ou  onze,  selon  le  calibre:  d'autres  se  tenaient 
sur  le  pont  d'en  haut,  armés  de  fusils  et  plus  encore 
de  mousquets,  arme  si  i.n  usage  autrefois,  qui  se  tirait 
au  moyen  d'une  mèche;  quelques-uns  étaient  postés  jus- 
que sur  les  hunes,  ces  plates-formes  situées  au  faite  des 
mais  des  vaisseaux,  et  qui.  outre  leur  utilité  première 
pour  l'ensemble  de  la  mature  et  de  la  voilure,  et  de  ceux 
qui  v  sont  spécialement  affectés,  présentent,  au  moment 
du  combat,  des  sortes  de  citadelles  aériennes  d'où  la  mort 
peut  choisir  ses  victimes... 

0  11  y  eut  un  moment  muet,  mais  solennel.  Pas  im  coup 
de  canon  encore  n'avait  été  tiré,  et  pourtant  on  se  trouvait 

(1)  Sabord,  embrasure  pratiquée  dans  le  côté  du  vaisseau  pour 
y  placer  le  canon  en  batterie. 


40 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


à  portée;  toutes  les  poitrines,  même  celles  des  plus  bra- 
ves, étaient  soulevées;  nn  frissonnement  indélinissable  les 
parcourait  intérieurement;  une  extrême  anxiété  régnait 
sur  chaque  vaisseau.  Le  duel  entre  Duquesne  et  Ruyter, 
dont  les  préliminaires  avaient  été  si  majestueux,  allait 
commencer  éclatant  et  terrible.  » 

L'impatience  d'un  vaisseau  de  l'avaut-garde.  qui  de- 
vança le  signal  de  l'amiral,  et  une  inandnivre  mal  accom- 
plie, après  le  signal  donné  par  Preuilly,  commandant  de  cette 
escadre,  faillirent  compromettre  dés  le  début  la  Hotte  fran- 
çaise; mais  Dufjuesne  eut  bientôt  paré  à  ce  double  acci- 
dent. Voici  sa  division  en  travers  de  celle  de  Ruyter.  Lan- 
geron,*de  Béthune.  Valbelle,  ont  fièrement  pri'hidé  ;i  la 
lutte  sous  les  yeux  de  leur  amiral.  Valbelle  surtout,  qui 
se  trouvait  sous  te  feu  de  l'amiral  hollandais,  justifiait,  par 


sa  mâle  contenance,  l'honneur  que  lui  avait  fait  Ruyter 
de  se  mesurer  corps  à  corps  avec  lui.  Il  allait  succom- 
ber cependant,  lorsque  Duquesne  hii-mênie  s'avança  pour 
le  dégager  des  étreintes  de  son  terrible  ennemi.  ^ 

«  On  vit  alors  Duquesne  et  Ruyter  se  rencontrer  vais- 
seau à  vaisseau.  Les  deux  Jupiters  sont  aux  prises,  et  les 
foudres  qu'ils  se  lancent  l'un  à  l'autre  avec  une  rapidité 
effrayante,  qui  n'exclut  pas  l'ordre  le  plus  parfait,  domi- 
nent et  font  taire  les  éléments  (I).  »  Les  coups  de  Ruyter 
sont  terribles,  mais  ceux  de  Duquesne  sont  plus  terribles 
encore,  et  c'est  Ruyter  qui  cède;  il  se  retire  doucement, 
avec  orilre,  dissimulant  autant  qu'il  peut  les  ravages  qui 
le  forcent  à  se  dérober  à  la  lutte,  et  faisant  bonne  conte- 
nance jusqu'à  la  fin.  Tous  les  vaisseaux  de  son  corps  de 
bataille  se  laissent  dériver  à  la  suite  de  leur  amiral 


/.A  /K^ 


On  vit  alors  Huiiui.' 


conlier  vaiïseau  a  vnissc.in 


Duquesne,  après  avoir  fait  reculer  Ruyter,  ordonne  à 
Preuilly  de  donner  avec  toute  son  escadre  sur  celle  du 
contre-amiral  Vcrscboor.  Preuilly  avait  à  réparer  sa  faute 
du  début  :  il  le  fit  en  brave  et  énergique  capitaine  qu'il 
était,  et  son  attaque  fut  ^i  terrible,  que  tous  les  vaisseaux 
de  l'escadre  ennemie  furent,  pour  ainsi  dire,  en  un  clin 
d'œil,  désemparés  de  la  manière  la  plus  pitoyable;  ces 
vaisseaux  n'étaient  plus  qu'autant  de  charniers  couverts 
d'hommes  horriblement  mutilés,  de  membres  sanglants  et 
dispersés.  On  retrouva  sous  un  monceau  de  cadavres  celui 
du  malheureux  contre-amiral  Verschoor. 

La  nuit  mit  fin  au  combat,  et  sauva  sans  doute  l'arriére- 
gardc  ennemie,  qui  fnl  à  jieine  engagée,  d'une  défaite  sem- 
blable à  celle  de  la  première  escadre. 

Cette  victoire  n'était  pas  décisive,  mais  elle  venait  d'éle- 
ver au  plus  haut  rang  la  marine  française,  en  prouvant 
que,  si  elle  ne  le  cédait  à  aucune  autre  par  la  bravoure 
de  ses  officiers,  elle  jjossédait  eu  outre  un  général  ca- 
pable de  se  mesurer  avec  celui  qui  avait  tenu  jusqu'à  pré- 
sent le  sceptre  de  la  tactique  navale  sur  les  mers  euro- 
péennes. 

Louis  XIV  s'enqiressa  d'éirire  de  sa  m.iin  au  lieutenant 


général  Duquesne  pour  le  tomplimenler  sur  sa  victoire. 

Duquesne,  pour  ne  pas  compromettre  le  succès  définitif 
d'une  entreprise  si  bien  commencée,  différa  sagement  la 
reprise  delà  lutte.  Aussi  bien,  sa  flotte  avait  besoin  de  ré- 
parations et  SCS  équipages  de  quelque  repos;  il  fit  le  tour 
de  la  Sicile,  et  enli'a  dans  le  détroit  de  Messine  par  le  sud, 
au  lieu  d'y  entrer  par  le  nord. 

Les  deux  flottes  se  radoubèrent  à  loisir  ;  elles  reçurent 
l'une  et  l'autre  quelques  renforts,  et  se  trouvèrent  ainsi 
en  mesure  de  rentrer  en  lice,  mais  pour  engager  cette  fois 
une  partie  décisive.  Duquesne  sortit,  le  '20  avril  1(171),  du 
uort  de  Messine,  à  la  tète  de  trente  vaisseaux  et  de  huit 
urûlols.  Il  longea  la  côte  orientale  de  Sicile,  sûr  de  ren- 
contrer de  ce  côté  la  flotte  hollandaise,  qu'il  savait  à 
l'ancre  dans  le  port  de  Syracuse.  Il  la  rencontra  en  effet, 
le  'i'I  avril,  à  la  hauteur  du  mont  Etna  ou  mont  l!ibel,(|ui 
projelle  incessamment  sa  blanchâtre  vape\M'  de  soufre  sur 
le  ciel  bleu  de  la  Sicile.  La  flotte  hollandaise  se  composait 
de  vingt-neuf  vaisseaux  de  guerre,  neuf  galères  et  quel- 
ques brûlots.   Ruyter,  celte  fois,  s'était  placé  à  l'avanl- 


LKS  MARINS  ILLUSTRES. 


41 


carde,  tandis  que  Dmiuesne,  comme  pour  la  journée  de 
tjlromboli,  s'tliil  réservé  le  corps  de  bataille.  Il  avait 
donné  son  avant-irarde  au  brave  d'Almeiras,  qui  devait 
payer  de  sa  vie,  dans  celle  journée,  l'honneur  de  se  me- 
surer le  premier  avec  Ruyter;  Gabaret  avait  conservé  le 
commandement  de  l'arriérc-iiarde. 

Un  épisode  de  bon  au2;urepour  les  Français  forma  comme 
le  prologue  du  grand  drame  qui  allait  s'accomplir  :  à  peine 
les  deux  Hottes  avaient-elles  pris  leurs  positions,  qu'on  vit 
avec  un  étonnement  mêlé  d'admiration  un  vaisseau  fran- 
çais qui  passait  superbement  entre  les  deux  lignes  pour 
venir  prendre  sa  place  au  corps  de  bataille  de  Uuqnesne. 
("élail  la  Sirène,  que  le  chevalier  de  Rélhuue  amenait  du 
port  d'.Agosla,  ou  les  escadres  d'Espagne  et  de  Hollande 
n'avaient  pu  parvenir  naguère  à  la  briller,  et  qui  n'enten- 
dait pas  qu'il  se  livrât  si  prés  de  son  mouillage  une  grande 


balaiUe  sans  elle.  Celle  fiere  venue  du  chevalier  de  Bé- 
ihune  fut  saluée  par  des  acclamations  unanimes,  et  elle 
seule  aurait  sui'li  pour  faire  passer  dans  tous  les  cœur? 
l'électrique  enthousiasme  du  combat  (I). 

('e  fut  Ruyter  qui  prit  l'initiative  de  la  lutte,  sur  les  deux 
heures  après  midi,  (  n  se  portant  avec  toute  sa  division  sur 
l'avant-garde  de  la  flotte  française.  L'attaque  fut  des  plus 
vigoureuses,  et  vigoureuse  aussi  fnt  la  riposte:  de  part  et 
d'autre  la  valeur  était  égale.  «  Huyler.  dit  un  de  nos  his- 
toriens maritimes,  ayant  voulu  commander  l'avant-garde, 
l'avait  composée  de  ses  mfilleurs  vaisseaux.  M.  d'.\lraei- 
ras.  animé  par  la  gloire  de  se  mesurer  avec  un  si  grand 
homme,  faisait  des  efl'orts  extraordinaires;  il  endommagea 
beaucoup  quatre  des  meilleurs  vaisseaux  hollandais;  mais 
il  ne  jouit  point  de  l'honneur  de  la  victoire  qu'il  avait  pi'é- 
parée  à  l'armée  du  roi  par  cette  action  de  vigueur,  il  fut 


Sire,  quand  j'ai  combattu  pour  Voire  Majesté,  je  n'ai  pas  songé  si  elle  était  dune  autre  religion  que  la  mienne.  —  Page  42. 


eiuporté  d'uu  coup  de  canon.  L'équipage  de  son  vaisseau, 
déconcerté  pav  sa  mort,  ne  fit  plus  les  mêmes  manœu- 
vres; le  navire  arriva  considérablement  et  se  trouva  en- 
tièrement hors  de  ligne.  Ce  malheur  n'empêcha  pas  ce- 
pendant le  reste  de  la  division  de  soutenir  avec  une  égale 
fermeté  l'effort  de  Ruyter.  .M.  Gralier  remplit  le  vide 
qu'avait  formé  le  vaisseau  de  M.  d'Almeiras  en  s'éloi- 
gnanl;  il  se  battit  contre  Ruyter,  et  répondit  au  feu  de  cet 
amiral  pendant  prés  d'une  heure.  M.M.  de  Chàteauneuf,  de 
ForbiOil),  de  Belle-Fontaine,  de  .Saint-.\uhin,  et  tous  les 
autres  capitaines,  firent  aussi  merveilles.  Plusieurs  vais- 
seaux hollandais  furent  forl  maltraités,  et,  les  quatre  qui 
l'avaient  déj,à  élé  beaucoup  avant  la  mort  de  M.  d'.\lmei- 
ras  ne  pouvant  plus  soutenir  le  combat,  Ruyter  fut  obligé 
de  les  faire  remorquer  par  les  galères  d'Espagne,  qui  les 
conduisirent  à  Syracuse. 

«  L'amiral  hollandais,  se  trouvant  alors  fort  affaibli,  et 
désespérant  de  pouvoir  rompre  l'avant-garde  française,  fit 

(1)  Il  ne  faut  pas  le  confondre  avec  ClauJe  de  Forbin:  il  était 
son  t'rèrc  aîné. 


un  mouvement  pour  s'approcher  de  son  corpv  de  bataille. 
L'occasion  était  belle  pour  les  Français;  s'ils  en  avaient 
prolité,  leur  victoire  aurait  élé  complète.  Il  était  aisé  à  leur 
avaut-garde  de  revirer;  elle  aurait  par  ce  moyen  gagné 
le  vent,  et  enfermé  Ruyter  entre  elle  cl  le  corps  de  ba- 
taille... Mais,  après  la  mort  de  .M.  d'Almeiras,  l'équipage 
du  Lis  avait  oublié  de  désarhorer  le  pavillon  du  vice-ami- 
ral, et  sa  mort  était  restée  ignorée  du  reste  de  la  Uolle;  ce 
qui  avait  empêché  le  chevalier  de  Valbelle.  chef  d'escadre, 
de  prendre  le  commandement,  selon  sou  droit.  11  n'aurait 
pas  manqué  de  faite  une  manœuvre  qui  aurait  rendu  com- 
|ilet  le  triomphe  de  l'armée  du  roi  ;  mais,  les  capitaines  ne 
recevant  point  d'ordres,  chacun  re.Nta  à  son  poste,  el  Ruv- 
ter,  échappé  du  danger  qu'il  avait  couru,  essuya  seulemeiit 
le  feu  de  la  queue  de  l'arricre-garde  (2).  » 

Du  reste,  ce  coup  de  fortune  ne  le  sauva  pas  d'un  autre 
danger  beaucoup  plus  grand  ;  car  il  se  trouva  bientôt  avec 
son  vaisseau  amiral  (la  Concorde)  en  travers  du  Saint- 

(1)  Léon  Guérin,  Hisl.  marilime  de  France. 

(2)  Hisl.  de  la  marine  française,  par  Bois-Mèlé. 


42 


LES  MAUINS  ILLUSTRES. 


Esprit,  ou  l)iu|iipsnp  avait  iirboré  son  i^mvilloii.  «  Une  sorte 
(le  l'.itaiilé,  (lil  l'éloqnent  auteur  de  YHistoire  maritime 
de  Fnince,  !\\a\l  amené  Ruytersonsle  canon  de  Diiquesne. 
Jani.iis  ces  deux  !;'''T"'s  hommes,  même  à  Stromljoli,  ne 
s'olaiciil  renrontrés  de  si  prés  pour  se  combatlre.  La  lutte 
fut  mire  eux,  pour  ainsi  dire,  d'iinmme  à  homme;  elle 
devait  être  décisive;  il  fallait  inévitablement  qu'un  des 
alhli'li  s  y  re^tàt.  Le  Saint-Esprit  avait  avec  lui  le  Saint- 
Michel  et  le  Scipion,  moulés  par  de  Preuilly  el  de  Tour- 
ville,  i|ui  faisaient  à  ses  côtés  un  feu,  une  fumée  si  ef- 
froyables, qu'on  eut  pu  croire  vraiment  la  majesté  de  Dieu 
se  révélant  dans  la  tempête  à  travers  les  éclairs  et  les 
tonnerres.  Quelque  chose  d'extraordinaire  venait  cerlaine- 
menl  de  se  passer  sur  la  Concorde;  son  feu  chancila,  elle 
revira  de  bord  ;i  la  faveur  des  nuages  épais  que  causaient 
de  p<irt  et  d'autre  les  canonnades,  et  l'on  eut  dit  qu'elle 
voulait  aller  ensevelir  i|uelque  mystère  dans  les  profon- 
deurs mêmes  de  la  nuit  qui  s'approchait.  On  ne  devait  sa- 
voir que  plus  tard  tout  ce  que  ce  mystère  renfermait  de 
deuil  pour  la  Hollande. 

«  Cependant  l'escadre  de  l'amiral  de  Haan  et  une  partie 
de  celle  d'Espatçne  occupaient  d'assez  loin  l'arrière-garde 
française.  De  Uaan,  qui  s'était  réservé  à  dessein,  se  dé- 
cida, quoiqu'un  peu  tard,  à  tomber  sur  Cabaret,  qui  tint 
aussi  ferme  que  son  ennemi  arrivait  fort.  On  se  battit  par 
là  de  si  près,  que  l'on  pouvait  se  défier  à  la  façon  des  hé- 
ros d'iiomêre.  On  entendait  les  c.ipitaines  de  Lafayelte,  de 
Langeron,  de  Beaulieu  et  de  Lén.  qui,  de  la  galerie  de 
leurs  vaisseaux,  appelaient  à  l'abordage  les  capitaines  h(d- 
landais.  Les  balles,  la  mitraille,  les  boulets,  les  chevilles 
de  fer,  les  éclats  de  bois  volaient  de  toutes  parts,  el  de 
toutes  parts  les  voiles  étaient  criblées,  déchirées  comme 
de  vieux  drapeaux  ;  la  nu  r  n  tentissait  des  coups  de  canon 
qui  se  succédaient  avec  rapidité  et  souvent  partaient  tous 
à  la  fois.  Le  salpêtre  infectait  l'air  dans  une  large  étendue, 
et  l'Klna  et  ses  fumées  avaient  disparu  derrière  les  nuages 
pénétres  de  Qammes  incessantes  qui  abondaient,  par  les 
sabords  béants  de  chaque  vaisseau,  comme  par  autant  de 
cratères  en  éruption. 

«  Enfin,  la  nuit  abaissant  ses  voiles,  le  contre-amiral 
hollandais  perdit  toule  espérance  de  ramener  du  côté  des 
alliés  la  victoire  qu'ils  n'avaient  pu  obtenir  ni  au  corps  de 
bataille  ni  ,-i  l'avant-garde.  Il  se  rallia  au  gros  de  son  ar- 
mée, pour  laquelle  le  sort  s'était  montré  ce  jour-là  si 
cruel,  et  ce  fut  lui  qui  fut  chargé  de  la  conduire,  à  grand'- 
peine  et  traînant  l'aile,  se  réfugier  dans  le  port  de  Syra- 
cuse. Car  le  mystère  dont  s'était  enveloppé,  en  face  de 
Duqucsne,  le  vaisseau  de  l'auiiral  général  de  Hollande, 
venait  d'êlre  révélé.  Ruyter,  le  grand  Ruyter,  qui  élail 
parvenu  à  l'i'ige  de  soixante-dix  ans,  qui  avait  assisté  à 
tant  de  combats  el  commandé  en  chef  dans  quinze  mémo- 
rables batailles  sans  jamais  avoir  reçu  aucune  atteinte  dan- 
gereuse, s'i'tait  vu  frapper  à  désespérer  de  sa  vie,  dans  la 
journée  du  '2-1  avril  1070.  En  effet,  il  finit  sa  glorieuse 
carrière  le  29  du  même  mois.  (jCtte  mort,  déplorée  même 
des  Français,  laissail  Uuquesne  sans  rival  sur  les  mers.  On 
ne  connut  jilus  désormais  celui  qui  avait  triomphé  du 
grand  Ruyter  (jue  sous  le  nom  du  grand  Duquesne.  C'est 
ainsi  que  la  gloire  du  vaincu  servait  encore  à  rehausser 
celle  du  vainqueur.  » 

La  mission  de  Duquesne  se  trouvait  remplie  ;  rentré  à 
Jlessine,  il  remit  la  Hotte  au  maréchal  de  Vi\onne,  et  re- 
prit uiodestement  le  commandement  d'une  escadre.  Dans 
les  derniers  jours  de  mai,  Vivouue.  voulant  à  son  tour 
s'illustrer  |iar  quelque  grand  exploit,  alla  attaquer,  dans 
le  port  de  Palerme  où  elles  s'étaient  réfugiées,  les  Uottes 
d'Espagne  et  de  Hollande.  Admirablement  secondé  dans 
celte  entreprise  par  Duquesne  (t  Tourville,  il  obtint  un 
succès  complet  de  ravage  el  de  destruction,  qui  réduisit 
les  alliés  à  l'impuissance  de  rien  entreprendre  désormais 
pour  faire  rentrer  la  ville  de  Messine  sous  le  joug  espa- 
gnol. .Mais  la  politique  détruisit  bientôt  l'univre  de  la  vic- 
toire. Louis  XIV  rappela  Vivonne  et  sa  llotle.  eu  même 
temps  qu'il  ouvrait  les  conférences,  préliminaires  de  la 
paix  de  Nimègue  (1078),  qui  rendit  Jlessine  aux  Espa- 
gnols. 

Louis  XIV  eiil  bien  voulu  récompenser  avec  éclat  la 


gbiire  que  Duquesne  s'était  acquise  en  Sicile,  en  lui  re- 
mettant le  bàlou  de  maréchal;  mais,  nous  l'avons  dit,  Du- 
quesne était  calviniste,  et  les  scrupules  religieux  du  roi 
ne  lui  permellaient  pas,  en  celte  circonstance,  de  suivre 
l'impulsion  de  son  cœur.  11  eut  été  heureux  de  pouvoir 
obtenir  la  conversion  du  vainqueur  de  Ruyter,  comme  il 
avait  obtenu  celle  de  Turenne.  «  .'\lonsieur  Duquesne,  lui 
dit-il  un  jour,  je  voudrais  bien  que  vous  ne  m'empêchas- 
siez pas  de  récompenser  vos  services  comme  ils  méritent 
de  l'être;  mais  vous  êtes  protestant,  et  vous  connaissez 
mes  principes  là-dessus.  »  On  assure  que  Duquesne  eut  la 
noble  franchise  de  répondre  au  monarque  :  «  Sire,  quand 
j'ai  combattu  pour  Votre  Majesté,  je  n'ai  pas  songé  si  elle 
était  d'une  autre  religion  que  la  mienne.  »  Riiu  ne  put  le  dé- 
cider à  sacrifier  sa  foi  à  un  calcul  d'ambition  :  ne  croyant 
pouvoir  en  faire  un  maréchal  de  France,  Louis  XIV  en  flt 
(lu  moins  un  marquis.  «  A  cet  effet,  dit  Moréri,  il  acheta 
la  ttrre  du  Bouchel,  prés  d'Etampes,  l'érigea  en  marquisat, 
substitua  à  son  ancien  nom  celui  de  du  Quesne.  el  en  lit  don 
à  l'illustre  lieutenant  général  de  ses  armées  navales.  » 

Devenu  septuagénaire,  arrivé  à  cet  âge  où  la  nature 
sem)jle  faire  à  l'homme  une  loi  de  la  retraite  et  du  repos, 
Duquesne  n'était  pas  encore  parvenu  au  terme  de  ses  ex- 
ploits maritimes,  et  il  devait  être  appelé  plus  d'une  fois 
encore  à  faire  resplendir  sur  la  Méditerranée  la  gloire  du 
pavillon  français  el  la  prépotence  de  Louis  XIV. 

Les  pirates  barbaresques  avaient  recommencé  leurs 
courses  avec  une  ardeur  et  une  audace  nouvelles.  On  avait 
vu  les  Tripolitains  assez  osés  pour  se  montrer  jusque  sur 
les  côtes  de  Provence.  En  1681,  Duquesne  reçut  Tordre 
de  poursuivre  ces  forbans  partout  où  il  les  rencontrerait 
et  d'en  faire  bonne  justice.  A  l'apparition  de  son  escadre, 
les  tripolitains  se  réfugièrent  dans  le  port  de  Scio,  croyant 
se  mettre  à  couvert  sous  la  protection  des  canons  du  Grand 
Seigneur.  Mais  Duquesne,  sans  s'inquiéter  du  parti  que 
pourraient  prendre  les  Turcs,  les  poursuivit  jus(|ue  dans 
ce  refuge,  et  les  y  cribla  de  boulets  sous  les  yeux  du 
capitan-pacha,  qui  était  entré  dans  1;  port  avec  trente-six 
galères  musulmanes,  et  qui  ne  fut  pas,  non  plus  que  la 
ville,  sans  recevoir  quelques  éclaboussures.  Tripoli  de- 
manda grâce  :  Du(|uesne  en  dicta  les  conditions.  Les  cor- 
saires rendirent  un  navire  français  qu'ils  avaient  pris,  tout 
l'équipage,  et  un  grand  pombre  d'autres  esclaves  fran- 
çais; ils  payèrent  en  outre  une  rançon  ou  indemnité  de 
guerre. 

Mais  Alger  était  toujours  le  repaire  le  plus  redoutable 
de  ces  piraics  barbaresques;  Duquesne  était  d'avis  qu'il  y 
allait  de  l'intérêt  et  de  la  dignité  de  la  France  de  débar- 
rasser à  tout  jamais  la  .Méditerranée  de  ces  forbans,  en 
détruisant  leur  principale  citadelle.  Il  proposait  d'attaquer 
Alger  simultanément  par  terre  et  par  mer,  d'en  chasser 
les  Turcs  el  de  s'y  établir  à  leur  place.  Ce  projet  parut 
trop  hardi;  mais  on  lui  donna  mission,  en  1082,  d'aller 
châtier  le  dey  d'Alger,  qui  avait  eu  l'insolence  de  prendre 
l'initiative  des  hostilités.  Duquesne  partit  de  Toulon  le  12 
juillet.  Il  avait  pour  contre-amiraux  Tourville  el  Léri. 
L'inventeur  des  galiotes  à  bombes.  Petit-licnau,  s'étaitjoint 
à  lui  avec  cinq  de  ses  terribles  instruments  de  destruc- 
tion, dont  on  allait  faire  le  premier  essai  sur  la  ville  bar- 
baresque.  Ce  premier  essai  fut  terrible.  Après  avoir  fou- 
droyé de  son  artillerie  tous  les  vaisseaux  qui  se  trouvaient 
dans  la  rade,  Duquesne  fil  bonib;uder  la  ville  pendant 
deux  nuits,  et  s'en  éloigna  lorsqu'elle  n'était  plus,  pour 
ainsi  dire,  qu'un  monceau  de  ruines  el  de  cadavres. 

Mais  la  leçon  n'avait  pas  encore  été  assez  forte,  car  il 
fallut  y  revenir  l'année  suivante  (juillet-août  1085)  Celle 
fois  rii'uvre  de  destruction  fut  à  peu  près  complète;  et 
quand  Duquesne  eut  épuisé  toutes  ses  bombes,  il  reprit 
le  chemin  de  Toulon,  ramenant  avec  lui  plus  de  six  cents 
esclaves  chrétiens  rendus  à  la  liberté  et  à  leur  pays,  el  lais- 
sant à  Tourville  le  soin  de  dicter  les  conditions  de  la  paixau 
dey  d'Alger,  réduit  pour  longtenip-,  on  le  croyait  du  moins, 
à  l'impuissance  matérielle  de  nuire  au  commerce  du  Le- 
vant. Le  dey,  estropié  par  un  éclat  de  bombe,  exécré  de 
ses  sujets,  ruiné,  dutenvoyerunembassadeur  à  Louis  XIV, 
pour  présenter  d'humbles  excuses  et  implorer  un  pardon 
qui  lui  fut  trop  facilement  octroyé. 


LES  MAKIXS  ILIASTRES. 


43 


Gènes,  à  qui  l'on  reprochait  de  fournir,  par  cupidilé. 
leurs  armes  el  leurs  niunilions  de  guerre  aux  b.irbiires- 
ques,  et  que  le  cabinet  de  Versailles  soupçonnait  d'avuir 
Contracté  une  alliance  secrète  avec  l'Espagne;  Gènes  avait 
osé  encourir  la  colère  de  Louis  XIV.  en  lui  refusant  for- 
mellement l'autorisation  d'établir  à  Savone  un  magasin 
de  sel  pour  l'approvisionnement  de  Casai  qu'il  veuiiit 
d'acheter  du  duc  de  Mantoue.  A  la  nouvelle  que  In  ré|iu- 
blique  armait  quatre  galères  et  avait  reçu  une  garnison 
espagnole,  le  roi,  ne  doutant  pas  que  ces  préparatifs  ne 
fussent  faits  contre  lui,  chargea  Duquesue  d'armer  une 
flotte  à  Toulon  pour  châtier  tant  de  présomption.  Le  mar- 
quis de  Seignelai.  fils  de  Colbert  et  ministre  de  la  ma- 
rine, voulut  présider  lui-même  aux  vengeances  de  son 
maître.  Il  se  mil  à  bord  de  l'escadre  que  commandait  le 
vieil  amiral.  Arrivé  devant  Gènes,  le  17  mai  ll!84.  il  reçut 
le  lendemain  sur  son  bord  une  depulation  du  sénat,  qui, 
après  l'avoir  complimenté,  lui  demanda  de  vouloir  bien 
faire  connaifrc  quels  étaient  les  motifs  et  l'objet  de  sa 
mission.  Seignelai  exposa  avec  hauteur  les  griefs,  plus  ou 
moins  fondés,  qui  avaient  amené  les  vaisseaux  du  grand 
roi  dans  la  rivière  de  Gènes,  et  donna  son  ultimatum,  en 
déclarant  que,  si  les  satisfactions  exigées  n'étaient  pas  don- 
nées dans  un  délai  de  cinq  heures,  l'amiral  Duquesne  pro- 
céderait immédiatement  à  son  œuvre  de  destruction.  A 
l'expiration  Je  ce  court  délai,  la  réponse  des  Génois  fut 
une  décharge  de  toutes  leurs  batteries  sur  l'escadre  fran- 
çaise. Ce  fut  le  signal  du  bombardement.  11  se  prolongea 
pendant  dix  jours  consécutifs,  sauf  quelques  courtes  in- 
termittences. Des  le  deu.xieme  jour,  plus  de  trois  cents 
maisons,  plusieurs  palais,  entre  auires  celui  du  doge  et  ce- 
lui de  âainl-Georgcs,  où  était  déposé  le  trésor  de  la  répu- 
blique, avaient  été  incendiés  ou  renversés;  l'arsenal  et  le 
magasin  général  de  la  marine  avaient  été  détruits.  La 
superhe  Gènes  n'était  plus  qu'un  théâtre  de  ruine  et  de 
désolation.  Un  débarquement  fut  opéré,  et  les  soldats  el 
matelots  français,  péuélrant  dans  un  des  faubourgs  de  la 
ville,  attaquèrent  avec  la  hache  et  la  torche  inci  ndlairc 
ce  que  la  bombe  avait  épargné.  Comme  devant  Alger, 
l'escadre  française  ne  se  retira  qu'après  avoir  épuisé  son 
approvisionnement  de  bombes  et  de  boulets.  Duquesne  ra- 
mena à  Toulon  le  ministre  Seignelai,  auquel  il  venait  de 
donner  l'un  des  plus  terribles  spectacles  que  le  génie  de 
la  guerre  puisse  produire. 

Une  croisière  avait  été  laissée  devant  Gênes,  sous  les 
ordres  du  chevaliir  de  Tourville,  afin  qu'aucun  bâtiment 
ne  put  sortir  du  port  el  que  les  Génois  restassent  bien 
convaincus  qu'une  soumission  complète  pouvait  seule  dé- 
tourner d'eux  la  menace  d'une  ruine  complète.  Résignés 
enfin  à  humilier  leur  orgueil  devant  la  puissance  du  grand 
roi.  ils  prièrent  le  pape  de  leur  ménager  un  accommo- 
dement. Louis  XIV.  par  déférence  pour  le  souverain  pon- 
tife, voulut  bien  consentir  à  laisser  subsister  la  ville  de 
Gènes,  mais  ,i  quelles  dures  conditions!  «  Le  roi,  dit  un 
de  nos  historiens,  rendit  ses  bonnes  grâces  à  la  républi- 
que, moyennant  qu'elle  désarmerait  ses  galères;  que  la 
garnison  espagnole  évacuerait  Gènes;  —  il  faut  aiouter, 
que  Gènes  paverait  tous  les  frais  de  son  bombardenieiit, 
—  et  que  le  doge,  nonobsl.int  la  loi  fondamentale  de  l'Etal, 
qui  lui  interdisait  de  sortir  de  la  ville,  serait  envoyé,  ac- 
compagné de  quatre  sénateurs,  porter  à  Versailles  l'assu- 
rance de  sa  soumission.  Ils  furent  reçus  avec  une  magni- 
ficence tenant  de  la  hauteur,  mais  aussi  avec  toute  sorte 
de  politesses  et  d'égards.  Comme  on  les  promenait  dans 
les  jardins  et  les  appartements,  dont  on  leur  faisait  remar- 
quer la  magnificence,  Seiguelai  ayant  demandé  au  doge, 
Impériale  Lescaro,  ce  qu'il  trouvait  de  plus  extraordinaire 
à  Vtrsailles  :  C'est  de  m'y  toir,  répondil-ili  1)  » 

Pour  mieux  caractériser  la  réception  solennelle  qui  fut 
faite  aux  magistrats  de  Gènes,  Louis  XIV  avait  voulu  que 
Duquesne  y  fut  présent. 

Le  bombardement  de  Gènes  clôtura  la  carrière  active 
de  Duquesne;  non  pas  qu'il  ne  se  sentit  plus  lui-mènie 
assez  d'ardeur  et  de  force  pour  conduire  les  flottes  au 
combat  et  tenir  avec  fermeté  le  pavillon  de  notre  marine  : 

(1)  Anquelil,  8n(.  df  Fniiice. 


loin  de  là,  il  demandait  toujours  au  roi  de  ne  pas  le  lais- 
ser oisif;  mais  il  parait  iiuc  Seignelai  l'avail  trouvé  beau- 
coup trop  fier  à  son  égard,  el  trop  porté  à  maintenir  sa  di- 
gnité d'amiral  surson  bord  en  face  d'un  ministre  qui  n'a- 
vait aucun  rang  dans  la  hiérarchie  navale.  Le  fils  de  Colbert 
portait  donc  rancune  au  vieux  marin,  dont  les  soixante- 
quinze  ans  lui  offraient  un  honorable  prétexte  de  décliner 
le  dévouement  beaucoup  moins  obséquieux  que  sincère. 
Louis  XIV  n'était  en  réalité  i|ue  le  noble  interprète  de 
l'amour-propre  froissé  de  son  ministre,  lorsqu'il  donnait 
à  sou  vieil  amiral  ce  congé  si  bienveillant,  d'ailleurs,  el  si 
flatteur  pour  celui  qui  le  recevait:  «  .Monsieur  Duquesne, 
un  homme  qui  a  servi  aussi  longtemps  et  aussi  utilement 
que  vous,  doit  se  reposer.  Ceux  qui  vont  commander  dans 
la  marine  suivront  vos  leçons  et  vos  exemples  :  ce  sera 
encore  vous  qui  conduirez  mes  flottes.  »  —  Du  reste,  après 
la  révocation  de  l'édit  de  Nantes,  il  était  impossible,  sou.s 
peine  de  la  plus  flagrante  conlradiction,  que  l'auteur  de 
cel  acte  d'intolérance  continuât  d'employer,  à  la  tète  de 
ses  escadres,  un  hérétique  aussi  obstiné  que  le  marquis 
Duquesne.  Tout  ce  qu'il  put  fiire  pour  lui  prouver  sa  re- 
connaissance royale  et  la  haute  estime  qu'il  conservait 
pour  lui,  ce  fut  de  lui  délivrer  un  sauf-conduit  qui  lui 
permit  de  demeurer  en  France,  malgré  les  rigueurs  de 
l'édit,  et  d'échapper  personnellement  aux  persécutions  dont 
ses  coreligionnaires  étaient  l'objet. 

La  verte  et  vigoureuse  vieillesse  du  noble  mariu  sup- 
porta mal  rinaclivilé  forcée  de  la  relraite;  Duquesne  mou- 
rut presque  subitement  à  Paris,  le  '2  février  1688,  dans 
sa  soixante-dix-huitième  année. 

Voici  en  quels  termes  un  célèbre  écrivain  de  ce  temps-ci 
apprécie  les  qualités  qui  firent  de  Duquesne  non-seule- 
ment un  des  premiers  hommes  de  mer  de  son  époque, 
mais  encore  le  plus  utile  auxiliaire,  pour  les  affaires  de  la 
marine,  du  génie  créateur  et  réformateur  de  Colbert  :  ;<  On 
trouvait  chez  ce  grand  marin,  dit  M.  Eugène  Sue,  une  qua- 
lité extrêmement  précieuse  et  rare,  en  cela  qu'elle  se  ren- 
contre peu  souvent  chez  les  hommes  d'action  :  c'était  un 
admirable  esprit  d'ordre,  puissamment  aidé  par  une  telle 
faculléde  perception,  qu'il  embrassait  d'un  coup  d'œil  tous 
les  détails  du  matériel  cl  de  l'administration  de  la  ma- 
rine. Constructions,  approvisionnements,  fonte  des  canons, 
fabrication  des  ancres,  des  cordages  et  des  agrès,  inté- 
rêts commerciaux,  droit  el  législation  maritime,  Duquesne 
avait  tout  étudié,  tout  approfondi,  tout  compai'è,  parce 
qu'il  avait  été  à  la  fois  constructeur,  marchand,  armateur 
el  capitaine,  et  qu'appliquant  ensuite  à  la  marine  du  roi 
les  connaissances  pratiques  et  spéculatives  qu  il  avait 
amassées  dans  l'extrcice  de  ces  branches  variées  de  la 
même  carrière,  il  pouvait  mieux  que  pas  un  solliciter  les 
réformes  et  les  améliorations  que  voulait  l'intérêt  du  ser- 
vice (I).  » 

Trois  hommes  ont  mérité  d'être  inscrits  au  premier  rang 
dans  les  fastes  de  la  marine  du  dix-septieme  siècle: 

Colbert,  le  grand  administrateur; 

Ruyter,  le  grand  tacticien: 

Duquesne,  qui  était  à  la  fois  l'un  et  l'autre. 

La  république  des  Provinces-Unies  a  honoré  dignement 
la  mémoire  de  son  immortel  amiral;  la  monarchie  de 
Louis  XIV  n'a  pas  été  aussi  noblement  inspirée  envers  les 
deux  plus  illustres  instruments  de  sa  gloire;  en  ce  qui 
touclie  le  grand  Duquesne,  un  écrivain  du  dix-huitième 
siècle,  Rulhieres,  affirme  que  île  son  temps  on  voyait  en- 
core sur  les  frontières  de  Suisse,  à  .\uboune.  dans  une 
propriété  qui  appartenait,!  la  postérité  exilée  de  l'amiral, 
un  sépulcre  vide  avec  une  inscription  latine,  dont  voici  le 
sens  : 

«  Ce  tombeau  attend  les  restes  de  Duquesne.  Sou  nom 
est  connu  sur  toutes  les  mers.  Passant,  si  tu  demandes 
pourquoi  les  Hollandais  ont  élevé  un  superbe  monument 
à  Ruvter  vaincu,  et  pourquoi  les  Français  ont  refusé  une 
sépulture  honorable  à  son  vainqueur,  je  ne  puis  que  te 
dire  ceci  :  Ce  qui  est  du  de  crainte  et  de  respect  à  un  mo- 
narque dont  la  puissance  s'étend  au  loin  me  défend  toute 
réponse.  Mocixxxvni.  » 

(I)  UiUotre  de  la  marine  française  tous  Louta  \IV. 


44 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


Diii:|ue.siic  laissait  en  mourant  quatre  fils.  Il  les  avait 
élevés  [lonr  servir  comme  lui  dans  la  marine  royale;  et. 
sous  les  yeu.K  de  leur  illustre  pi're,  les  deux  aines  avaient 
déjà  fait  preuve  de  courage  et  de  talents  aux  bombarde- 
ments d'Alger  et  de  Gènes.  La  révocation  d,?  l'édit  de 
Nantes  les  ravit  à  la  France  et  an  bonheur  de  continuer, 
au  service  de  leur  pays,  les  glorieuses  traditions  de  leur 
famille.  Le  nom  de  Duquesne,  néanmoins,  se  perpétua 
longtemps  encore  avec  honneur  sur  les  contrôles  de  la 
marine  royale,  mais  ce  fut  par  les  collatéraux. 


FORBIW  iClai:de,  comte  diî),  chef  d'esc.idre.  né  a 
Gardanne  (Bouches-du-Rhône)  en  1656,  mort  en  1755. 

Appartenant  à  une  noble  famille  de  Trovence.  vouée  de- 
puis longtemps  à  la  carrière  maritime.  Claude  de  Forbin 
commença  à  servir  trés-jeune  sur  les  galères  royales,  sous 
les  auspices  d'un  de  ses  oncles,  le  capitaine  Forbin-Gar- 
danne.  Doué  des  qualités  essentielles  du  marin,  la  promp- 
titude du  coup  d'œil,  l'audace  et  l'intrépidité,  tout  lui 
promettait  un  avancement  rapide,  s'il  n'avait  pas  été  trop 
souvent  écarté  du  droit  chemin  par  les  emportements 
d'une  jeunesse  orageuse  et  dissipée.  .Aussi  ne  fut-ce  qu'a- 
près plus  de  trente  années  de  sei  vices  signalés  par  mille 
traits  de  bravoure  et  par  plus  d'un  succès  brillant,  après 
avoir  été  distancé  de  beaucoup  par  ses  contemporains,  que. 
grâce  à  la  déconsidération  que  sa  conduite  privée  fit  long- 
temps peser  sur  sa  personne,  il  lui  fut  enfin  donné  de 
pouvoir  arborer  sur  son  vaisseau  la  cornette  de  chef  d'es- 
cadre. 

A  vingt-deux  ans,  à  la  suite  d'un  duel  où  il  tua  son  ad- 
versaire, et  dont  la  cause  n'était  rien  moins  qu'honorable, 
à  ce  qu'il  parait,  il  lut  poursuivi  criminellement  et  con- 
damné à  mort  par  le  parlement  d'Aix.  Ce  ne  lut  pas  sans 
peine  que  sa  famille,  fort  bien  appuyée  en  cour,  put  ob- 
tenir des  lettres  royales  de  rémission.  On  se  hâta  de  l'éloi- 
gner du  théâtre  de  sa  mésaventure  judiciaire,  en  le  faisant 
partir  sur  un  des  vaisseaux  de  la  Hotte  que  l'amiral  Jean 
d'Estrées  conduisit,  en  iB78,  à  la  conquête  de  l'ile  de  Ta- 
liago  II  servit  ensuite  comme  enseigne  sous  les  ordres 
du  grand  Duquesne,  et  prit  part  aux  deux  expéditions  de 
cet  illustre  amiral  contre  Alger,  qu'il  bombarda  si  terri- 
blement à  quelques  mois  de  distance,  en  1682  et  l'année 
suivante  (voyez  Duquesne). 

La  belle  conduite  dujeuneForbin  lui  valut,  au  retour,  le 
grade  de  lieutenant,  et  il  eut  immédiatement  l'honneur  de 
commander  en  cette  qualité  la  frégate  qui  conduisit  à  Lis- 
bonne le  marquis  de  Torci,  envoyé  par  Louis  XIV  pour 
conqjlimenler  sur  .son  avènement  au  trône  don  Pédre  de 
Bragance,  frère  et  successeur  de  l'imbécile  Alphonse  VI 
(16.S5).  ^ 

Bientôt  ^e  présenta  une  occasion  de  donner  au  jeune  of- 


ficier une  mission  conforme  à  son  esprit  amoureux  d'aven- 
lures  et  de  nouveautés.  Louis  XIV,  au  grand  contentenieni 
de  sa  vanité  royale,  avait  reçu  à  Versailles  un  ambassadeur 
du  roi  de  Siam  ;  autant  par  politique  que  par  politesse,  il 
voulut  rendre  ambassade  pour  ambassade.  Forbin  fut 
chargé  d'armer  à  Brest  les  deux  vaisseaux  qui  devaient 
conduire  dans  l'Indo-Chine  l'envoyé  du  grand  roi  et  sa 
suite.  Ctlle-ci  secomposait  en  grande  partie  de  missionnaires 
anxi|uels  le  monarque  très-chrétien  avait  confié  le  soin  de 
convertir  à  la  foi  le  roi  de  Siam  et  ses  sujets.  C'était  l'épo- 
que du  règne  intime  de  madame  de  Maintenon  et  du  ])ére 
Lachaise,  l'année  même  qui  devait  voir  éclore  la  révoca- 
tion de  l'édit  de  Nantes,  et  Louis  XIV,  rassasié  de  conquê- 
tes, mettait  alors  sa  gloire  à  faire  de  la  projiagande  reli- 
gieuse dans  les  régions  lointaines  comme  à  l'intérieur. 
Forbin  et  la  légation  française  mirent  à  la  voile  le  3  mars 
168.5,  et  six  mois  après,  le  23  septembre,  ils  arrivèrent  à 
la  barre  de  Siam,  formée  par  le  dégorgement  du  fleuve 
Meïnam. 

Forbin  eut  un  grand  succès  auprès  du  despote  siamois; 
car,  an  départ  de  l'ambassadeur  de  France,  ce  prince,  vou- 
lant absolument  que  le  jeune  offitier  rest.àt  auprès  de  lui, 
lui  conféra  le  double  titre  d'amiral  de  sa  ilotte  et  de  gé- 
néral de  ses  armées.  Ce  n'était  peut-être  qu'une  double  si- 
nécure, vu  la  situation  des  choses  dans  l'empire  de  Siam; 
mais  c'en  fut  deux  fois  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  attirer 
à  l'officier  français  la  jalousie  du  premier  ministre  de  l'em- 
pereur. Malgré'la  faveur  dont  il  jouissait,  Forbin  ne  tarda 
pas  à  trouver  la  position  aussi  dépourvue  de  sécurité  que 
d'agrément  :  aussi  s'empressa-l-il  do  saisir  la  première  oc- 
casion qui  s'offrit  à  lui  de  se  rembarquer  pour  la  France, 
où  il  rentra  en  1 688.  S'élant,  i  son  retour,  présenté  à  Ver- 
sailles, Louis  XIV  lui  demanda  ce  qu'il  pensait  du  royaume 
de  Siam.  «  C'est  un  pays,  dit  Forbin,  qui  ne  produit  rien, 
et  qui  ne  consomme  rien.  —  C'est  dire  beaucoup  en  peu 
de  mots,  »  répliqua  le  roi. 

La  guerre  était  alors  flagrante  de  toutes  parts,  et  l'ami- 
ral démissionnaire  de  l'empire  de  Siam,  redevenu  lieute- 
nant de  vaisseau  dans  sa  patrie,  ne  tarda  pas  à  rencontrer 
plus  d'une  occasion  de  se  signaler.  11  avait  été  envoyé, 
avec  le  célèbre  Jean  Bart,  à  l'escadre  de  Flandre,  qui  dé- 
tachait incessamment  du  port  de  Dunkerque  ses  plus  har- 
dis officiers,  soit  pour  se  mettre  i  la  piste  des  convois 
d'Angleterre  et  de  Uollande,  soit  pour  protéger  nos  flot- 
tilles marchandes  contre  les  croisim-es  des  deux  nations 
ennemies.  Nous  avons  raconté  dans  la  Notice  de  Jean  Bart 
(voyez  ce  nom)  une  aventure  de  mer  que  nos  deux  intré- 
pides marins  eurent  ensemble,  dans  la  Manche,  en  1689; 
nous  ne  reviendrons  pas  sur  ces  détails,  mais  nous  rap- 
pellerons à  cette  occasion  un  trait  qui  fait  le  plus  grand 
honneur  au  caractère  du  marin  provençal.  Echappé,  comme 
nous  l'avons  dit  dans  l'article  auquel  nous  prions  le  lec- 
teur de  se  reporter,  de  sa  prison  de  Plymouth,  et  admis 
auprès  de  Louis  XIV,  qui  lui  remit  à  cette  occasion  un 
brevet  de  capitaine  et  une  gratification,  il  vit  qu'on  sem- 
blait oublier  son  compagnon  de  gloire  et  d'infortune,  Jean 
Bart,  qui  n'avait  pas  l'honneur  d'appartenir  comme  lui  à 
une  fimille  titrée  et  blasonnée.  En  recevant  la  récompense 
qu'il  avait  si  bien  méritée,  il  osa  rappeler  au  roi  les  ser- 
vices de  son  camarade  Jean  Bart.  «  C'est  trop  juste,  »  dit 
Louis  XIV.  Et,  se  tournant  vers  le  ministre  Louvois,  le 
monarque  ajouta  :  «  Monsieur  de  Louvois,  qu'il  soit  pris 
note  de  ce  cpie  vient  de  dire  le  chevalier  de  Forbin.  Il  a 
fait  là  une  action  bien  généreuse,  et  qui  n'a  pas  assez 
d'exemples  dans  ma  cour.  »  Du  reste,  il  est  juste  d'ajou- 
ter que.  si  Louvois,  ministre  de  la  guerre,  était  suscep- 
tible d'être  pou  touché  du  mérite  personnel  d'un  marin 
roturier,  il  n'en  était  pas  de  même  de  Seignelay,  fils  de 
Colbert,  et  qui  avait  alors  le  département  de  la  marine.  Sa 
noblesse,  à  lui,  n'était  pas  de  si  vieille  date,  et  il  connais- 
sait trop  Jean  Bart  pour  ne  pas  1  apprécier  tout  ce  qu'il 
valait. 

Nous  ne  suivrons  pas  le  chevalier  de  Forbin  dans  toutes 
les  actions  particulières  où  il  eut  occasion  de  se  signaler 
sur  les  escadres  royales  jusqu'à  la  paix  de  Riswick  (1697). 
11  nous  suffira  de  dire  que  son  nom  se  trouve  toujours  cité 
avec  honneur,  dans  cette  période  de  notre  histoire  mari- 


LES  MARIAS  ILLUSTRES. 


lime,  n  côté  de  ceux  des  Jean  Bart,  dcsNesmond,  des  Cas- 
sait et  des  Diigiiav-Trouiii.  combattant  isolément  ou  sous 
le  l'omniandomrnl  des  d'Esli'ées,  des  Tourville  et  des  Clià- 
tcau-Regnaud.  Nous  citerons  seulement  un  de  ces  traits 
uni  peignent  le 'caractère  de  l'homme.  C'était  en  Ififl.j  : 
lorljin  avait  armé  en  course  une  frégate  nommée  la  Mar- 
seillaise, et  dont  l'équipage  était  en  grande  partie  com- 
posé de  Provençaux.  Il  croisait  dans  la  Manche,  à  la  grande 
terreur  des  armateurs  et  des  pécheurs  de  Bristol  ou  d'.\n;- 
slerdam.  Un  jour  qu'il  avait  été  assailli  par  une  furieuse 
tempête,  son  vaisseau,  jeté  à  la  côte,  faisait  eau  de  toutes 
parts,  et  son  équipage  effaré  avait  ahandonné  la  manœuvre 
jiour  se  livrer  à  toutes  sortes  de  génullexious  et  de  pate- 
nôtres, pour  se  recommander  à  la  madone,  étoile  de  la 
mer.  au  grand  saint  Nicolas,  aux  bienheureux  saint  Jac- 
ques et  saint  Georges,  à  tous  les  saints  propices  aux  ma- 
telots. Forbin  n'était  pas.  tant  s'en  faut,  un  esprit  fort;  il 
respectait  donc  la  naïve  dévotion  de  ses  marins,  mais  il  ne 
voyait  pas  sans  inquiétude  la  voie  d'eau  envahir  son  bord 
■  dans  des  proportions  toujours  plus  effrayantes.  «  C'est  bien, 
mes  enfants,  cria-t-il  à  ses  matelots,  d'invoquer  saint  Jac- 
ques et  saint  Nicolas,  car  ce  sont  de  bien  grands  saints; 
mais  vous  oubliez  sainte  Pompe,  et  c'est  elle  qu'il  faut  sur- 
tout faire  agir,  car  c'est  elle,  soyez-en  sûrs,  qui  nous  sau- 
vera. Allons,  sainte  Pompe!  sainte  Pompe!  »  Et,  en  par- 
lant ainsi,  il  leur  montrait  la  pompe  du  vaisseau  qu'ils 
laissaient  inactive,  tandis  que  l'eau  continuait  à  les  en- 
vahir. Il  fut  compris;  et,  chacun  se  mettant  bravement  à 
la  besogne,  le  bâtiment  fut  sauvé. 

Eu  1702,  au  commencement  de  la  guerre  suscitée  par 
la  succession  d  Espagne,  le  capitaine  Forbin,  à  la  tè!o  de 
deux  frégates,  fut  chargé  d'une  croisi.-re  dans  la  mer 
Adriatique.  Il  avait  pour  mission  d'intercepter  les  secours 
que  l'empereur  d'.\llemagne  essayerait  d'envoyer  à  l'armée 
(jue  commandait  le  prince  Eugène  de  Savoie,  et  qu  il  avait 
opposée  à  celle  que  Louis  XIV  et  Philippe  V  entretenaient 
dans  le  .Milanais.  Ses  instructions  prescrivaient  au  chef  de 
la  croisière  française  de  ménager  les  susceptibilités  de  la 
république  de  Venise,  qui  était  en  paix  avec  la  France,  et 
qui,  malgré  sa  déciiéance,  conservait  sa  vieille  prétention 
d'être  la  reine  de  l'Adriatique.  Mais  Forbin  crut  s'apercevoir 
que  le  sénat  de  Venise,  loin  de  se  maintenir  dans  une  ligne 
de  parfaite  neutralité,  agissait  de  connivence  avec  l'empe- 
reur et  le  favorisait  au  détriment  de  la  France.  Des  lors,  se 
laissant  aller  à  toute  l'impétuosité  de  son  caractère  méridio- 
nal, il  résolut  de  faire  sentir  à  la  république  combien  il  était 
dangereux  de  s'exposer  aux  représailles  de  la  France.  Son 
escadre  ayant  été  renforcéee  de  deux  frégates.  Forbin  s'es- 
tima en  mesure  d'agir  en  maitre  à  l'égard  des  Vénitiens  II 
ne  laissa  plus  passer  aucun  de  leurs  bâtiments  sans  le  visi- 
ter, faisant  jeter  à  la  mer  la  cargaison  de  ceux  qui  lui  pa- 
raissaient suspects;  il  en  brûla  même  quelques-uns.  Une 
Hotte  de  quatre-vingts  navires,  se  rendant  de  Venise  ;'i 
Trieste,  s'était  vu  barrer  le  passage,  et  le  terrible  capi- 
taine se  disposait  à  la  livrer  aux  (lainmes  lorsqu  il  reçut 
de  l'ambassadeur  de  France  à  Venise,  dont  sa  fougue  com- 
promettait au  plus  haut  point  la  diplomatie,  l'ordre  de  les 
relâcher.  Ce  ne  fut  pas  sans  une  vive  indignation  que  For- 
bin obéit  à  une  pareille  injonction  ;  mais  il  suivit  de  près 
la  Hotte  vénitienne,  et  alla  bloquer  le  port  de  Trieste  pour 
empêcher  tout  convoi  d'en  sortir.  Notre  ambassadeur,  ému 
par  les  représentations  du  sénat,  qui  revendiquait,  avec 
toute  apparence  de  raison,  le  droit  exclusif  de  faire  la  po- 
lice sur  les  mers  de  sa  dépendance,  ordonna  à  Forbin  de 
sortir  du  golfe  de  Trieste.  Il  fallut  encore  se  soumettre  à 
la  direction  du  diplomate;  mais,  ainsi  que  Forbin  l'avait 
prévu,  les  Vénitiens  n'empêchèrent  nullement  les  secours 
uestinésà  l'armée  impériale  de  sortir  de  Trieste  et  d'arri- 
ver il  leur  destination,  .\lors  l'ambassadeur  de  France,  se 
tenant  pour  jou'''  par  le  gouvernement  de  Venise,  donna 
carte  blanche  au  chef  de  la  croisière  française,  pourvu  qu'il 
y  mit  certaines  précautions  et  sauvât  les  apparences;  car  il 
ne  voulait  pas  se  trouver  dans  la  nécessité  de  demander  ses 
passe-ports  à  la  république.  Il  signala  ;i  Forbin  un  vais- 
seau anglais  de  cinquante  canons,' que  les  agents  de  l'em- 
pereur avaient  fait  armer  secrètement  dans  le  port  de  Ve- 
nise, et  lui  ordonna  d'y  mettre  le  feu. 


Forbin.  heureux  de  voir  la  diplomatie  abonder  enfin 
dans  ses  propres  idées,  et  désireux  de  gagner  dans  cette 
campagne  le  titre  de  chef  d'escadre,  auquel  il  aspirait  de- 
juiis  longtemps,  et  non  sans  les  droits  les  pins  réels,  se 
lia  la  d'exécuter  l'ordre  de  destruction  qu'il  venait  de  rece- 
voir. Il  espérait  que  la  ville  des  Lagunes  recevrait  bien 
quelques  étincelles  de  l'incendie  qu'il  allait  allumer.  Voici 
comment  le  fait  est  raconté  dans  les  Mémoires  publiés  sous 
son  nom. 

Il  met  en  mer  ses  deux  chaloupes  et  son  canot,  v  em- 
barque cinquante  hommes  d'élite,  leur  donne  en  signe  de 
ralliement  des  cocardes  blanches,  et  part.  La  mer  était 
calme;  il  faisait  un  magnifique  clair  de  lune.  A  l'entrée 
du  port,  il  rencontre  un  bateau  pécheur  monté  par  deux 
hommes.  Il  s'avance  vers  eux,  et  leur  fait  demander,  par 
un  Italien  de  sou  équipage,  des  nouvelles  du  vaisseau  an- 
glais, ajoutant  qu'ils  apparlenaient  à  son  bord,  et  que,  sur- 


Ses  <1él)iis  sanlèrcnl  en  r.iir  avec  nn  hoiiiWi'  fini-n-. —  Piipv  4G 


pris  par  les  Français,  ils  avaient  été  indignement  dépouil- 
lés par  eux,  et  n'étaient  parvenus  à  leur  échapper  qu'au 
péril  de  leur  vie.  «  Ah  !  le  chien  de  Forbin  !  s'écrient  les 
pêcheurs  vénitiens,  quand  eu  serons-nous  débarrassés'.'  Il 
n'est  plus  permis  de  sortir  des  Lagunes!...  »  Cela  dit,  ils 
s'empressent  d'indiquer  aux  prétendus  Anglais  le  vaisseau 
qu'ils  cherchaient. 

Forbin  se  dirige  vers  lui,  et  le  reconnaît  bientôt  au  léo- 
pard doré  qui  bVille  à  sa  poupe.  En  l'ahordant,  il  s'aper- 
çoit que  les  sabords  de  la  sainte- barbe  sont  restés  ouverts. 
Voilà  un  passage  trouvé  pour  pénétrer  sans  bruit  dans  le 
navire,  et  y  semer  de  prime  abord  la  confusion  et  la  ter- 
reur. Il  fait  entrer  par  là  sou  maitre  nocher  et  deux  sol- 
dats, qui  commencent  à  mettre  à  mort  cinq  à  six  matelots 
à  moitié  endormis.  t\  l'instant  même  il  saute,  intrépide  et 
la  hache  au  poing,  sur  le  tillac,  en  criant  :«  Tue!  tue!  x 
Les  soldats  qui  l'ont  suivi  l'ont  main  basse  sur  les  premiers 
(|ui  se  présentent  à  eux,  la  plupart  sans  armes  et  en  che- 
mise. Forbin  va  droit  à  la  grand'chamlire,  où  sont  ordi- 
nairement les  armes,  étend  à  ses  pieds  tous  ceux  qui  es- 
saveut  de  s'opposer  à  son  passage,  se  rend  maitre  du 
château  de  devant,  se  précipite  vers  la  chambre  du  con- 
seil, où  le  capitaine  du  vaisseau,  son  gendre  et  ses  deux 
lils  s'étaient  retirés,  et  dont  ils  défendaient  l'entrée  avec 
la  vigueur  du  désespoir.  Forbin  fait  fendre  la  cloison  à 
coups  de  hache,  jette  plusieurs  grenades  au  milieu  de  la 
chambre,  et  force  ainsi  ceux  qui  s'y  étaient  retranchés  à 


4(j 


LES  MARINS  ILLUSTRIlS. 


capiluler.  Ceux  qui  étninnt  aux  entre-ponts  se  jellent  a  la 
mer  par  li'«  sabords  et  se  sauvent  A  la  naç;e.  Forbin  était 
ninilre  du  vaisseau,  mais  beaucoup  d'Anglais  se  tenaient 
ri'l'uiçiés  dans  la  cale  :  il  leur  fait  crier  qu'ils  aient  à  se 
rendre  en  toute  hâte  s'ils  ne  veulent  pas  sauter  avec  le 
vaisseau;  ils  remontent  sur  le  tillnc  au  nombre  de  vingt- 
sept.  Le  vainqueur  les  fait  passer  sur  son  canot,  avec  le 
capitaine,  sou  gendre  et  ses  deux  fils,  et,  s'élant  assuré 
que  le  vais>eau  avait  été  évacué  de  toute  âme  vivante,  il 
y  fait  mettre  le  feu  en  trois  endroits,  et  se  rembaripie 
à  la  lueur  de  1  incendie  qui  va  dévorer,  aux  yeux  des 
Vénitiens,  un  navire  décoré  des  armes  de  la  perfide  Albion. 

Bientôt  la  flamme  eut  envahi  le  corps  même  du  vais- 
seau ;  les  canons,  chargés  à  boulets,  partirent  d'eux-mê- 
me^.  et  lancèrent  leurs"  iirojectiles  jusqu'aux  palais  qui  se 
mirent  si  complaisamment  dans  les  canaux  qui  forment 
les  rues  de  Venise  (o  belle.  Enfin,  le  feu  ayant  gagné  jus- 
qu'à la  soute  aux  poudres,  ses  débris  sautèrent  en  l'air 
avec  un  horrible  fracas  qui  réveilla  les  habitants  de  la  cité 
mollenienlendormie,  pour  les  livrer  à  toutes  les  angoisses 
de  la  terreur. 

Devenu  maître  du  golfe  par  ce  coup  de  main,  Forbin 
redoubla  de  vigilance  et  de  rigueur  dans  sa  croisière  ;  il 
arrêtait  im|iitoyablement  tout  vaisseau  qu'il  ne  trouvait 
pas  muni  de  passe-porls  réguliers.  Il  alla  bombarder 
Trieste,  où  se  faisaient  les  armements  destinés  à  l'armée 
impériale.  Il  préparait  le  même  sort  au  port  de  Fiume. 
dans  le  golfe  u'Islrie;  mais  la  ville  se  rnchela  |iar  une  ca- 
pitulation de  quarante  mille  écus.  Toutefois,  Forbin  ne 
toucha  pas  le  prix  de  cette  capitulation;  pendant  les  vingl- 
qualre  heures  qu'il  avait  imprudemment  accordées  au  gou- 
vefheur  pour  se  libérer,  des  secours  puissants  survinrent, 
et  forcèrent  l'escadre  française  à  lever  l'encre.  La  saison 
étant  fort  avancée,  le  capitaine  Forbin  rentra  à  Toulon,  ou 
il  ne  trouva  point,  comme  il  l'avait  espéré,  sa  commission 
de  chef  d'e.scadre. 

Il  dévora  son  dépit,  espérant  bien  forcer  le  gouverne- 
ment du  vieux  Louis  XIV  et  son  peu  digne  ministre  de  la 
marine,  Jérôme  de  Pontchartrain,  à  lui  rendre  enlin  jus- 
tice. En  attendant,  il  ne  laissait  échapper  aucune  occasion 
de  mettre  en  relief  le  pavillon  de  la  France.  Voici,  A  ce 
sujet,  un  des  traits  consignés  dans  ses  Mémoires  : 

Sur  la  lin  de  l'année  1705,  Forbin,  devenu  comte  de 
Janson  par  la  mort  de  son  père  et  de  son  frère  aîné,  es- 
cortait une  Hotte  marchande  destinée  pour  le  Levant.  Ar- 
rivé à  l'entrée  de  l'Archipel,  il  aperçoit  un  vaisseau  de 
soixante-dix  canons  et  de  trois  cents  hommes  d'équipage. 
Il  lui  donne  la  chasse,  et,  des  qu'il  se  trouve  à  portée  de 
voix,  il  demande  à  qui  appartient  ce  b.itiment.  «  .A  Ve- 
nise, lui  répond-on.  —  Saluez  le  pavillon  du  roi  de  France, 
crie-t-il  au  capitaine.  —  Je  suis  dans  les  mers  de  la  répu- 
blique, et  je  ne  salue  personne,  «répond  le  Vénitien.  Sur 
celle  réponse,  Forbin  se  dispose  à  l'attaquer.  Le  Vénitien 
s'en  aperçoit,  et  demande  le  nom  du  capitaine  au(piel  fl  a 
affaire.  On  lui  nomme  le  comte  de  Forbin.  «  Eh  bien! 
ne  tirez  pas,  je  vais  saluer  M.  le  colnle  de  Forbin!  —  Pas 
d'é(|uivoque!  s'écrie  celui-ci;  saluez  le  pavillon  du  roi; 
sinon,  je  vous  envoie  toute  ma  boidée.  »  Le  Vénitien  trouva 
qu'il  était  prudent  de  s'exécuter,  et,  sans  autre  objection, 
il  lit  l'acte  de  déférence  qui  lui  était  si  impérieusement 
prescrit. 

L'année  suivante  (1704),  Forbin  avait  reçu  le  comman- 
dement de  l'escadre  de  Flandre,  bien  qu'on  s'olistinàt  tou- 
jours à  lui  faire  attendre  le  titre  d'oflicier  général.  S'il 
faut  en  croire  les  Mémoires  de  Forbin,  lorsqu'on  lui  confia 
ce  poste  d'honneur,  il  demanda  au  ministre  qu'on  lui 
laissât  carte  blanche.  «  C'est  au-dessus  de  mon  pouvoir, 
dit  le  ministre;  il  faut  en  parler  au  roi.  »  La  question  fut 
immédiatement  soumise  à  Louis  XIV,  qui  répondit  : 
'<  M.  de  Forbin  a  raison;  il  faut  se  fier  à  lui  et  le  laisser 
faire.  »  Lorsque  le  nouveau  commandant  de  l'escadre  de 
Flandre  vint  |irendre  congé  ilu  ministre,  celui-ci  lui  dit  : 
«  Monsieur  de  Forbin,  il"  n'y  a  en  France  que  M.  de  Tu- 
renne  et  vous  ,i  qui  on  ait  donné  carte  blanche.  »  11  en 
usa  d'une  manière  glorieuse  pour  lui  et  pour  so,i  escadre, 
désastreuse  pour  les  ennemis  de  la  France.  Pendant  qua- 
tie  ans  qu'il  conserva  ce,  rommandcnieni,  il  eut  mille  ôC'- 


casions  de  se  signaler:  les  raronler  tontes  nous  mènerait 
beaucoup  trop  loin  ;  noiis  sommes  forcés,  pour  ne  pas  sor- 
tir des  bornes  qui  nous  sont  prescrites,  de  nous  en  tenir  à 
quelques  épisodes  choisis  parmi  les  plus  .saillants. 

En  17011,  à  la  hauteur  de  Hambourg  et  de  l'embouchure 
de  l'Ellic,  Forbin  rencontre  une  llotle  marchande  hollan- 
daise, forte  de  cent  voiles,  et  venant  de  Norvvège,  sous 
l'escorte  de  six  vaisseaux  armés  chacun  de  cinquante  piè- 
ces de  canon.  L'occasion  était  trop  magnifique  pour  la 
laisser  échapper.  11  fait  donc  aussitôt  ses  dispositions  pour 
une  vigoureuse  attaque.  S'étant,  comme  de  juste,  réserve 
l'honneur  de  combattre  lui-même  le  commandant  de  l'es- 
corte, Forbin  arrive  réscdùment  sur  celui-ci,  l'accroche 
sous  le  feu  de  sa  mousqueterie  et  de  son  artillerie,  fait  le 
commandement  d'abordage,  et  se  i)récipite  lui-même  à 
1  aviuit  pour  donner  rexem|ile.  Plus  prompt  que  lui.  nu 
jeune  garde-marine,  nommé  d'Escalis,  a  sauté  le  premier 
sur  le  bord  ennemi,  l'épée  à  la  main,  immédiatement  suivi 
d'un  grand  nombre  d'officiers,  de  gardes-marines  et  de 
soldats.  11  se  fil  alors  un  carnage  horrible  de  part  et  d'au- 
tre. Forbin  y  perdit  beaucoup  de  monde.  Toutefois,  la 
tuerie  ne  dura  qu'un  instant.  Bientôt  Forbin  entendit  le 
jeune  d'Escalis.  qui,  l'ap|ielant  par  son  nom,  lui  criait  di' 
l'iirriére  du  vaisseau  hollandais  :  «  Nous  sommes  les  maî- 
tres !  j'ai  tué  le  capitaine!  »  Forbin  avait  déjà  commencé 
;i  faire  passer  les  llollandais  sur  son  bord,  quand  le  feu  se 
déclara  à  sa  prise  à  laquelle  il  était  toujours  accroché 
Le  vent  soufflait  avec  une  telle  impétuosité,  que  celle-ci 
fut  embrasée  en  un  clin  d'œil.  Forbin  ne  se  dégagea  qu'a- 
vec beaucoup  de  peine  de  ce  terrible  incendie,  qui  mena- 
çait do  le  faire  sauter  lui-même.  La  mer  était  fort  agitée, 
et  l'eau  entrait  avec  violence  par  six  des  sabords  ouverts 
du  vaisseau  français.  Pour  l'empêcher  de  couler  à  fond, 
Forbin  se  disposait  à  le  faire  pencher,  en  le  chargeant  du 
côté  qui  n'était  point  endommagé,  lorsqu'un  vaisseau  en- 
nemi s'approcha  pour  l'attaquer,  et  interrompit  cette  raan- 
feuvro.  Se  trouvant  désormais  dans  la  nécessité  ou  de 
vaincre  ou  d'être  submergé,  Forbin  eut  bientôt  pris  son 
parti.  «  Enfants,  dit-il  aux  hommes  qui  lui  restaient  de  son 
équipage,  bon  courage!  abordons,  nous  sommes  encore 
assez  forts;  ne  craignez  rien,  et  ce  vaisseau  est  à  nous!  >. 
Ce  peu  de  mots  rendit  du  cœur  à  l'équipage,  et  Forbin  mit 
incontinent  son  bâtiment  en  travers,  présentant  au  vent  le 
côté  malade.  Dés  qu'il  fut  à  portée,  les  ennemis  tirèrent 
sur  lui  toute  leur  artillerie,  mais  sans  le  moindre  succès. 
Forbin  leur  répondit  par  toute  sa  bordée  de  canons  et  de 
mousqueterie,  et  cela  fut  fait  si  à  propos,  que  le  vaisseau 
hollandais,  criblé  et  dans  le  plus  affreux  désordre,  abat- 
lit  pavillon,  et  se  rendit  dès  que  les  Français  l'eurent 
abordé  (I).. 

Un  troisième  vaisseau  de  l'escorte  hollandaise  avait  été 
enlevé  par  les  deux  frégates  de  François-Cornil  Bart  et  du 
capilaine  Henn((|uin ,  mais  les  autres  vaisseaux  de  l'escadre 
fr.inçaise  avaient  eu  la  chance  moins  heureuse,  et  avaient 
l.iisse  échapper  les  trois  autres  bâtiments  d'escorte  avec  la 
flotte  marchande. 

L'année  suivante  (1707),  l'escadre  de  Flandre  se  signala 
encore  par  de  nouvelles  prouesses  et  de  nouveaux  succès 
dans  la  mer  du  Nord.  A  la  suite  d'un  combat  sanglant, 
livré  le  12  mai,  contre  un  grand  convoi  d'iVngleterre,  For- 
bin rentra  dans  le  port  de  Dunkerque,  amenant  avec  lui 
vingt-deux  biîtiments  de  guerre  ou  de  commerce  pris  à 
l'ennemi.  —  Cette  fois,  enfin,  on  lui  envoya  la  cornette  de 
chef  d'escadre;  jamais  cornette  ne  s'élait  fait  plus  long- 
temps attendre,  et  n'avait  été  plus  loyalement  et  )dus  glo- 
rieusemint  gagnée.  Forbin  comptait  alors  plus  detrente- 
dfiux  années  de  service  sur  mer,  et  passait  depuis  vingt 
ans,  dans  l'estime  des  hommes  du  métier,  pour  l'un  de 
nos  plus  intrépides  et  de  nos  plus  habiles  marins,  réunis- 
sant, selon  l'expression  heureuse  et  vraie  de  l'un  de  ses 
lianègyrisles,  la  tête  d'un  général  à  la  main  d'un  soldat. 

«  Il  n'eut  pas  été  plutôt  nommé  chef  d'escadre,  dit 
M  l.éou  Guérin,  qu'il  courut  au  delà  du  cercle  (lolaire, 
jusque  dans  la  mer  Blanche,  pour  se  mériter  le  grade  de 
lieutenant  général  des  armées  navales.  Malgré  les  tera- 

(1)  L.  Guérin    lltsl.  viiiHHme  de  hance. 


LES  MARI>'S  ILLUSTRES. 


47 


pètes  fréquentes  qui  troublent  la  navigation  dans  celle 
mer.  Forbiu  y  chercha  et  y  battit  en  maintes  rencontres 
les  flottes  marchandes  d'Anglelerre  et  de  Hollande,  avec 
leurs  escc>rte^;  il  v  lit  plusieurs  riches  captures,  et,  après 
avoir  déjoué,  pnr  des  ruses  ingénieuses,  les  plans  des  en- 
nemis, qui  hnilaienl  du  désir  de  se  veuger  de  lui,  il  revint 
en  France  en  passant  par  le  nord  de  l'Ecosse  et  de  l'Ir- 
lande. Cette  canipapne  est  une  de  celles  ((ui  lui  firent  le 
plus  d'honneur,  autant  par  sa  bonne  exéculiou  que  par  sa 
rare  audace  ri).  » 

1708.  La  France  possédait  toujours  de  brillants  officiers 
de  mer;  mais,  grâce  à  uue  administration  dont  l'impré- 
voyance et  l'incurie  autorisent  jusqu'au  soupçon  de  la 
trahison,  le  matériel  de  sa  Hotte  offrait  le  plus  déplorable 
spectacle  du  délabrement  et  de  la  pénurie.  Cependant 
Louis  XIV.  qui  mettait  à  protéger  la  cause  à  tout  jamais 
perdue  des  Stuarts  une  obstination  qui  n'est  pardonnable 
qu'aux  prétendants,  avait  fait  un  suprême  effort  pour  ap- 
puyer une  nouvelle  tentative  de  restauration  en  faveur  du 
fils  de  Jacques  II,  connu  sous  le  jiom  de  chevalier  de 
Saint-Georges,  et  que  ses  partisans  désignaient  sous  son 
nom  dynastique  de  Jacques  III.  Des  vaisseaux  de  transport 
avaient  élé  réunis  dans  le  port  de  Dunkerque  pour  une 
armée  de  sept  mille  hommes;  ils  di  valent  avoir  pour  es- 
corte une  flotte  de  huit  vaisseaux  de  guerre  et  de  vingt- 
quatre  frégates,  placés  sous  le  commandement  du  comte  de 
Forbin.  Les  informations  adressées  d'Ecosse  au  prétendant 
promettaient  un  succès  inf,iillib!e.  Le  peuple  l'attendait  avec 
impatience,  et  son  apparition  sur  la  côte  devait  être  le  si- 
gnal d'un  soulèvement  général.  Il  y  avait  à  peine  en  Eco.^se 
deux  mille  cinq  cents  hommes  detroupes  réglées.  Le  ch,à- 
teau  d'Edimbourg,  dépourvu  de  munitions,  se  rendrait  à 
la  première  sommation,  et  cette  forteresse  renfermait  des 
trésors  qui  aplaniraient  toutes  les  difficultés  sous  les  pas 
du  roi  Jacques.  Il  y  avait  dans  les  ports  de  la  côte  d'An- 
gus  plusieurs  navires  hollandais  chargés  de  canons,  de 
poudre,  d'armes,  de  sommes  considérables,  qui  semblaient 
avoir  été  amenés  là  et  être  retenus  par  les  vents  con- 
traires tout  exprés  pour  devenir  la  proie  des  amis  du 
prétendant.  Tout  devait  donc  réussir  à  souhait.  Aussi, 
lorsque  Jacques  UI  vint  à  Versailles  prendre  congé  de 
Louis  XIV,  le  vieux  monarque  lui  répéta-t-il  l'adieu 
qu'il  avait  déjà  fait  à  son  père,  au  départ  de  l'expédition 
qui  aboutit  à  la  bataille  de  la  Boyne  :  «  J'espère  bien  ne 
vous  revoir  jamais.  »  Mais  il  ne  fut  pas  meilleur  prophète 
cette  fois  que  là  précédente.  Lorsque  la  flotte  française, 
partie  de  Dunkerque  le  17  mars,  et  poussée  par  un  vent 
favorable,  fut  arrivée  dans  le  golfe  d'Edimbourg,  elle  fil 
tous  les  signaux  convenus  pour  se  faire  reconnaître  des 
partisans  du  prétendant;  mais  il  n'y  fut  fût  aucune  ré- 
ponse. Ce  silence  déconcerta  tous  les  plans  arrêtés  au  dé- 
part. Forbin,  qui  répondait  de  la  personne  du  prince  et  qui 
avait  lieu  de  craindre  que  toutes  les  mesures  n'eussent  élé 
préparées  par  le  gouvernement  de  Guillaume  111  pour  faire 
échouer  l'entreprise,  ne  crut  pas  devoir  prendre  sur  lui 
d'opérer  une  descente  pleine  de  périls.  11  vira  prestement 
de  bord,  et  ramena  en  France  le  prétendant,  qui  resta  le 
chevalier  de  Saint-Georges  jusqu'à  sa  mort.  Bien  en  prit  :'; 
l'amiral  français  de  n'avoir  pas  perdu  le  temps  à  délibé- 
rer: car,  pour  peu  qu'il  se  fût  attardé  dans  les  eaux  d'E- 
dimbourg, il  fût  immanquablement  tombeau  milieu  d'une 
flotte  de  quarante-deux  vaisseaux  de  ligne,  envoyée  à  sa 
poursuite  sous  les  ordres  de  l'amiral  Byng,  et  à  laquelle 
il  n'échappa  qu'à  force  de  ruses  et  d'habiles  manœuvres. 
Les  partisans  de  la  maison  de  Sluart.  ces  hommes  qui 
n'avaient  pas  donné  signe  de  vie  à  l'aspect  de  l'escadre 
française,  accusèrent  cependant  l'intrépide  Forbin  d'avoir 
manqué  d'audace  et  de  résolution.  Nous  regrettons  devoir 
un  historien  français,  ordinairement  plus  judicieux,  le 
baron  de  Sainte-Croix,  se  rendre  l'écho  de  ces  absurdes 
récriminations  d'un  parti  cherchant  à  se  disculper  de  ses 
propres  fautes  en  les  rejetant  sur  les  autres. 

(Juoi  qu'il  en  soit,  l'insuccès  de  cette  expédition  d'E- 
cosse avait  fait  perdre  à  Forbin  toute  espérance  d'arriver 
au  grade  de  lieutenant  général,  dont  il  avait  fait  le  terme 

(1)  Uiu.  tnaritime  de  frana. 


de  son  ambition,  .\tteiut  des  infirmités  qui  sont  les  consé- 
quences inévit.nbles  dts  fatigues  et  des  terribles  épreuves 
de  la  vie  maritime,  m.nis  d-goùté  surtout  par  l'esprit  qui 
présidait  au  gouvernement  de  la  marine  rovale  sous 
i'administraliou  de  l'ontchartrain.  il  se  retira  du  ser- 
vice eu  1610,  âgé  de  cinquante-quatre  ans  seulement, 
mais  vieux  de  gloire  et  de  rcnoniniée.  Il  alla  demander  le 
repos  de  lame  et  du  corps  à  son  beau  ciel  bleu  de  Pro- 
vence, et  ne  sortit  plus,  jn  ndant  pri's  d  un  (|uart  de  siè- 
cle, de  son  château  paliimonial  de  Cardanne,  prés  de 
Marseille  C'est  là  qu'il  s'abandonna,  en  véritable  sage,  à 
ce  loisir  plein  de  dignité  qui  sied  si  bien  aux  homme?  dont 
la  jeunesse  et  la  virilité  furent  pleines  de  grands  labeurs 
et  marquées  par  de  grandes  choses  .tccomplies.  Sa  ['rinci- 
palft  distraction  fut  de  mettre  en  ordre  les  .Mémoires  de  sa 
vie  maritime,  rédigés  sous  ses  yeux  par  une  pi  urne  élé- 
gante qui  a  su  ajouter  l'attrait  "de  la  forme  à  l'intérêt  du 
fond. 

Forbin  s'était  condamné  au  célibat.  Privé  des  consola- 
tions et  des  soins  que  le  cœur  du  vieillard  trouve  au  sein 
de  la  fimille  intime,  il  s'en  était  fait  une  extérieure  par 
l'exercice  de  la  bienfaisance,  en  prodigant  ses  richesses, 
avec  une  munificence  toute  royale,  aux  pauvres  de  son 
voisinage.  Dans  le  rccueiilemeni  de  sa  retraite,  il  avait  re- 
trouvé les  pieuses  traditions  d'une  famille  qui  avait  foUrni 
des  prélats  à  l'Eglise  et  de  nobles  chevaliers  à  l'ot-dre  de 
Malte.  Ou  le  vit  ré|iarer,  par  une  vieillesse  âtliniée  de  la 
plus  sincère  piété,  les  écarlsd'une  exislence  où  les  désor- 
dres avaient  trop  souvent  niaiclié  de  pair  aven  les  actions 
glorieuses.  Il  finit  enmmc  Uû  sâiat,  après  avoir  débuté 
comme  un  vrai  libertin. 


RlTl'TEBlMiriiEi.-ADiiEN),  né  à  Flessingue  (Zélande) 
en  1607;  mort  en  Sicile  eu  1676. 

«  Ruyter  est  le  dieu  Mars  de  la  Hollande,  »  a  dit  ma- 
dame dé  Sévigué  dans  une  de  ces  lettres  familières  où  se 
rell'teut  avec  tant  de  clnrme  et  de  vérité  les  idées,  les 
opinions  et  le  grand  esprit  de  la  cour  et  de  la  ville,  sous 
le  règne  de  Louis  XIV.  Ce  dieu  Mars  vint  au  monde  sous 
un  toit  d'où  le  plus  rude  labeur  de  chaque  jour  pouvait  i 
grand'peine  écarter  la  misère  :  son  père  n'était  qu'un  pau- 
vre porteur  de  bière  à  Flessingue,  la  ville  aux  riches  ar- 
mateurs zélandais  ;  et  comme  1e  brave  homme  avait  de 
l'ambition  à  l'endroit  de  sou  fils,  dès  que  l'enfant  eut 
atteint  sa  dixième  année,  il  le  plaça  eu  qualité  d'apprenti 
chez  un  maître  cordier.  C'était  là  une  industrie  lucrative 
et  relevée,  par  cela  même  <|u'elle  se  rattachait  à  la  ma- 
rine :  la  marine  grandit  et  ennoblit  tout  ce  qn'eUe  touch  \ 
dans  un  pays  où  toute  activité,  toute  industrie  va  à  la  mer, 
où  toute  richesse,  toute  gloire,  vient  de  cet  élément.  Ce- 
pendant, le  fils  du  pauvre  porteur  de  bière,  né  agile,  vl- 


48 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


goureux,  Iiardi,  et  qui  avait  encore  plus  d'ambiliou  que 
son  père,  ne  tarda  pas  à  quiiter  la  corderie,  qui  le  rcte. 
nait  au  rivage,  pour  se  lancer,  en  plein  Océan,  vers  l'ho- 
rizon sans  bornes  que  lui  révélaient  ses  instincts  d'avenir  : 
il  se  lit  mousse  à  bord  d'un  bâtiment  de  guerre.  A  peine 
âgé  de  onze  ans  (1(318),  l'enfant  qui  devait  être  un  jour  le 
grand  Ruyter  se  condamna  gaiement  à  passer  par  les  plus 
humbles  fonctions  et  les  plus  dures  épreuves  du  métier; 
celui  qui  devait  commander  \in  jour  aux  flottes  de  la  Hol- 
lande eut  à  se  courber  plus  d'une  fois  sous  la  garcetled'un 
brutal  bosseman.  Pourquoi  en  aurait-il  rougi?  L'illustre 
Martin  Tromp,  qui  fut  son  mailre  et  son  modèle,  n'avait  pas 
commencé  autrement.  C'est  l'heureux  privilège  des  répu- 
bliques, de  permettre  à  chacun  d'être  le  fils  de'  ses  propres 
œuvres,  de  ne  pas  s'inquiéter  d'où  viennent  ceux  qui  sont 


arrivés,  et  de  n'opposer  a  l'ascension  du  génie  d'autres 
obstacles  que  ceux  qui  naissent  de  la  concurrence  ou  de 
la  fat.ilité. 

Ruyler  navignait  depuis  vingl-trois  ans,  tantôt  sur  les 
vaisseaux  de  guerre,  tantôt  sur  les  navires  de  commerce, 
lorsqu'il  fut  nommé,  en  1641,  ca])itaine  de  vaisseau  au 
service  des  Provinces-Unies,  .^prés  dix  années  encore 
d'expéditions  et  de  voyages,  parvenu  à  une  certaine  ai- 
sance, il  avait  résolu  de  quitter  la  marine  et  de  vivre  dans 
la  retraite,  lorsque  les  Zélandais.  ses  compatriotes,  le  con- 
jurèrent de  se  mettre  à  la  tête  de  l'escadre  qu'ils  devaient 
fournir  à  la  (lotte  qui,  sous  les  ordres  de  Martin  Tromp, 
allait  entrer  en  campagne  contreles  Anglais.  On  était  alors 
en  d6ô2;  Olivier  Cromwell  gouvernait  assez  despotique- 
ment  l'Angleterre  sous  le  titre  de  prnterteur  de  In  Repu- 


I.o  lu  août  lG,j-2,  UuytcraltaqiK'  et    bal,  ilrvant  l'Iunoulli,  |.' 


.il  (ieorfîes  Asluic. 


hliqve.  Jaloux  de  la  prépondérance  qu'avait  prise  la  ma- 
rine hollandaise,  depuis  que  ce  pays  avait  conquis  son  in- 
dépendance et  s'était  constitué  aussi  en  république.  Crom- 
well renouvela  la  vieille  prétention  des  rois  d'Angle- 
terre il  la  suprématie  maritime,  et  déclara  la  guerre  aux 
}'rovinces-Unies,  sous  prétexte  de  les  forcer  A  l'exécution 
d  anciens  traités  qui  leur  imposaient  l'obligation  de  saluer 
le  pavillon  britannique,  partout  où  des  vaisseaux  des  deux 
nations  se  rencontraient.  «  Les  Anglais,  dit  un  historien, 
avaient  commencé  les  hostilités  nar  la  prise  de  deux  cents 
vaisseaux  marchands,  ce  qui  obligea  les  Provinces-Unies 
de  confier  ,i  Martin  Tromp  le  soin  de  nrotéger  leur  com- 
merce, et  de  mettre  sous  voiles  tous  leurs  vaisseaux  de 
guerre.  » 

Ruyter  ne  pouvait  manquer  de  répondre  à  l'appel  de  ses 
concitoyens,  pour  une  cause  qui  touchait  de  si  près  aux 
intérêts"  les  plus  chers  et  les  plus  vivaces  de  son  pays.  11 
renonça  donc  à  ses  projets  de  retraite  prématurée,  pour 
aller  ,i*u  rendez-vous  d'honneur  qui  lui  était  assigné  sous 
le  pavillon  amiral  de  Martin  Tromp.  L'escadre  qu'on  lui 
donna  n'était  composée  que  de  vaisseaux  armés  de  trente  à 
quarante  canons,  et  montés  d'un  petit  nombre  de  soldats 
et  de  matelots.  Les  vaisseaux  anglais  étaient  générale- 
ment plus  foris  en  canons  et  on  hommes:  avantage  que 


toute  Ibabili té  et  la  bravoure  des  amiraux  hollandais  ne 
put  pas  toujours  compenser.  Néanmoins,  Ruyter  ayant 
attaqué  devant  Plymouth,  le  16  août  i652,  une  escidre 
commandée  par  le  vice-amiral  Georges  Askue,  le  battit 
malgré  la  supériorité  de  ses  forces,  et  l'obligea  à  rentrer 
dans  le  port,  où  il  se  disposait  à  le  poursuivre,  et  où  il 
eût  enlevé  ou  brûlé  les  vaisseaux  ennemis,  s'il  n'en  eût 
été  empêché  par  un  vent  violent  du  sud-est  qui  s'éleva  tout 
à  coup. 

Vers  la  fin  de  la  même  année,  Ruyler  concourut  si  vail- 
lamment et  si  habilement  à  une  victoire  que  l'amiral 
Tromp  remporta,  près  de  Portland,  sur  la  flotte  anglaise 
commandée  par  le  célèbre  Blake,  «[ue  les  états  généraux 
lui  en  témoignèrent  publiquement  leur  satisfaction. 

Pendant  cette  guerre,  qui  se  prolongea  jusqu'en  1654, 
Tromp  cl  Ruyter,  au  témoignage  de  tous  les  historiens,  se 
disputèrent  le  prix  de  la  valeur.  Elle  occasionna  des  pertes 
considérables  aux  Anglais,  mais  elle  fut  surtout  fatale  à 
liurs  adversaires,  qui  v  perdirent  leur  célèbre  amiral, 
M.irtin  Tromp,  tué  glorieusement  sur  son  vaisseau,  le  10 
aoiit  1ti.^'^).  Dans  celle  journée,  qui  se  passa  ;i  l'embfiu- 
chiirr  de  la  Meuse,  les  deux  armées  se  batlirent  avec  un 
li'l  aclianienient,  qu'elles  ne  se  séparèrent  qu'après  avoir 
épuisé  leurs  miinilions,   et  s'êlre  réduites  mutiielleinent. 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


pour  aillai  dire,  à  l'impuissance  d'agir.  «  Toule  la  iiipr. 
ait  Sainte-Croix,  paraissait  couverte  de  corps  niurt'i,  de 
débris,  de  carcasses  de  vaisseaux  qui  fumaient  ou  brûlaient 
encore.  Le  reste  de  ces  deux  flottes  n'offrait  presque  plus 
que  des  vaisseaux  dém.ités  et  des  voiles  criblées  de  coups 
de  canon  (1).  »  Les  amiraux  qui  avaient  survécu  à  Tronip, 
Everlzen,  Ruyler  et  Jean  de  Wilt,  avaient  eu  soin  de  ca- 
cher celle  perte  .i  l'ennemi  ;  le  pavillon  amiral  n'avait 
pas  cessé  de  flotter  sur  le  bàliinent.  qui  ne  portait  plus 
c|ue  le  cadavre  du  héros;  mais  bientôt  tvertzen,  qui  avait 
pris  le  commandement  de  la  flotte  hollandaise,  se  trouva 
si  maltraité,  (ju'il  fut  obligé  de  se  faire  remorquer  jusque 
dans  la  Meuse.  Ruyter  ne  tarda  pas  à  être  forcé  de  le 
suivre,  n'ayant  plus  que  son  mât  d'artimon,  et  se  trouvant 
sans  poudre  et  sans  boulets.  Jean  de  Witt  resta  le  dernier 
sur  le  champ  de  bataille;  mais  ce  fut  pour  voir  la  plupart 


40 


des  vaisseaux  de  son  escadre  fuir  sous  l'empire  d'une  )ia- 
ni(|ue  aux  derni(>res  décharges  des  vaisseaux  anglais,  qui 
ne  purent  les  poursuivre,  laiit  ils  se  trouvaient  eux-mêmes 
affaiblis  et  délabrés. 

S'il  faut  en  croire  les  annalistes  anglais,  celte  affaire 
coula  à  la  république  batave  vingt-sept  ou  Irenlo  navires 
coulés  bas,  et  six  mille  soldats  ou  matelots  tués  pendant 
l'aclion.  Les  mémoiies  hollandais  réduisent  ce  dé.sasire  de 
boancDup.  L'auteur  de  la  Vie  de  Corneille  Troinp.  fils  de 
celui  qui  venait  de  périr  si  glorieusement  dans  sa  défaite, 
croit  pouvoir  assurer  que  les  perles  de  sa  patrie  ne  dépas- 
sèrent pas  neuf  bâtiments,  cinq  cents  tués,  sept  cents 
blessés  et  autant  de  prisonniers.  Il  ajoute  que  les  Anglais 
n'en  furent  pas  quittes  à  moins  de  onze  navires  de  guerre 
peiulant  l'action,  et  qu'après  ils  furent  obligés  d'en  briller 
huit  incapables  de  rentrer  dans  les  porls.  Cn  qui  est  cer- 


a  »     SEAUtJT  

Les  Maures  de  Salé  voulurent  que  Ruyter  enir.ît  en  triomphe  dans  la  ville,  monlé  sur  un  supei  h';  cheval.  —  Pi^c  50. 


tain,  c'est  que  la  terreur  fut  au  comble  chez  les  Hollan- 
dais, à  la  rentrée  de  leur  flotte  si  cruellement  écharpée, 
et  veuve  de  son  amiral  général  ;  c'est,  d'un  autre  côté,  que 
les  Anglais  se  trouvéreni  dans  l'impuisssance  de  profiler 
de  cette  terreur  et  de  poursuivre  leur  victoire  jusqu'au 
bout,  bien  que  l'affaire  se  fût  passée  cn  vue  même  des 
côtes  de  la  Hollande  et  dans  ses  propres  eaux. 

Il  y  eut  donc  un  armistice  forcé  entre  les  deux  parties 
belligérantes.  Les  Hollandais  en  perdant  Martin  'Tromp 
n'avaient  pas  tout  perdu,  puisque  Ruyter  leur  restait;  mais 
ce  grand  homme,  tout  prêt  qu'il  était  à  se  dévouer  pour 
relever  l'honneur  du  pavillon  de  la  Réimblique,  avait 
compris  qu'avant  de  courir  .i  une  revanche,  il  était  indis- 
pensable que  la  Hollande  égalisât  les  conditions  matériel- 
les de  la  lutte  entre  sa  marine  et  celle  de  ses  ennemis. 
Ses  vaisseaux  de  guerre  étaient  d'un  trop  faible  échantillon 
pour  lutter  avec  avantage  contre  les  constructions  colos- 
sales de  l'Angleterre  et  la  supériorité  de  leiii-  artillerie:  il 
fallait  done,  de  toute  nécessité,  qu'elle  commençât  par 
se  procurer  des  b,itiments  de  haut  bord,  armés  et  équipés 
aussi  formidablement  que  ceux  de  sa  rivale.  Ainsi  lu  paix 

(1)  Hi»(.  de  la  puissance  navale  de  l'Angleterre. 
42  Piri'.  —  Iiiip.  Simon  nacon  cl Cnmp.,  rue  J'Erfiulh,  1. 


était  nécessaire  pour  assurer  le  succès  d'une  guerre  pro- 
chaine, et  Ruyter  se  joignit  par  raison  et  par  calcul  à 
ceux  qui  la  demandaient  par  terreur  ou  par  lassitude.  Les 
i^lals  généraux  en  firent  les  premières  ouvertures  au  Par- 
lement d'Angleterre  :  des  incidents  po  itiqnes.  dont  nous 
n'avons  pas  à  nous  occuper  ici,  cn  retardèrent  la  conclu- 
sion ;  elle  ne  fut  signée  que  le  IT)  avril  lli.M,  entre  le 
protecteur  Cromwell  et  le  grand  |)cnsionnaire  Jean  de 
Witt.  ,i  des  conditions  assez  humiliantes  pour  la  Hollande, 
mais  dont  elle  espérait  bien  se  relever  cn  temps  opportun. 
Apres  la  conclusiou  de  la  paix,  Ruyter,  pnmiu.  pour 
ainsi  dire  malgré  lui,  au  grade  de  vice-amiral  de  Hollande, 
alla  croiser  dans  la  Méditerranée;  il  y  lit  nue  chasse  im- 
piloyable  aux  corsaires  barbarestpies,  auxquels  il  enleva 
une  quantité  de  bitinienls  el  de  prisonniers.  Parmi  ceux 
de  ces  écumeurs  de  mer  qui  lui  tombèrent  sons  la  main, 
se  trouvait  un  fameux  renégat  espagnol,  niunnié  ,\mand 
de  Di.iz,  que  Ruyter  fit  pendre  à  la  grande  vergue  de  son 
propre  b.itiment.  Ce  scélérat,  à  la  suile  d'un  meurtre  com- 
mis dans  sa  pairie,  s'élait  enfui  sur  la  côte  d'Afrique.  Il 
y  avait  embrassé  le  mali miéliMiie  et  voué  une  haine  im- 
Jilacable  ;i  ses  compalriules.  Dans  l'espace  de  douze  ans. 
il   eu  avait  enlevé   plus  de   deuv   cenis,    i!o:,l    plusieurs 


50 


LKS  MAIilîS'S  ILLUSTRES. 


étaient  ses  pnrents.  et  les  avait  vendus  aux  Maures.  11 
avilit  poussé  la  scélératesse,  assure-t-on,  jusqu'à  menacer 
son  père  d'un  pareil  traitement.  »  Dans  cette  expédition 
sur  les  côtes  de  Barljarie,  dit  un  de  ses  biographes  (1), 
Ruytir  brûla,  détruisit  ou  prit  aux  corsaires  six  gros  vais- 
seaux, en  reprit  trois  qu'ils  avaient  enlevés  aux  Hollan- 
dais, rendit  la  liberté  à  un  grand  nombre  de  prisonniers, 
fit  la  paix  avec  In  régence  di'  Salé,  et  apporta  en  Hollande 
une  grande  quantité  d'argent.  » 

Le  nom  de  In  régence  de  Salé  nous  fournit  l'occasion 
de  rappeler  une  des  prouesses  de  Ruyter,  alors  qu'il  n'é- 
mit encore  que  capitaine  et  monté,  non  pns  sur  un  vais- 
seau de  l'Etat,  mais  sur  un  navire  de  commerce  armé  en 
guerre.  Arrivé  devant  le  portde  ce  nom,  qui  est  à  l'embou- 
chure d'une  rivière,  nu  royaume  de  Fez,  et  ayant  besoin 
de  se  ravitailler.,  Il  força  l'entrée  de  la  rade  malgré  cinq 
vaisseaux  corsaires  d'Alger  qui  prétendaient  lui  barrer  le 
passage  et  le  forcer  à  prendre  le  large,  pour  lui  courir 
sus.  Les  Maures  de  Salé,  témoins  de  celte  belle  et  Qfre 
action,  applaudirent  de  leurs  acclamations  enthousiastes 
l'intrépide  capitaine;  ils  accoururent  en  foule  sur  le  port 
pour  le  saluer,  et  voulurent  qu'il  entrât  eu  triomiihe  dans 
la  ville,  monté  sur  un  cheval  superbe  et  suivi  des  capi- 
taines corsaires  marchant  à  pied. 

En  1659,  Ruyter  avait  été  envoyé  avec  une  escadre  an 
secours  du  roi  de  Danemark,  alors  en  guerre  avec  la 
Suéde,  qui  avait  pour  allii  e  l'Angletrrre.  Un  jour  qu'il  se 
trouvait  dans  l'ile  d'Amack.  oii  le  monarque  danois  (llhris- 
liern  IV)  faisait  sa  ri'sidence,  il  eut  une  conférence,  au 
sujet  de  la  paix,  avec  les  ambassadeurs  de  Suéde  et  d'An- 
gleterre :  ceux-ci  le  prirent  sur  un  ton  de  hauteur  et  de 
supériorité  dont  s'indigna  la  fierté  de  l'amiral  hollandais. 
Reculant  de  deux  pas,  il  mit  la  mnin  sur  In  garde  de  son 
épée,  et  leur  dit  :  n  Vous  faites  des  projets  avec  vos  flottes, 
et  moi  je  les  décide  avec  mon  épée.  »  Ln  paix  ne  se  fil 
pas,  et  Ruyter  alla  mettre  le  siège  devant  la  ville  suédoise 
(le  Nyliorg.  11  s'en  rendit  maître,  ainsi  que  de  toute  l'ile 
deFuuen.  En  reconnaissance  de  cet  exploit,  Christieru  le 
combla  de  présents,  lui  fit  une  pension  de  huit  contsécus, 
l'anoblit  lui  et  toute  sa  postérité,  et  lui  présenta  lui-même 
ses  lettres  de  noblesse.  Klles  étaient  libellées  en  latin  de 
chancellerie,  langue  |iarfaitemenl  inconnue  du  rude  ma- 
rin; mais  il  n'eut  pas  même  la  curiosité  de  se  faire  tra- 
duire les  letlres-patenles  du  roi  Christieru;  il  était  trop 
lier  de  son  litre  de  citoyen  de  la  république  hatave  ponr 
atlacher  quel(|ue  importance  à  cette  noblesse  de  couven- 
tinii  qui  se  formule  sur  parchemin  eu  vertu  d'un  octroi 
royal. 

(1664).  Dix  années  s'étaient  écoulées  depuis  la  paix, 
lorsque  la  guerre  éclata  de  nouveau  entre  la  répu- 
bliijue  des  Provinces-Unies  et  l'Angleterre,  redevenue 
monarchie  parla  restauration  de  Charles  II.  Les  prétentions 
du  |ieuple  anglais  et  de  ses  gouvernants  à  la  supréma- 
tie maritime  se  perpétuaient  à  travers  les  révolutions  po- 
litiques. Charles  11  ne  se  montrait  pas  moins  jaloux  que 
Cromvvell  de  la  puissance  navale  de  la  Hollande  :  il  s'élail 
hiité  de  mettre  en  vigueur  le  fameux  acte  de  navigation 
rendu  sous  le  prolerlnrat  du  premier;  acte  dont  les  cir- 
constances politiques  avaient  fait  ajourner  l'exécution,  et 
qui  était  principalement  dirigé  contre  le  conmierce  des 
Hollandais,  surnommés  alors  à  bon  droit  les  facteurs  des 
deux  mondes.  La  guerre  commença  sourdement  par  des 
avanies  faites  aux  navires  des  Provinces-Unies,  sous  le 
prétexte  de  ce  droit  insolent  du  pavillon  que  s'arrogiait 
l'Angleterre,  et  que  le  dernier  traité  l'autorisait  formelle- 
ment à  exercer  sur  la  marine  hatave.  Charles  11,  dans  son 
manifeste  de  guerre,  n'eut  garde  d'oublier  de  relever, 
comme  une  violation  flagrante  et  intolérable  des  traités, 
les  révoltes  fréquentes  de  la  fierté  nationale  d'un  peuple 
libre  contre  cette  humiliante  sujétion.  Il  |iri'lendil  eu 
outre,  voyez  le  crime  énorme!  que  le  frère  du  pension- 
naire de  Hollande,  le  lieutenant-amiral  Corneille  de  Wilt, 
avait  eu  l'impertinence  de  se  décerner  les  attributs  d'un 
vainqueur  de  l'Angleterre,  en  se  faisant  peindre  dans  un 

(1)  Ricber,  il'après  Rnmdt,  auteur  d'une  vie  de  liuyler  en 
néerlirndîiis. 


tableau  dont  le  fond  représentait  des  vaisseaux  au  pavillon 
britannique,  captifs  on  brûlés.  Ce  fut  sur  des  motifs  aussi 
futiles,  aussi  dérisoires,  que  le  parlement  accorda  un  sub- 
side de  prés  de  soixante  millions  de  francs  pour  soutenir 
une  guerre  dont  le  but  réel  était  la  ruine  d'un  peuple  in- 
dustrieux, devenu  grand  par  le  travail  et  par  la  liberté! 

Suivant  un  procédé  trop  familier  aux  gouvernements  de 
cette  époque,  à  celui  des  Anglais  particulièrement,  les  hns- 
tililés  avaient  précédé  toute  déclaration  de  guerre.  Une 
escadre,  sortie  de  la  Tamise,  en  16f)4,  et  commandée  par 
le  chevalier  Holmes,  s'était  portée  furtivement  sur  la  côle 
d'Afrique,  où  elle  s'était  emparée,  par  surprise,  du  cap 
Corse  et  de  l'ile  de  Corée,  appartenant  aux  Hollandais, 
De  là  elle  s'élaitrendnedans  l'Amérique  septentrionale,  où 
elle  n'avait  pas  plus  respecté  les  établissements  des  Pro- 
vinces-Unies. A  ces  nouvelles,  Ruyter  eut  ordre  d'armer 
une  escadre  en  toute  hâte,  et  d'aller  relever  dans  les 
mers  lointaines  où  il  avait  été  si  déloyalement  insulté 
l'honneur  et  l'autorité  du  pavillon  hollandais.  Il  s'acquitta 
de  cette  mission  avec  autant  de  rapidité  que  de  bonheur; 
reprit  l'ile  de  Gorée,  en  chassa  le  gouverneur  anglais  et 
rétablit  tous  les  comptoirs  hollandais  de  la  côte.  11  fil  voile 
ensuite  pour  l'Amérique,  t)ù  il  obtint  les  même  succès  et 
fit  payer  aussi  chèrement  que  possible  aux  ennemis  de  son 
pays  le  prix  de  leurs  violences  et  de  leur  perfidie. 

Ce|jendant  des  flottes  imposantes  avaient  été  armées  et 
mises  en  mer  de  part  et  d'autre:  l'une,  partie  du  Texcl, 
l'autre  sortie  de  la  Tamise.  Celle-là  commandée  par  le 
baron  d'Opdam,  de  l'ancienne  et  illustre  maison  de  Wasse- 
naer.  ayant  pour  vice-amiraux  Evertzen  et  le  fils  de  Mar- 
tin Tromp;  celle-ci.  obéissant  au  frère  du  roi  d'Angle- 
terre, au  duc  d'York,  qui  avait  sous  ses  ordres  le  vaillant 
prince  Rupert,  de  Bavière,  et  le  vieux  comte  de  Sandwich, 
qui  avait  fait,  à  soixante  ans  passés,  son  début  dans  la 
carrirre  maritime. 

Les  deux  armées  navales  se  rencontrèrent  le  15  juin 
16C5,  à  la  hauteur  de  Lestoff,  prés  d'Yarmouth,  au  comté 
de  Suffolk.  Une  action  terrible  et  meurtrière  s'engagea  : 
elle  dura  plus  de  neuf  heures,  et  se  termina  par  la  dé- 
route de  la  flotte  hollandaise,  qui  laissa  dix-huit  vaisseaux 
de  guerre  et  trois  mille  prisonniers  entre  les  mains  de 
l'ennemi.  Opdani,  dont  le  vaisseau  avait  sauté  en  l'air  au 
milieu  du  combat,  avait  péri  avant  de  voir  sa  défaite  con- 
sommée. 

Ce  grave  échec,  au  début  de  la  guerre,  n'avait  point 
ébranlé  le  courage  des  Hollandais.  Ruyter,  qui  revenait 
couvert  de  gloire  de  sa  double  expédition  dans  les  mers 
d'Afrique  et  du  Nouveau-Monde,  promettait  une  éclatante 
revancneà  sa  patrie.  Il  fut  promu,  par  les  états  généraux, 
à  la  digiiitéde  lieutenant-amiral  général,  et  prit  aussitôt  le 
commandement  de  la  flotte  des  Provinces-Unies,  laquelle, 
malgré  la  défaite  de  Lestoff,  s'élevait  encore  au  nombre 
im|iosaut  de  quatrevingt-treizi'  vaisseaux.  Beaucoup,  il  est 
vrai,  avaient  besoin  d'être  réparés  et  réarmés;  mais,  grâce 
à  l'activité  du  nouveau  commandant  en  chef,  toute  In 
llntie  put  reprendre  la  met'  dans  le  courant  du  mois  d'août 
ItiGÙ. 

Le  grand  pensionnaire  Jean  de  Witt,  sentant  qu'il  s'a- 
gissait d'une  lutte  suprême,  s'était  cru  obligé  d'y  présider 
en  personne.  Il  s'était  embarqué  sur  la  Hotte  qui  portait 
les  destinées  de  la  république:  il  en  prit  le  commande- 
ment en  chef,  sans  que  Ruyter,  non  moins  grand  citoyen 
que  grand  général,  s'en  montrât  ni  mécontent  ni  jaloux. 
La  flotte  sortit  du  Texel  avec  le  vent  contraire,  et,  quel- 
ques jours  après,  une  horrible  tempête  dispersa  ses  vais- 
seaux, en  fil  périr  plusieurs:  il  fallut  rentrer  dans  le  port. 

L  intervention  de  Louis  XIV,  qui  s'étnit  offert  coiuiue 
médinleur  entre  les  deux  nnlions  belligérantes,  suspendit 
les  hostilités  pendant  quelques  mois.  Cette  inédialion  ne 
produisit  aucun  résultat,  et  Louis  XIV,  ((u'un  traité  d'al- 
liance unis.^ait  aux  Hollandais,  se  déclara  ostensiblemeijt 
en  leur  faveur,  au  commencement  de  l'année  ■l(i6IJ.  Il 
leur  avait  promis  le  secours  de  sa  flotte;  mais  elle  se  lit 
si  longtemiis  attendre  que  les  Uollnndnis,  se  défiant  avec 
assez  de  rai.sou  de  la  politique  ambiguë  du  grand  roi  à  leur 
égard,  sr  décidèrent  à  reprendre  la  lutte  avec  leurs  seules 
forces,  Ruyter,  sorti  des  eaux  du  Texel,  à  la  têle  de  quatre- 


LES  MAliL\S  ILLUSTRES. 


51 


vingl-onze  vaisseaux  de  ligne,  de  douze  frégates  et  de 
treize  brûlots,  alla  chercher  la  Ûolte  anglaise  jusque  sous 
ses  propres  côtes.  Celle-ci  était  commandée  par  le  prince 
Rupert  et  par  le  célèbre  Monck,  alorsducd'Albermile.Elle 
était  plus  forte  de  quelques  voiles  que  celle  des  Etats; 
mais  vingt-cinq  bâtiments  s'in  étaient  détachés,  sous  les 
ordres  du  prince  Rupert.  pour  se  porter  à  la  rencontre 
d'une  escadre  française,  qu'on  supposait  jiartie  de  La  Ro- 
chelle pour  venir  se  joindre  à  la  llutte  hollandaise. 

Le  11  juin,  contre  l'avis  de  ses  principaux  officiers, 
Monck  ré"''^'  t  d'en  venir  aux  mains.  Il  avait  le  vent  pour 
lui.  cl  ..  ^rgiieil  le  poussait  à  rechercher  une  victoire 
dont  il  n'aurait  point  à  partager  l'honneur.  11  vint  à  toutes 
voiles  sur  les  Hollandais,  mouillés  en  ligne  à  l'cst-sud-est 
de  la  pointe  nord  d'.\ngleterre,  Ruyter  avant  le  corps 
de  bataille.  Corneille  Tronip  l'avant-ganle  et  Everizen 
l'arriére- jarde.  Les  Uollandais  attendirent  leurs  ennemis  à 
Tancre  jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  à  portée:  alors  Ruyter  fit 
couper  les  câbles,  et  l'action  s'engagea  avec  une  vigueur 
foudroyante.  Trornp ,  qui  eut  tous  les  honneurs  et 
tous  les  périls  du  début,  fut  admirable  d'énergie  et  d'ini- 
pétuosite;  le  vaisseau  qu'il  montait  fut  si  maltraité 
qu'il  fut  obligé  de  transporter  son  pavillon  sur  un  autre. 
Il  en  arriva  autant  à  Ituyler;  mais  plus  calme,  et  diri- 
geant la  foudre  de  ses  batteries  avec  autant  de  supériorité 
que  de  précision,  le  terrible  amiral  fit  un  ravage  affreux 
dans  le  corps  de  bataille  qui  lui  était  opposé,  et  coula  à 
fond  cinq  vaisseaux  anglais,  dont  treis  de  première  gran- 
deur. Les  Anglais,  comme  on  l'a  dit.  avaient  le  vent  pour 
eux.  mais  il  était  si  frais  qu'ils  ne  purentse  servirde  leurs 
batteries  basses;  ce  qui  faisaituneimmen.se  compensation 
en  faveur  des  Hollandais.  Ceux-ci  lirent  en  outre  d'hor- 
ribles dégâts  sur  les  vaisseaux  ennemis,  en  se  servant  de 
boulets  rames,  nouvelle  invention  qu'ils  devaient  au  génie 
de  Jean  de  Wiit. 

L'action,  commencée  sur  le  midi,  fut  un  instant  inter- 
rompue par  un  mouvement  de  retraite  de  la  flotte  anglaise. 
Ruyler  la  poursuivit;  mais  la  honte  de  fuir  snus  les  yeux 
mêmes  des  Anglais  et  dans  ses  propres  eaux  la  rameua  au 
combat,  et  la  hilte  recommença  pour  se  prolonger  jusqu'à 
dix  heures  du  soir.  Suspendue  par  la  nuit,  elle  reprit  le 
lendemain  à  la  pointe  du  jour.  Un  calme  qui  dura  jusqu'à 
midi  l'interrompit  encore;  mais,  le  vent  s'ét.yil  levé,  on 
lutta  de  part  et  d'autre  avec  tout  l'acharnement  que  peu- 
vent inspirer  l'orgueil  national,  l'amour  de  la  gloire  et 
l'ivresse  du  combat  :  véritable  lulle  de  géants,  dont  l'em- 
pire de  la  mer  devait  être  le  prix!  Les  deux  armées  se  tra- 
versèrent plusieurs  fois.  Tromp,  qui  était  l'Achille  de  la 
flotte  hollandaise,  comme  Ruyter  en  était  le  .Mais,  avait 
encore  été  obligé  de  changer  de  v.iisse  u  :  il  s'était  engagé 
si  avant  au  milieu  de  la  Hotte  ennemie,  qu'il  allait  périr 
infailliblement,  si  son  amiral,  accourant  à  son  secours, 
n'eut  lait,  pour  le  sauver,  des  prodiges  de  valeur  et  d'ha- 
bileté. 

Les  Anglais  eurent,  dans  cette  journée,  huit  de  leurs 
pins  grands  vaisseaux  brûlés  ou  coulés  à  fond;  entre 
autres,  le  roi  de  la  Qotte  britannique,  le  Royal-Prince, 
vaisseau  à  trois  ponts  etdequalre-vingt-seize  canons,  que 
montait  l'amiral  .\skue.  Cet  amiral,  en  voulant  se  retirer 
dans  la  Tamise,  eut  le  malheur  d'échouer  sur  un  banc  de 
sable  qui  se  trouve  à  l'entrée  de  cette  rivière.  Il  voulait 
néanmoins  s'y  défendre  et  s'y  faire  tuer;  mais  son  équi- 
page se  révolta  et  le  força  d'amener  son  pavillon.  Ruyler, 
qui  l'avait  déjà  battu  autrefois  dans  ces  mêmes  parages, 
le  reçut  prisonnier  à  son  bord,  et  lui  donna  le  navrant 
spectacle  de  l'incendie  de  son  gigantesque  vaisseau.  Le 
Royal-Prince  avait  cependant  été  remis  à  Ilot;  mais,  son 
mauvais  état  ne  permettant  pas  d  emmener  en  Hollande  ce 
trophée  de  la  victoire,  on  avait  dû  se  décider  à  le  détruire. 

Au  moment  où  Monck  rentrait  dans  la  Tamise  pour  s'y 
mettre  en  sûreté,  il  fut  rejoint  par  le  prince  Rupert,  qui 
n'avait  pas  rencontré  lescadre  française.  Les  deux  géné- 
raux, impatients  de  prendre  une  éclatante  revanche  sur 
Ruyler,  revinrent,  dans  la  matinée  du  14  juin,  pour  lui 
présenter  le  combat.  Ils  avaient  mis  en  ligne  soixante  et 
onze  vaisseaux,  saus  compter  les  brûlots  et  quelques  bâti- 
ments légers.  Ruyter  n'en  avait,  en  ce  moment,  que  soixante- 


quatre  à  leur  opposer;  mais  il  sut  gagner  l'avantage  du 
vent,  et  pressa  si  vigoureusement  ses  adversaires,  que 
ceux-ci,  après  quelques  heures  de  coiiibat,  déjà  horrible- 
ment maltraités  et  désemparés,  furent  trop  heureux  de 
pouvoir  profiter  d'une  brume  épaisse  qui  s'éleva  tout  à 
coup,  pour  couvrir  leur  retraite  et  échapper  à  la  poursuite 
de  leur  terrible  ennemi.  Celte  brume  était  un  phénomène 
extraordinaire  pour  l.i  saison  :  Ruyter.  dont  l'intrépidité 
naturelle  était  tempérée  par  un  grand  fond  de  religion,  y  vit 
une  manifestation  de  la  Providence  qu'il  devait  respecter  : 
«  C'est  Dieu,  s'écria-t-il,  qui.  par  pitié  pour  ces  liers  insu- 
laires, a  mis  entre  eux  et  nous  ce  voile  épais  ;  c'est  Oieu  qui 
les  sauve,  et  qui.  ne  voulant  pas  achever  de  les  perdre,  les 
a  seulement  corrigés  de  leur  présomption.  »  Paroles  admi- 
rables de  modestie  et  de  piété  naïve,  dans  un  moment  où 
il  eût  été  si  prdonnable  au  héros  hollandais  de  céder  a 
l'enivrement  de  la  victoire:  car  c'était  pour  la  troisième 
fois,  en  quatre  jours,  que  Ruyter  forçait  les  Anglais  à  lui 
céder  le  champ  de  bataille 

Ces  quatre  jours  de  combat  coûtèrent  aux. \nglais  vingt- 
trois  grands  vaisseaux  il  plusieurs  antres  bàliments;  ils  y 
perdirent  six  mille  hommes  tués,  dont  un  de  leurs  offi- 
ciers généraux,  le  vice-amiral  Barkeley;  ils  laissèrent  .-i 
l'ennemi  deux  mille  six  cents  prisonniers,  parmi  lesquels 
l'amiral  George  .\skue.  Du  côté  des  Hollandais,  on  eut  à 
regretter  la  perte  de  six  vaisseaux,  et  de  àen\  mille  huit 
cents  soldats  et  matelots.  Le  lieutenant-amiral  Everizen 
fut  tué,  à  la  tête  de  .son  e.scadre,  dans  la  première  journée 
1 1 1  juin).  » 

Cependant  la  fierté  britannique  ne  voulait  pas  convenir 
de  ses  défaites,  et,  pour  mieux  les  dissimuler,  Charles  11 
se  montra  |iroligue  de  récompenses  et  d'honneurs  envers 
les  généraux  et  les  principaux  officiers  de  la  Hotte  vaincue. 
11  se  hâta  d'ailleurs  de  faire  réparrr  ses  vaisseaux  et  d'en 
augmenter  le  nombre;  et  bientôt  le  prince  Rupert  et  le 
duc  d'.Mbermale  appareillèrent  avec  une  Hotte  de  plus  de 
deux  cents  voiles  pour  se  mettre  à  la  n  cherche  de  la  flolle 
hollandaise.  Celle-ci  avait  dû  aussi  rentrer  dans  ses  ports 
pour  s'y  réparer,  et  n'avait  pas  lardé  non  (ilus  à  reprendre 
la  mer. 

Les  deux  armées  ennemies  se  trouvèrent  de  nouveau  en 
présence,  le  24  juillet  (1666),  à  la  hauteur  de  l'embou- 
chure de  la  Tamise.  Ruyler  avait  pour  vice-amiraux  Ban- 
kœrt  et  Corneille  Tronip.  L'action  s'engagea  avec  beau- 
coup de  vigueur  sur  toute  la  ligne.  A  l'avanl-garde,  la 
perte  du  vaisseau  portant  le  pavillon  de  Bankœrl.  et  qui 
fut  coulé  bas.  amena  un  grand  desordre  dans  son  escadre  ; 
elle  fut  mise  en  déroute  par  l'escadre  blanche  ou  avant- 
gai  de  des  .\ngl:;is.  Tromp.  qui  commandait  l'arriére-garde, 
avait  attaqué  l'escadre  bleue  des  ennemis  avec  son  impé- 
tuosité accoutumée,  et  l'avait  pres(|ue  aussiiôt  mise  en 
fuite;  mais,  cédant  trop  facilement  à  son  ardeur,  il  s'était 
lancé  à  sa  poursuite,  en  découvrant  le  corps  de  bataille  ou 
commandait  Ruyter;  faute  non  moins  désistreuse  pour  ce 
général,  que  la  défaite  de  son  avant-garde;  car  elle  le 
laissa  seul  aux  prises  avec  les  deux  divisions  de  l'armée 
ennemie,  restées  en  ligne.  Les  .\nglais  ne  mani|uèrent  pas 
de  profiler  de  celte  circonstance  et  de  renvelo|iper;  mais 
Ruyler  ne  se  laissa  pas  entamer  et  les  tint  à  dislance,  par 
la  vigueur  et  l'activité  de  son  feu,  jusqu'à  la  nuit. 

«  Le  lendemain,  au  point  du  jour,  dit  le  baron  de  Sainte- 
Croix,  l'amiral  hollandais  se  trouva,  avec  sept  ou  huit 
vaisseaux  seulement,  environné  de  toute  la  flolle  anglaise, 
rangée  en  croissant  sous  le  vent  et  a  l'arriére.  Elle  Ut  sur 
lui  un  feu  terrible.  Ruyter  eut  b  en  de  la  peine  à  détermi- 
ner ses  gens  à  se  battre;  ils  étaient  épuisés  de  fatigue  et 
couchés  sur  le  tillac.  Apres  avoir  évité  deux  brûlots  et  se 
voyant  pressé  de  tontes  parts,  l'intrépide  général,  qui  se 
sentait  perdu,  s'écria  plusieurs  fois  :  «  Faut-il  que  je  sois 
«  assez  malheureux  pour  quedetantde  boulets  qui  passent 
«  sur  ma  tète,  il  ne  s'en  trouve  pas  un  seul  qui  puisse 
<t  m'atteindrel  b  Partout  il  cherchait  la  mort,  et  partout 
elle  le  respecta.  Entin.  un  sentiment  plus  réfléchi,  celui 
de  l'amour  de  la  parie,  l'emporta  dans  son  cœur  sur  cet 
héroïsme  aveugle  :  il  ne  pensa  bientôt  plus  qu'au  salut  des 
siens,  en  les  conduisant  au  port.  Semblable  au  lion 
assailli  par  une  nombreuse  troupe  de  chasseurs,  il  ne 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


céd.i  qu'à  la  force,  élniit  aussi  terrible  dans  sa  retraite  que 
redoutai)lo  au  premier  ciioc.  Informé  dé  ses  exploils  dans 
cette  circonstance  suprême,  Louis  XIV  écrivit  lui-même 
aux  états  «[énéranx  «  que  Uuyter  avait  agi  de  cœur  et  de 
«  iBte  ;  qu'il  avait  fait  des  choses  qui  surpassaient  les  forces 
«  humaines.  J'estime  plus  sa  retraite,  ajoutait  ce  prince, 
«  que  s'il  avait  gagné  la  l>at;iille,  ayant  rési>té  avec  huit 
«  vaisseaux  contre  vingt-deux  des  plus  grands  d'Angle- 
«  terre,  et  aux  deux  amiraux  (I).  » 

Toute  riiahileté  de  ceux-ci  n'avait  pu  empèriier  Ruyter 
de  rentrer  à  l''lessingue  avec  les  glorieux  débris  de  son 
escadre.  Pour  se  dédommager,  Ruiîert  et  Monck  se  por- 
tèrent à  la  rencontre  de  Tromp,  dont  ils  espéraient  avoir 
meilleur  marché.  Ils  le  trouvèrent  à  la  hauteur  de  Ilar- 
wicli.  Mais  il  leur  échappa  et  se  retira  sans  perle  au  Texel. 
Ruyter  se  plaignit  sévèrement  aux  états  de  cette  valeur 
aventureuse  et  irréfléchie,  dont  l'éclat  n'avait  rien  de  so- 


lide, et  qui  ne  lui  avait  causé  que  des  embarras  en  mainte 
occasion.  11  faisait  peser  avec  toute  raison  sur  l'impru- 
dunce  de  Tromp  la  responsabilité  d'un  échec  qui  venait  de 
coûter  à  la  république  vingt  vaisseaux  et  des  milliers  de 
braves  gens  llne  décision  des  états  généraux  mit  le  trop 
impétueux  Tromp  aux  arrêts  et  lui  retira  son  emploi  :  d'où 
naquit  une  profonde  inimitié  entre  les  deux  amiraux. 

Au  lieu  de  se  décourager,  les  Hollandais,  sous  l'impul- 
sion ferme  cl  sloique  du  grand  pensionnaire  Jean  de  Witl, 
ne  s'occupèrent  que  du  soin  de  se  préparer  une  terrible 
revanche;  et  les  préparatifs  se  poursuivaient  pendant  les 
lenteurs  des  préliminaires  ouverts  pour  la  paix,  et  que  le 
grand  pensionnaire  sut  faire  tirer  en  longueur  par  des  in- 
cidents calculés.  Son  dessein,  dont  Ruyter  seul  avait  la 
lonfidence.  était  de  détruire  la  marine  anglaise,  en  l'atta- 
quant au  fond  même  de  ses  ports  les  mieux  défendus,  et 
de  porter  l'incendie  jusque  dans  ses  chantiers  et  ses  arse- 
naux. L'occasion  était  on  ne  peut  plus  favorable  pour  une 
entreprise  aussi  hardie;  car  le  roi  Charles  11,  trop  confiant 
dans  l'issue  des  négociations  entamées,  et  dont  les  res- 
sources se  troHvaieiit  d'ailleurs  épuisées  par  la  guerre  et 
par  d'autres  calamités  publiques,  avait  désarmé  ses  vais- 
seaux et  licencié  leurs  équipages.  L'affaire  fut  conduite 
avec  autant  de  secret  que  d'activité,  et  le  6  juin  1667, 


(1)  llisl.de  la  pnii 


i.h  dfi  VÀnghlerre^  liv.  II. 


Ruyter  appareilla  avec  une  flotte  de  soixante-dix  vaisseaux 
et  seize  brûlots.  Le  14.  il  mouillait  à  l'embouchure  de  la 
Tamise.  Deux  vaisseaux,  appuvés  par  dix  autres  navires  et 
deux  brûlots,  s'avancèrent  jus'nu'à  la  rivière  de  Medw.iy, 
prirent  le  fort  de  Sherness  et  le  rasèrent.  Ruyter  arrive 
alors  avec  le  reste  de  son  armée;  pousse  par  la  marée  et 
le  vent  d'est,  il  remonte  jusqu'à  Chatam.  Après  avoir 
rompu  une  forte  estacade  qui  traversait  la  Medway.  dé- 
truit trois  vaisseaux  qui  la  défendaient,  et  passé  au  tra- 
vers de  ceux  qu'on  avait  coulés  bas  dans  la  rivière,  il  f  nr- 
vienl  à  Upnor,  s'empare  du  château,  prend  »!  brûle  plu- 
sieurs gros  navires  de  guerre,  les  plus  forts  i.c  L.  m;iriue 
anglaise;  quatre  autres  sont  détruits  à  Blackwall  et  neuf  à 
Woohvich.  Des  magasins  et  une  grande  quantité  de  muni- 
tions navales  deviennent  la  proie  des  Hollandais  ou  celle 
des  llammes. 

La  consternation  se  répand  sur  toute  la  côte.  Charles 
pense  à  quitter  Londres  et  à  se  retirer  à  Windsor.  La 
capitale  craint  même  de  voir  attaquer  sa  tour  et  incendier 
ses  faubourgs  qui  étaient  sans  défense.  On  se  hâte  de  cou- 
ler à  fond  plusieurs  bâtiments  au  milieu  de  la  rivière;  on 
établit  des  batteries  en  plusieurs  endroits.  Toute  la  milice 
est  sous  les  armes...  Mais  Ruyter,  cédiint  à  un  excès  de 
prudence,  renonce  au  dessein  de  remonter  jusqu'à  Lon- 
dres; il  sort  de  la  Tamise,  au  grand  ètonncment  des~An- 
glais  eux-mêmes,  et  va  détruire  quelques  vaisseaux  dans 
les  baies  de  Harwich  et  de  Torhay,  après  avoir  mis  en 
fuite  nue  escadre  commandée  par  l'amiral  Sprngh.  Il  se 
dirige  ensuite  vers  les  Sorlingues,  eu  jetant  la  terreur  dans 
tous  les  lieux  d'où  l'on  peut  voir  tlolter  son  pavillon,  en 
visitant  tous  les  havres  et  toutes  les  baies  pour  y  détruire 
les  vaisseaux  de  guerre  ou  de  commerce  qui  s'y  tiennent 
abrités.  Il  attendait  toujours  la  flotte  française  pour  mettre 
la  dernière  main  à  sou  œuvre  de  destruction,  et  c'en  était 
fait  poin'  longtemps  de  la  marine  anglaise,  si  cette  Hotte, 
que  commandait  le  duc  de  Beaufort,  eût  été  lidele  an 
rendez-vous.  Mais  l'amiral  français,  après  avoir  donné 
quelque  espérance.  Huit  par  un  refus  formel,  motivé  sur 
ce  qu'il  n'avait  reçu  aucun  ordre  de  sa  cour,  et  (|ue  l'on 
était  sur  le  point  de  conclure  la  paix. 

Elle  fut,  en  effet,  signée  à  Breda,  le  51  juillet  1(367,  à 
des  conditions  qui  auraient  dû  être  meilleures  pour  la 
Hollande,  si  les  négociateurs  avaient  tenu  quelque  compte 
de  la  situation  nouvelle  que  venait  de  créer,  entre  les 
deux  nations,  cette  dernière  expédition  de  Ruyter.  Mais  les 
négociateurs  hollandais  se  montrèrent  plus  touchés,  dans 
cette  affaire,  des  considérations  de  commerce  que  de  celles 
d'amour-propre,  et  il  ne  faut  pas  trop  les  en  nl.imer. 

Celte  ]jaix  ne  fut  pas  de  longue  durée:  dès  la  fin  de 
1071,  la  Hollande  se  trouvait  aux  prises  avec  les  forces 
réunies  des  rois  de  France  et  d'Angleterre,  qu'un  intérêt 
commun  d'ambition  et  de  jalousie  avait  unis  dans  un  pacte 
de  guerre  et  de  destruction  contre  cette  active  et  indus- 
trieuse république  de  marchands  et  de  navigateurs.  Les 
Provinces-Unies  avaient  donc  à  se  défendre  à  la  fois  et 
contre  les  armées  de  terre  de  Louis  XIV,  conduites  par 
Turenne  et  Condé,  et  contre  les  flottes  combinées  des 
deux  royaumes,  confiées  à  leurs  plus  illustres  amiraux, 
parmi  lesquels  figuraient,  du  côté  de  la  France,  non  les 
premiers  en  grade,  mais  les  plus  grands  en  renommée, 
Ouquesne  et  le  chevalier  de  Tourville.  La  Hollande  n'avait 
à  leur  opposer  que  le  grand  Ruyter,  et  elle  ne  désespéra 
pas  de  sa  fortune. 

Le  lieutenant-amiral  général  des  Provinces-Unies  mit  à 
la  voile  le  15  mai  1672,  à  la  tête  d'une  armée  navale  de 
quatre-vingt-onze  navires  de  guerre  et  de  quarante-quatre 
brûlots,  et  se  porta  fièrement  à  la  rencontre  des  flottes 
ennemies  jusque  sous  les  côtes  d'Angleterre.  Il  les  ren- 
ciuilra  dans  la  matinée  du  7  juin,  mouillées  entre  Harwich 
et  Varmoulli,  au  comté  de  Suffolk.  Il  les  provoqua  aus- 
sitôt an  combat.  La  lutte  se  prolongea  pendant  toute  la 
journée,  et  ce  fut  Ruyter  qui  resta  le  dernier  sur  le  champ 
de  balaille.  Toutefois  les  résultats  furent  assez  incertains 
pour  permetiro  aux  deux  armées  de  s'attribuer  la  vic- 
toire. Cette  alTaire  eut  lieu  à  la  hauteur  de  Southwold, 
mais  elle  est  désignée  par  nos  historiens  sous  le  nom  de 
Solebny.  Ruyter  s'y  comporta  en  véritable  géant.  On  assure 


LES  MAUIiNS  ILIXSTl'.ES. 


que  son  vaisseau  amiral,  les  Sept- Provinces,  employa 
vingt-cinq  milliers  de  poudre  et  tira  plus  de  deux  mille 
cinq  lents  coups  de  canon. 

Celte  affaire  de  Solebay  ou  de  Soutlnvold  eut  du  moins 
pour  les  Hollandais  cet  important  résultat,  qu'elle  enipé- 
clia  les  flottes  ennemies  de  rien  entreprendre  de  considé- 
rable pendant  tout  le  reste  de  la  campagne.  Il  n'eu  était 
pas  de  même  du  côté  du  continent.  Le  prince  Guillaume 
d'Orange,  le  même  qui  fut  plus  tard  roi  d'Angleterre  sous 
le  nom  de  Guillaume  111;  le  prince  d'Orange,  joune  homme 
de  vin2t-deu.\  ans,  avait  été  improvisé  général  eu  chef, 
avant  d'avoir  même  commandé  un  régiment  :  l'armée  qu'on 
lui  avait  donné  à  conduire  se  composait  à  peine  de  trente 
niilli'  hommes,  assez  mauvais  soldats;  a\issi  n'avait-il  pu 
arrêter  le  torrent  de  la  conquête,  dirigé  par  Louis  XIV  en 
personne,  escorté,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  par  ses 
plus  illustres  capitaines  et  secondé  par  le  génie  de  Vau- 
Dan.  Lorsque  Ruyter  rentra  avec  sa  ilotle  au  Texcl.  les 
Français  étaient  déjà  aux  portes  d'Amsterdam.  «  Déjà,  dit 
Voltaire,  les  plus  riches  familles,  les  plus  ardentes  pour 
la  liberté,  se  préparaient  à  fuir  aux  extrémités  du  monde, 
et  à  s'embarquer  pourPatavia.  On  avait  fait  le  dénombre- 
ment de  tous  les  vaisseaux  qui  pouvaient  faire  ce  voyage. 
et  le  calcul  de  ce  qu'on  pouvaitembarquer  :  on  avait  trouvé 
que  cinquante  mille  familles  pouvaient  se^  réfugier  dans 
leur  nouvelle  patrie.  La  Hollande  n'eut  pliîs  existé  qu'au 
bout  des  Indes  orientales  (1).  » 

Pour  comble  de  calamité,  eûet  naturel  d'ailleurs  de  ces 
crises  suprêmes  qui  mettent  en  question  l'e.^istence  même 
d'un  peuple,  la  république  était  divisée  en  deux  factions 
exaspérées,  prêtes  à  on  venir  aux  mains  sous  les  yeux  de 
l'ennemi.  La  fureur  populaire  se  tourna  contre  le  grand 
pensionnaire  Jean  de  Witt;  lui  et  son  frère,  l'amiral  Cor 
neille  de  Witt.  furent  massacrés  par  la  populace  en  délire, 
et  le  stathoudérat.  qui  avait  été  supprimé  dans  l'intérêt  de 
la  liberté,  fut  rétabli,  sous  la  menace  de  l'émeute,  en  la 
personne  de  ce  même  Guillaume  de  Nassau,  prince  d'O- 
range, dont  nous  venons  de  parler.  Ruyter  était  l'ami  des 
deux  frères  de  Witt;  à  la  nouvelle  de  leur  catastrophe,  il 
ne  put  retenir  ses  larmes.  La  mort  du  grand  pensionnaire 
était  un  sujet  de  deuil  non-seulement  pour  son  amitié, 
mais  encore  pour  son  patriotisme;  il  protesta  contre  l'in- 
justice de  son  pays;  et  cette  protestation  fut  considérée 
comme  une  complicité  dans  la  prétendue  trahison  que  la 
passion  populaire  reprochait  aux  deux  frères.  Pendant  que 
l'illustre  amiral  défendait  son  pays  A  la  tète  de  ses  vais- 
seaux, la  populace  ameutée  s'attroupa  autour  de  sa  mai- 
son, et  il  fallut  tout  le  dévouement  de  quelques  amis  pour 
soustraire  sa  femme  et  ses  enfants  ,i  la  fureur  de  cette 
■tourbe  aveugle  et  féroce;  et  plus  tard,  ce  grand  homme, 
qui  était  toujours  resté  étranger  aux  intrigues  et  aux  fac- 
tions, ne  dut  qu'à  une  circonstance  fortuite  le  bonheur 
d'échapper  à  un  attentat  dirigé  contre  sa  personne.  11  sévit 
forcé  d  invoquer  pour  sa  famille  une  sauveçarde  spéciale 
de  l'Etat. 

La  révolution  qui  venait  de  s'opérer  à  la  llaye  ne  chan- 
gea rien  d'ailleurs  à  la  position  de  Ruyter,  qui  conserva  le 
conimandrment  général  de  la  (lotte  hollandaise;  mais  le 
prince  d'Orange,  élevé  au  stathoudérat,  se  hâta  de  réinté- 
grer dans  son  emploi  de  lieutenant-amiral  Corneille 
Tromp,  qui,  depuis  cinq  ans  et  pour  les  causes  que  nous 
avons  fait  connaître,  vivait  dans  la  retraite.  Ruyter  et 
Tromp,  citoyens  avant  tout,  abjurèrent  leurs  inimitiés  sur 
l'autel  de  la  patrie;  on  ne  vit  plus  entre  eux  qu'une  ému- 
lation de  zcle  et  de  dévouement  pour  le  salut  de  la  Hol- 
lande. Ils  dirigèrent  ensemble  et  dans  le  plus  cordial  con- 
cert la  campagne  maritime  de  1673.  Elle  s'accomplit  dans 
les  eaux  et  en  vue  des  côtes  de  Zélande.  Les  Hottes  com- 
binées de  France  et  d'Angleterre  y  étaient  venues  dans  le 
double  but  de  s'emparer  d'un  immense  convoi  de  navires 
de  commerce  expédié  des  Indes  orientales  et  d'opérer  une 
descente  sur  le  territoire  des  Provinces-Unies.  Trois 
grandes afl'aires  eurent  lieu,  aux  dates  des  1  et  14  juin,  et 
du  21  aoi'il.  Ruyter  et  Tromp,  inspirés  par  tout  ce  que  le 
sentiment  patriotique  a  de  plus  généreux  et  de  plus  su- 
it) Sièc/ede  Lo'iis  .V/V,  ili.  s. 


bliuii'.  y  firent  à  l'envi  des  prodiges  de  courage  et  d'ha- 
bileté; «  mais,  dit  l'auteur  du  Siècle  de  Louis  XIV,  la 
conduite  et  la  valeur  furent  si  égales  de  tous  côtés,  que  la 
victoire  resta  toujours  indécise.  »  Et  toutefois  le  résultat 
final  l'ut  à  l'avantage  des  amiraux  hollandais,  puisqu'ils 
sauvèrent  la  Hotte  des  Indes  orientales,  et  empêchèrent 
les  amiraux  ennemis  de  toucher  au  sol  des  Provinces- 
Unies. 

Ces  résultats  facilitèrent  aux  états  généraux  de  lloUande 
les  moyens  de  détacher  Charles  II  île  son  alliance  avec 
Louis  XIV,  et  d'obtenir  du  parlement  anglais  une  paix  qui 
conjura  leur  ruine  complète;  elle  fut  signée  à  Westmins- 
ter, le  16  février  167i. 

Après  cette  paix  partielle,  Ruyter  appareilla  pour  l'Amé- 
rique avec  une  forte  escadre;  il  avait  pour  mission 
d'attaquer  les  iles  françaises  dos  Antilles.  Il  se  présenta 
devant  la  Martinique,  vers  le  milieu  du  mois  de  juillet 
1676;  mais  il  la  trouva  si  bien  défendue  et  par  mer  et 
par  terre,  qu'il  fut  obligé  de  renoncer  à  cette  entreprise  : 
il  reprit  la  route  de  l'Europe,  après  avoir  perdu  douze 
cents  hommes  dans  une  tentative  malheureuse  de  débar- 
quement. Le  gouverneur  delà  Martinique,  qui  eut  l'insigne 
honneur  de  causer  cet  échec  au  grand  Ruyter,  mérite  que 
son  nom  passe  à  la  postérité  :  il  était  chef  d'escadre  et  s'ap- 
pelait d'Amblimont. 

L'amiral  hollandais  avait  besoin  de  se  relever  d'un  échec 
qui  faisait  ombre  à  s;i  gloire,  et  les  états  lui  en  fournirent 
bie_ntôt  l'occasion,  en  le  chargeant,  vers  la  fin  de  l'année 
1675,  du  commandement  d'une  Hotte  qu'ils  envoyaient  au 
secours  du  roi  d'Espagne,  contre  les  Mcssinois  en  révolte 
et  soutenus  par  les  Français.  Ruyter  devait  avoir  pour  ad- 
versaire dans  cette  campagne  notre  célèbre  amiral  Du- 
quesne,  dont  il  avait  été  le  premier  à  reconnaître  et  à  pro- 
clamer le  génie  naval.  Nous  avons  rapporté  dans  notre 
notice  sur  cet  illustre  capitaine  de  mer.  les  principaux  in- 
cidents de  cette  lutt'  mémorable  entre  les  deux  plus 
grands  amiraux  de  cette  grande  époque  :  il  serait  inutile 
d'y  revenir.  Nous  nous  bornerons  à  rappeler  qu'à  la  se- 
conde bataille  qui  fut  donnée  entre  ces  deux  géants,  le  22 
avril  1676,  à  la  hauteur  du  .Mont-Gibel  (Etna),  près  de  Sy- 
racuse, Ruyter  fut  atteint  d'u;i  boulet  qui  le  blessa  mor- 
tellement. Emporté  sur  son  lit,  il  ne  cessa,  malgré  d'hor- 
ribles souffrances,  de  donner  ses  ordres,  de  ranimer  le, 
courage  des  siens  et  de  veiller  au  salut  de  la  flotte,  qui 
opéra  sa  retraite.  Il  succomba  sept  jours  après  (29  avril), 
dans  le  port  de  Syracuse. 

Le  corps  de  cet  illustre  marin,  transporté  en  Hollande, 
y  reçut  de  magniliques  funérailles.  On  lui  éleva,  dans  la 
principale  église  d'.\mslerdam,  aux  frais  de  la  république, 
un  mausolée  de  marbre,  dont  la  longue  inscription  en 
lettres  d'or  résume  les  litres  de  ce  grand  homme  à  l'ad- 
miration de  la  postérité.  On  y  rappelle  qu'il  l'ut  «  anobli 
et  honoré  de  l'ordre  de  chevalerie  par  trois  monarques  :  » 
les  rois  de  Suède,  de  France  et  d'Espagne.  Ce  dernier  lui 
conféra  le  titre  de  duc  avec  une  rente  de  deux  mille  du- 
cats, à  l'occasion  de  son  expédition  dans  la  nier  de  Sicile. 
Les  lettres-patentes  délivrées  à  cet  eU'et  n'arrivèrent  qu'a- 
près sa  mort  à  la  famille  de  l'illustre  titulaire.  Les  hon- 
neurs et  les  avantages  qu'elles  lui  conféraient  étaient  per- 
pétuels et  héréditaires;  mais  le  nom  de  Ruyter  était  trop 
glorieux  dans  sa  simplicité  plébéienne,  pour  que  ses  fils 
consentissent  à  le  quitter  ou  à  l'altérer  par  un  titre  d'ori- 
gine étrangère.  Us  déposèrent  sui'  le  tombeau  de  leur  père 
les  faveurs  posthumes  du  roi  d'Espagne,  et  les  refusèrent 
pour  eux-mêmes. 

Uoninie  d'une  piété  sincère,  d'une  austérité  de  mœurs 
toute  républicaine,  d'une  modestie  rare  et  d'une  simpli- 
cité vraiment  antique,  Ruyter  était  aussi  ainiable,  aussi 
doux  dans  la  vie  privée,  qij'il  était  héroïque  et  sublime  au 
milieu  des  périls  d'une  action  navale.  «  Quel  grand  maître 
dans  l'art  de  la  marine!  »  écrivait  le  duc  d'Estrées  le  len- 
demain de  l'une  de  ces  grandes  journées  où  le  génie  de 
Ruyter  semblait  disposer  de  la  foudre  et  des  vents.  —  Un 
brave  gentilhomme  français,  le  duc  de  Guiche,  qui  avait 
combattu  en  volontaire  sur  la  Uotte  hollandaise,  dans  la 
mémorable  campagne  de  1665,  constate  dans  ses  Mémoires, 
qu'étant  allé  visiter  ce  héros,  le  lendemain  d'une  victoire, 


54 


LtS  iVlAi'.liMS  li.LliSTI'.KS. 


il  le  trouva  «  balayant  sa  chambre  et  donnant  à  manger  à 
ses  poules.  » 

Il  se  montrait  liumain  et  sensible  jusque  dans  l'exalta- 
tion du  combat.  Dans  l'aflaire  du  7  juin  1(i73,  un  brûlot 
anglais  s'était  approché  de  son  vaisseau.  Ceux  qui  l'avaient 
amené,  après  y  avoir  mis  le  feu,  se  sauvaient  en  toute 
hnle  dans  une  chaloupé,  pour  se  soustraire  eux-niènicsïi 
l'effet  de  leur  infernale  machine.  Les  gens  de  Ruyter  se 
préparaient  à  couler  leur  chaloupe  à  fond,  lorsque  l'ami- 
ral les  retint  en  disant:  «  Laissez  échapper  ces  malheu- 
reux, ils  ne  sont  plus  en  état  de  nous  faire  du  mal.  » 

Louis  XIV  s'honora  |iar  les  témoignages  publics  d'es- 
time qu'il  donna  au  grand  Ruyter.  Ln  apprenant  la  mort 
de  ce  néros.  il  laissa  échapper  ces  dignes  paroles  :  «  C'é- 
tait un  ennemi  redoutable;  mais  cet  homme-là  faisait  bon- 
ne ir  à  l'humanité,  et  sa  mort  est  bien  regrettable.  »  Il 
avait  décoré  Ruyter  de  l'ordre  de  Saint-Michel,  et  avait 
voulu  avoir  son  portrait,  qu'il  avait  fait  placer  parmi  ceux 
de  ses  plus  illustres  généraux. 

L'éloge  de  Ruyter  peut  se  résumer  en  deux  mots  :  11  fui 
un  grand  capitaine  de  mer  et  un  grand  homme  de  bien. 


«ijffrï:;«  ne  kaimt-tropez  (Piehrc. 

.'\Nni;É,  bailli  de),  né  au  chnle.ui  de  Sainl-Cannal  (Var),  en 
1726;  mort  à  Paris  en  1788. 

Il  semble  que  ce  fût  un  des  privilèges  de  la  noblesse 
de  Provence  do  fournir  de  braves  chevaliers  à  l'ordre  de 
.Malte  et  d'habiles  ofOciors  à  la  marine  rovale.  Issu  de 
noble  race,  arrivé  au  déclin  de  toutes  ces  grandes  choses, 
l'ordre  de  Malte,  la  marine  royale  et  la  noblesse  elle- 
même,  Pierre-André  de  Suflren,  fut  le  dernier  sans  doute 
i|ui  jouit  de  ce  double  privilège  du  gentilhomme  proven- 
çal. En  1747,  à  vingt  et  un  ans,  en  même  temps  nu'ii  sus- 
pendait à  sa  poitrine  la  croix  de  Saint-Jean  de  Jérusalem, 
il  montait  en  qualité  d'enseigne  sur  les  vaisseaux  du  roi. 
Il  eut  à  peine  le  temps  de  faire  une  campagne  avant  la 
paix  d'Aix-la-Chapelle  (1748);  mais  c'en  fut  assez  pour 
montrer  son  courage  et  faire  deviner  ce  qu'il  deviendrait 
un  jour,  si  la  fortune  ne  lui  refusait  pas  les  bonnes  occa- 
sions. Il  fut  fait  prisonnier  par  les  Anglais,  au  combat  de 
lielle-Isle  (14  juin  1747),  célèbre  dans  la  marine  française 
par  la  belle  résistance  du  Tonnant,  que  le  brave  chef  d'es- 
cridre  de  l'Estanduére  disputa  pendant  toute  une  journée 
et  arracha  à  la  poursuite  acharnée  d'une  Ûotte  anglaise. 

A  vingt-cinq  ans  de  là  (1772),  nous  voyons  Sullren,  qui 
s'était  fait  remarquer  au  service  de  son  ordre  et  distingué 
sur  nos  escadres,  promu  presque  simultanément  à  la  di- 
gnité de  commandeur  et  au  grade  de  capitaine  de  vaisseau. 

En  1782,  tandis  qu'il  s'illustrait  dans  les  mers  de  l'Inde, 
comme  chef  d'escadre  intérimaire,   il  apprenait,  sui'  le 


théâtre  de  ses  exploits,  dont  la  renommée  entretenait  lliu- 
rope,  que  ses  frères  en  religion  lui  avaient  décerné  le  titre 
de  bailli,  sous  lequel  ses  contemporains  et  l'histoire  ont 
pris  l'haliitiide  de  le  désigner. 

«  Avant  la  circonstance  qui  l'a  fait  connaître  comme  le 
premier  marin  de  son  époque,  dit  M.  Léon  Guérin  en  par- 
lant du  bailli  de  Sutfren,  ce  qu'on  savaitdéjàde  lui  à  bord 
des  vaisseaux  fraNçais  et  dans  les  port,s  de  guerre,  c'est 
qu'il  était  doué  d'un  courage  qu'aucun  autre  ne  pouvait 
surpasser,  que  sa  corpulence  (car  il  était  d'une  constitution 
physitiue  qui  tendait  à  l'obésitéi  ne  lui  enlevait  rien  de  son 
activité;  qu'à  une  extrême  vivacité  d'esprit,  à  un  prompt 
coup  d'œil,  il  alliait  des  connaissances  très-étendues,  et 
une  grande  élévation  de  caractère;  et  qu'il  avait  souvent 
montré,  dans  son  commandement  particulier  de  capitaine, 
les  qualités  d'un  excellent  tacticien.  On  savait  aussi  qu'es- 
clave du  devoir,  il  était  ferme  et  sévère  pour  ceux  qui 
étaient  placés  sous  ses  ordres,  mais  jamais  plus  que  pour 
lui-même.  Le  matelot,  dont  il  était  l'ami,  le  bienfaiteur 
silencieux,  ne  s'efl'arouchait  pas  trop  d'ailleurs  de  cette 
rigueur  dans  le  service,  et  n'en  disait  pas  moins,  en  se 
souvenant  d'avoir  reçu  pour  lui-même  ou  pour  sa  famille 
les  preuves  discrètes  de  la  paternité  de  son  cœur  :  «  Bon 
«  comme  M.  le  bailli  de  SuU'ren  (1).  » 

En  1781,  ces  deux  éternelles  rivales,  la  France  et  l'An- 
gleterre, étaient  en  guerre  Qagrante  :  le  théâtre  de  la  lutte 
n'était  plus  en  Europe;  mais  il  était  à  ta  fois  sur  les  ri- 
vages de  l'Afrique,  de  l'Amérique  et  de  l'Asie.  Dans  les 
mers  de  l'Asie,  la  France  avait  à  défendre  contre  les  en- 
treprises de  sarivale  ses  propres  établissements,  etceux  des 
Hollandais,  ses  alliés,  sur  la  côte  de  Coromandel  et  dans 
l'ile  de  Ceylan.  il  s'agissait,  dans  ce  but,  de  renforcer  une 
escadre  (|ui  se  tenait  en  observation  à  l'Ile-de-France,  sous 
les  ordres  du  comte  d'Orves,  et  de  la  mettre  en  état  de 
prendre  l'oU'ensive.  11  fallait  surtout  envoyer  de  CG  côté-là 
un  ol'licier  d'élite,  capable  de  remplacer  l'amiral,  qu'on  sa- 
vait malade  et  languissant.  Le  choix  tomba  sur  le  comman- 
deur de  Suffren,  un  des  plus  anciens  officiers  de  son  grade 
et  le  j)lus  digne,  incontestablement,  d'une  pareille  mis- 
sion. En  ce  temps-lii,  cet  infortuné  Louis  XVI  avait  encore 
i|uel(|uefois  la  muin  heureuse  ! 

.Sulfren  sortit  de  Brest  au  commencement  du  printemps 
de  1781,  à  la  tête  d'une  division  de  cinq  vaisseaux  de 
soixante-quatre  à  soixante-quatorze  canons,  d'une  corvette 
de  seize  et  d'un  certain  nombre  de  bâtiments  de  transport 
contenant  des  troupes  de  débarquement  et  des  munitions 
de  guerre.  Il  avait  à  son  bord  le  vieux  et  infatigable  mar- 
quis de  Bussi,  qu'il  devait,  chemin  faisant,  déposer  dans 
la  colonie  hollandaise  du  cap  de  Bonne-Espérance,  avec 
quelques  bataillons  de  troupes  françaises.  Bussi  devait  se 
lendre  ultérieurement  sur  le  continent  indien,  où  il  avait 
combattu  déjà  avec  gloire  comme  lieutenant  de  Dupleix, 
et  ou  il  jouissait  d'une  haute  renommée  et  d'une  grande 
influence  parmi  les  indigènes.  Les  instructions  de  Suffren 
portaient  que  s'il  rencontrait  une  escadre  anglaise  dans 
les  parages  du  Cap,  il  la  smveillerait  avec  soin,  l'attaque- 
rait au  besoin  et  l'empêcherait  à  tout  prix  de  faire  aucune 
entreprise  sur  l'établissement  hollandais. 

Arrivé  aux  iles  portugaises  du  cap  Vert,  sur  la  côte  occi- 
dentale du  continent  africain,  Suffren  eut  connaissance 
qu'une  escadre  anglaise  élail  mouillée  dans  la  baie  de  la 
Praya,  devant  San-Yago,  qui  est  la  principale  de  ces  iles. 
Elle  avait  pour  commandant  le  Commodore  Johnstone,  un 
des  marins  les  plus  renommés  de  sa  nation.  Placée  dans 
un  port  neutre,  elle  devait  se  croire  à  l'abri  de  toute 
attaque;  mais  l'occasion  parut  trop  belle  à  Suffren  pour 
la  laisser  échapper,  et,  sans  autre  souci  que  de  réduire 
Johnstone  à  l'impuissance  de  rien  tenter  contre  le  Cap,  il 
résolut  de  l'attaquer,  même  dans  les  eaux  portugaises  et 
sous  le  canon  des  batteries  de  San-Yago.  Son  dessein 
arrêté,  il  se  détache  de  sa  division,  monté  sur  le  Héros,  vais- 
seau de  soixante-quatorze,  et  suivi  de  deux  autres  vaisseau.x 
seulement.  Il  pénètre  dans  la  baie,  et  passe  fièrement  à  tra- 
vers une  multitude  de  bâtiments,  qu'il  ne  cesse  de  cribler 
de  boulets  pendant  plus  d'une  heure,  par  un   feu  bien 


11)  Ul,L 


':de  France,  deuxième  partie,  ch.  XV. 


TES  MARliNS  ILLUSTRES. 


nourri  He  tribord  et  de  bâbord.  Ce  fut  un  ravage  et  un 
désordre  immenses  au  milieu  de  l'escadre  anglaise,  qui 
avait  à  |ieine  eu  le  temps  de  se  reconnaître  sous  le  coup 
d'une  agression  aussi  liardie.  Ce  n'est  pas  que  Suffrtn 
n'eût  reçu,  de  son  côté,  plus  d'une  blessure;  mais  il  avait 
atteint  son  but,  et  avec  ses  trois  vaisseaux  plus  ou  moins 
désemparés,  mais  faisant  toujours  mâle  contenance  et  ne 
se  laissant  pas  approcher,  il  sortit  aussi  fièrement  de  la 
baie  qu'il  y  était  entré,  et  reprit  sa  route  vers  le  cap  de 
Bonne-Espérance,  gasnant  sur  son  adversaire  l'avance  que 
celui-ci  avait  eue  d'abord  sur  lui. 

Le  Commodore  anglais,  m.ilgré  l'état  pitoyable  de  ses 
vaisse.iux,  s'était  tout  d'abord  mis  à  la  poursuite  de  son 
audacieux  agresseur;  ce  que  Sufl'ren  apercevant,  il  s'était 
écrié  :  «  Allons,  point  de  manœuvres  honteuses!  »  Et,  re- 
virant  de  bord,  il  s'était  aussitôt  reformé  en  ligne  de  ba- 
taille pour  attendre  son  adversaire.  Sa  ferme  contenance 
en  imposa  à  Johnstone,  qui  jugea  prudent  de  relourner 
dans  la  baie  de  la  Praya.  Les  soins  qu'il  fut  obligé  de  don- 
ner à  la  réparation  de  son  esciidre  l'y  retinrent  pendant 
seize  jours.  Ce  qui  laissa  à  Suffren  tout  le  temps  de  dé- 
barquer au  cap  de  Bonne-Espérance  les  secours  qu'il  avait 
été  chargé  d'y  conduire.  Aussi  le  commodore  Johnstone 
renonça- t-il  à  toute  espèce  d'entreprise  sur  ce  point,  et  se 
boina-t-il  à  prendre  directement  la  route  des  Indes. 

Suffren  avait  heureusement  rallié  .i  l'Ile-de-France  l'es- 
cadre du  comte  d'Ûrves,  qui  se  trouva  ainsi  portée  à  douze 
vaisseaux  de  ligne.  Se  sentant  désormais  en  mesure  de 
prendre  l'offensive,  l'amiral,  tout  malade  qu'il  était,  se 
liàta  d'appareiller  pour  les  rivages  indiens.  Suffren,  qui 
conduisait  l'avant-garde,  ayant  fait  rencontre  de  l'jlniiifta/, 
vaisseau  anglais  de  cinquante  canons,  s'en  empara  et  l'a- 
jouta à  sa  division. 

La  maladie  du  comte  d'Orves  s'était  aggravée  durant  la 
traversée;  il  mourut  dans  les  premiers  jours  de  février 
1782,  comme  son  escadre  atteignait  la  côte  de  Coronisn- 
del,  laissant  le  commandement  général  au  capitaine  Suf- 
fren, qui  se  trouva  ainsi  mis  en  possession  de  la  cornette 
par  la  force  même  des  choses.  «  Celui  qui  déjà  était  l'.ime 
de  l'armée,  dit  M.  Léon  Guérin,  en  devint  la  tête,  et  le 
mouvement,  désormais,  suivit  la  p(  nsée  avec  le  plus  bel 
ensemble  et  la  plus  admirable  activité.  » 

Dés  le  15  février,  le  nouveau  commandant  de  notre 
escadre  des  Indes  se  présenta  devant  Madras,  pour  provo- 
quer l'escadre  anglaise.  Elle  avait  pour  amiral  un  rival 
digne  de  Suffren.  et  avec  lequel  il  était  glorieux  de  lutter 
de  bravoure  et  d'habileté  •.  il  se  nommait  sir  Edouard  Hu- 
ghes. Depuis  plus  d'un  an  il  régnait  en  maitie  dans  ces 
parages  :  récemment  arrivé  del'ilede  Ceylan,  où  il  venait 
d'enlever,  presque  sans  coup  férir,  le  port  de  Trinque- 
malé  aux  Hollandais,  il  occn|iait  la  rade  de  MaJras  avec 
dix  vaisseaux,  embossés  d'une  manière  inattaquable.. Mors 
Suffren  porta  au  sud.  Sir  Hughes,  croyant  qu'il  l'évitait, 
sortit  de  la  rade  et  se  mit  à  sa  ponrsuile.  11  s'empara  de 
quelques  vaisseaux  de  transport  qu'une  brise  avait  séparés 
de  l'escadre,  et  qui  s'étaient  laissés  atteindre  par  l'avant- 
garde  ennemie.  Sufl'ren.  qui  marchait  toujours  eu  ligne, 
revire  brusquement,  et,  malgré  toutes  les  manœuvres  de 
son  adversaire  pour  éviter  le  combat,  il  le  force  à  l'ac- 
cepter dans  des  conditions  désavantageuses. 

Celte  première  affaire  s'engagea  le  17  février,  à  la  hau- 
teur de  Sadras.  Elle  n'eut  qu'un  résultat  peu  décisif,  grâce 
à  la  brume,  à  la  pluie  et  au  temps  orageux  qui  survinrent 
pendant  l'action,  et  qui  ne  permirent  pas  au  bailli  de  pous- 
ser les  choses  à  bout.  Il  força  néanmoins  l'amiral  anglais 
à  quitter  la  côte  de  Madras  et  à  regagner  l'ile  de  Ceyiin, 
pour  réparer  ses  nombreuses  avaries  dans  le  port  de  Triu- 
quemale.  Quant  a  Sufl'ren,  il  cingla  vers  Pondichéry.  notre 
principal  établissement  sur  la  côte  de  Coromandel.  mais 
dont  le  fort  était  tombé  depuis  plusieurs  mois  au  pouvoir 
des  Anglais.  Après  avoir  pris  connaissance  de  ees  parages, 
il  alla  effectuer  à  Porlo->ovo  le  débarquement  des  troupes 
de  terre  qu'il  avait  à  boi'd.  et  qui  avaient  été  destinées  à 
renforcer  la  girnison  de  Pondicliéry.  Il  mouilla  à  Porto- 
Kovo  le  20  février:  les  trois  mille  français  qu'il  y  déposa 
s'emparèrent  presque  aussitôt  du  fort  de  Goudelour,  un 
des  points  les  plus  importants  de  celte  côte.  Suffren  reçut 


à  Goudelour  la  visite  du  célèbre  I!aïder-Ali-Khan,  régent 
liu  royaume  de  .Mysore,  qui  luttait  avec  une  per-sévérance 
souvent  couronnée  de  succès  contre  les  envahissements 
des  Anglais.  Il  régla  avec  es  prince  indien,  que  les  Eu- 
ropéens ont  surnommé  le  Frédéric  de  l'Est,  les  condi- 
tions du  concours  que  devaient  lui  prêter  les  troupes  fran- 
çaises, après  quoi  il  reprit  la  mer  et  se  mit  à  la  recherche 
de  sir  Edouard  Hughes.  Il  l'aperçut  le  9  avril,  lui  donna 
la  chasse,  et  bien  que  l'armée  anglaise  fit  des  efforts  sur- 
humains pour  échapper  à  sa  poursuite,  il  l'atteignit,  la 
pressa  et  l'accula  de  manière  qu'il  ne  lui  resta  plus  d'au- 
tre ressource  ((ue  de  se  résigner  à  une  seconde  bataille. 

Celte  nouvelle  rencontre  eut  lieu  le  12  avril  1782,  à  la 
hauteur  de  Provediérue.  à  l'Est  de  l'ile  de  Ceylaii.  Le 
combat  se  prolongea  pendant  cinq  heures  avec  un  grand 
acharnement,  et  surtout  avec  une  rare  habileté  de  ma- 
nœuvres de  part  et  d'antre  :  mais  l'amiral  anglais,  vnvant 
que  les  choses  tournaient  au  plus  mal  pour  lui,  prit  le 
parti  de  céder  le  champ  de  bataille  :  une  brume  épaisse 
qui  s'éleva  vers  le  soir  protégea  sa  retraite,  et  lui  permit 
de  ramener  son  escadre  tout  éclopée  dans  la  baie  de 
Trinquemalé.  La  plupart  de  ses  vaisseaux  étaient  désem- 
parés: plusieurs  avaient  perdu  leurs  capitaines  et  plus  de 
la  moitié  de  leurs  équipages.  Quand  il  eut  regagné  son 
abri,  sir  Edouard  Hughes  s'y  tint  coi  tant  qu'il  vit  l'esca- 
dre française  croiser  à  l'affût  du  moindre  nnuivement  qu'il 
ponrrait'faire  pour  en  sortir.  Las  de  l'attendre,  et  ayant 
besoin  lui-même  de  réparations,  Sulfren  gagna  le  port  hol- 
landais de  Tranquebar.  Il  y  rallia  à  sou  escadre  trois  vai.s- 
seaux  de  cette  nation,  et  y  fut.  en  outre,  rejoint  par  deux 
vaisseaux  de  ligne  français,  accompagnés  d'un  convoi  de 
troupes  et  de  munitions. 

Il  se  trouvait  alors  à  la  tête  d'une  flotte  de  dix-huit 
vaisseaux  de  guerre;  ce  qui  lui  suggéra  le  dessein  de  re- 
prendre aux  Anglais  le  bel  établissement  de  N'égapatnam 
et  de  le  rendre  aux  Hollandais,  auxquels  il  app.irten:iit.  Il 
se  remet  aussitôt  en  mer.  dans  la  pensée  d'accomplir  ce 
coup  de  main;  mais  il  est  oblige  de  faire  une  station  dans 
la  rade  de  Goudelour,  où  il  avait  à  déposer  de  nouvelles 
troupes  et  à  ravitailler  la  garnison.  Cependant,  sir  Hughes, 
informé  de  sa  marche,  et  en  devinant  le  but,  s'était  hàlé 
d'accourir  au  secours  de  la  garnison  de  Négapatnam,  et 
lorsque,  le  h  juillet  1782,  Suffren  arriva  eu  vue  de  cette 
place,  il  y  trouva  l'escadre  anglaise  au  mouillage.  N'ayant 
pu  surprendre  la  vigilance  de  son  adversaire,  il  se  décida 
à  lui  offrir  le  comli:it.  II  voulait  le  faire  immédiatement, 
mais  un  vent  peu  favorable  et  un  grain  qui  endommagea 
fortement  un  d.'  ses  vaisseaux  le  forcèrent  de  remettre 
l'affaire  au  lendemain.  Elle  s'engagea  dès  la  pointe  du 
jour,  car  les  deux  amiraux  avaient  employé  toute  la  nuit 
à  faire  leurs  dispositions  de  conibnt. 

Li  bataille  s'engagea  ,i  nombre  égal  de  vaisseaux;  onze 
contre  onze.  Les  deux  arrière-gardes  restèrent  inactives; 
non  pas  que  celle  des  Français  ne  manifestât  une  vive  in- 
tention d'en  venir  aux  mains;  mais  elle  provoqua  vaine- 
ment le  flegme  de  l'arrière-garde  britannique,  qui  s'obs- 
tina à  se  tenir  à  grande  portée  de  canon.  L'-ction  dura 
près  de  six  heures  :  les  deux  amiraux,  Sufl'ren  sur  le 
Héros,  et  sir  Hughes  sur  le  Superbe,  échangèrent  de  vives 
et  rudes  bordées,  et  la  journée  eût  indubitablement  abouti 
à  un  résultat  décisif  en  faveur  des  Français,  si  le  bailli  eût 
été  également  bien  seccmdé  par  tous  ses  officiers,  s'il  eût 
pu  inspirer  à  tous  l'esprit  dont  il  était  animé,  sa  résolu- 
tion, son  coup  d'œil  rapide,  son  activité;  si  du  moins  tous 
les  signaux  eussent  toujours  été  bien  compris  et  stricte- 
rient  exécutés.  D'ailleurs,  une  brise  du  large  qui  vint  ,i 
s'élever  rompit  les  deux  lignes,  et  les  jeta  dans  le  plus 
grand  désordre.  Il  fallut  cesser  de  combattre  pour  se  ral- 
lier de  part  et  d'autre.  Sir  Hughes,  dont  l'habileté  consis- 
tait I  riucipalement  à  ne  pas  s'entêter  dans  les  luttes  d'une 
issue  douteuse  pour  lui,  au  lieu  de  ramener  ses  vaisseaux 
ralliés  au  combat,  les  poussa  tout  doucement  au  fond  de 
la  Laie  de  Négapatnam.  L'amiral  français,  resté  en  panne 
sur  le  champ  de  bat.iille,  fut  témoin  de  la  fuite  de  ses  ad- 
versaires, et  se  borna  à  lancer  à  leurs  traînards  quelqiies 
dédaigneux  coups  de  canon,  en  guise  de  huées.  Oiiand  il 
les  eut  vu  rentrés  dans  la  rade,  il  se  dirige^  siir  le  port 


m 


Les  makins  illi siuks' 


de  K.'irikiil,  oi'i  il  jcla  l'ancri;,  à  Jeux  lieues  seulement  de 
l'escadre  anglaise,  dont  il  surveilla  les  inonvements  jien- 
dant  qnelfiiies  jours.  Elle  resta  dans  l'inaction  la  plus  com- 
plète, ce  qui  le  détermina  à  retourner  à  Goudeloiir.  pour 
y  attendre  une  occasion  meilleure  de  frapper  un  cou[i  dé- 
cisil'. 

Informé  de  son  séjour  àGoudelour,  le  sultan  de  Mvsore, 
Uaïder-Ali-Ivhan,  lit  prés  de  cinquante  lieues,  avec  une 
armée  de  qualrc-vingt  mille  hommes,  pour  venir  compli- 
menter l'amiral  français  sur  ses  exploits  et  lui  paver  le 
Iril.ut  de  son  admiration. 

Nous  avons  assez  donné  à  enteinlre,  un  peu  plus  haut,  que 
dans  le  combat  donné  en  vuedeNéijapatnam,  Suffreu  avait 
eu  à  se  plaindre  de  plus  d'un  ollicier  de  son  escadre;  et 
ce  cjui  le  prouve,  c'est  çiu'aprés  le  comhat  il  se  vit  obligé 
de  laire  acte  de  sévérité  envers  trois  de  ces  ofliciers.il 


suspendit  le  ca|iitaine  du  Sévère,  nommé  Cillarl;  deux 
autres  capitaines  reçurent  l'ordre  de  remettre  leurs  com- 
mandements; l'un  d'eux  portait  un  nom  célèbre  dans  la 
marine  française:  il  s'appelait  de  Forbin;  c'était  un  petit- 
neveu  de  l'amiral  <|ui  fut  le  contemporain  et  l'émule  des 
Jean  fiart  et  des  du  Guay-Trouin.  Il  fallait  des  motifs  bien 
graves  pour  que  Suffren  ne  sentit  pas  sa  sévérité  fléchir 
devant  un  pareil  noml 

(Juant  au  capitaine  du  Sévère,  voici  ce  qui  était  arrivé: 
dans  un  moment  de  faiblesse  ou  de  lâcheté  bien  difficile 
.1  comprendre,  et  au  milieu  sans  doute  de  la  confusion 
dont  nous  avons  parlé,  cet  oflicier  avait  baissé  son  pavil- 
lon devant  l'ennemi.  Rien  ne  pouvait  justifier  cette  capi- 
tulation; c'était  un  acte  de  vertige:  aussi,  quand  la  nou- 
velle en  fut  parvenue  dans  les  batteries  du  vaisseau,  les 
officiers  refusèrent-ils  d'y  croire.  L'un  d'eux,  appelé  Dieu, 


L  Milivpule  bleu  était  redescendu  dans  les  batteries,  et  le  feu  avait  recommencé  de  plus  belle. 


était  accouru  sur  le  pont,  et,  voyant  en  effet  le  Sévère 
sans  pavillon,  il  .s'était  répandu  en  paroles  de  reproches 
et  de  colère  contre  le  capitaine,  sans  que  celui-ci  parût 
s'en  émouvoir.  Alors  ce  nrave  officier,  ne  pouvant  plus 
contenir  son  indignation,  dit  à  Cillart  :  «Vous  êtes  le 
maiire  de  votre  pavillon  comme  de  voire  honneur,  et  libre 
.1  vous  de  vous  vautrer  dans  la  honte  !  Mais  sachez  que  ni 
moi.  ni  mes  camarades,  ne  sommes  disposés  à  imiter 
votre  lâcheté  et  à  partager  voire  ignominie,  et  nous  allons 
continuer  le  comhat.  »  Ces  paroles  dites,  l'intrépide  Dieu 
était  redescendu  dans  les  batteries,  et  le  feu  avait  recom- 
mencé de  plus  belle.  D'habiles  manœuvres  avaient  achevé 
de  dégager  le  vaisseau  français,  et  Cillart  s'était  enfin  dé- 
cidé à  rchisser  son  pavillon.  .Mais  on  se  souvint  longtemps 
de  sa  déplorable  délaillance,  et  l'on  disait  dans  le  corps 
lie  la  niarini',  "  qu'un  jour  le  capitaine  du  Sévère  avait 
voulu  se  rendre  aux  Anglais,  mais  que  Dieu  ne  l'avait  pas 
lirimis.  » 

Il  n'est  que  trop  vrai  que  le  bailli  de  Suffren  n'avait  pas 
Irouvé  dans  l'état-major  du  comte  d'Orves  l'élite  de  la  ma- 
rine française,;  et  il  avait  besoin  de  beaucoup  de  l'ermeté 
1 1  d'énergie  pour  ramener  sur  ses  vaisseaux  le  sentiment 
^lu  de\oir  el  de  la  disi-i|i'ii:e.  l'eu  de  temps  avant  r-ifl'aire 


du  6  juillel,  plusieurs  officiers  avaient  témoigné  une  grande 
impatience  de  i-etourner  dans  l'Ile-de-France,  sous  le  pré- 
texte de  l'impossibilité  de  tenir  plus  longtemps  la  mer,  et 
de  l'inutilité  et  des  dangers  inévitables  d'un  plus  long  sé- 
jour ;i  la  cote.  Ces  observations  avaient  été  suivies  de 
sourdes  rumeurs  et  de  récriminations  à  voix  basse,  mais 
amères,  contre  le  bailli  qu'on  accusait  de  sacrifier  la  santé 
et  la  vie  de  ses  équipages,  aussi  bien  que  le  matériel  de 
l'Etat,  au  désir  de  faire  parler  de  lui  et  de  satisfaire  son 
anjbilion.  Ces  bruits  étant  parvenus  aux  oreilles  de  Suf- 
fi en,  il  en  avait  été  aussi  indigné  que  surpris.  «  Quoi!  di- 
saitil,  nous  retirer  dans  les  circonstances  où  nous  som- 
mes 1  fuir  devant  une  escadre  anglaise  que  nous  pouvons 
combattre  à  forces  égales!  abandonner  cinq  mille  soldat^ 
français  qui  combattent  sur  le  continent  indien  à  la  merci 
de  leurs  ennemis!  Quels  sont  les  lâches  qui  osent  faire 
de  pareilles  propositions,  et  qui  comprennent  si  mal  l'hon- 
neur du  pavillon  .'  Qu'ils  viennent,  et  ils  apprendront  mes 
rés(dntions;  elles  sont  conformes  aux  instructions  qui 
m'ont  été  données,  cl,  tant  que  je  vivrai,  tant  qu'il  me 
restera  un  vaisseau,  je  maintiendrai  sur  les  mers  l'hon- 
neur du  pavillon  li-auçais.  Il  n'y  a  pas  de  retour  |iossible 
avant  li  rai\.  »  Lcj  niurniiu-es'ot  les  récriminations  s',u-- 


.i:S  MARINS  ILLUSTRES. 


57 


rctercnl;  mais  le  brave  amiral  avait  comjiris  (ju'il  devait 
redoubler  de  vi£;ilance  et  de  sévérité  :  ainsi  Qt-il,  et  il  tint 
le  frein  de  la  discipline  d'autant  plus  serré  que  celui  de 
l'honneur  semblait  s'être  relâché  davaiitnge  parmi  les 
hommes  qu'il  avait  d  commander. 

Cependaut  Suffren  avait  appris  que  l'escadre  aus;laise  s'é- 
tait éloignée  de  Trinquemalé.  11  sortit  aussitôtde  (iuudelour 
pour  aller  faire  le  siège  de  cette  place.  Les  Anglais,  nris 
à  l'improviste,  le  laissèrent  pénétrer  dans  la  rade;  il  des- 
cendit à  terre,  fît  élever  de  nouvelles  batteries  et  construi- 
sit des  retranchements.  La  garnison  du  fort  lit  une  sortie, 
mais  elle  fut  reçue  avec  une  telle  vigueur,  qu'elle  eut  à 
peine  le  temps  de  se  réfugier  précipitamment  dans  ses  ca- 
semates. Le  neuvième  jour  du  siège  (50  août  178'2),  les 
batteries  françaises  avaient  ouvert  la  brèche  dans  les  lianes 
du  fort  principal;  sommé  de  se  rendre,  et  n'espérant  au- 
cun secours,  le  capitaine  anglais  capitula.  Le  lendemain, 


la  garnison  d'Ostembourg.  fort  voisin,  en  ût  autant;  ce 
qui  permit  aux  Français  d'arborer  leur  pavillon  sur  tous 
les  points  de  la  haie.  Ainsi,  le  bailli  de  Suffren  se  trou- 
vait niailre  d'un  des  plus  beaux  ports  de  l'Inde,  et  cette 
conquête  importante  le  dédommageait  bien  du  coup  man- 
qué sur  Négapatnam. 

Ce  fut  penaant  qu'il  était  occupé  à  ce  siège  si  rapide  et 
si  vigoureu.x  qu'on  lui  apporta  un  message  du  grand 
maître  de  l'ordre  de  Malte,  qui,  en  le  félicitant  de  ses  suc- 
ces,  lui  annonçait  sa  promotion  à  la  dignité  de  bailli. 

Le  5  septembre  178'i,  trois  jours  après  la  prise  de 
Trinquemalé.  on  signala  au  large  l'escadre  de  sir  Edouard 
Hughes.  «  iVous  avons  le  mouillage,  s'écria  Suffren.  il  nous 
faut  maintenant  la  llotte  !  n  Et  cela  dit,  il  fait  rembarquer 
ses  troupes,  retourne  à  bord  du  Héros,  et  se  disposée 
chauffer  la  lutte  navale,  comme  il  avait  chauffé  le  siège. 
Mais  sir  Hughes  n'était  jias  homme  à  se  livrer  aiusi  :  quand 


Des  pavillons 


1  aluis  Suflrcn  avec  une  sorte  de  d'élire  :   îles  pavillons 
vaisseau  !  —  Pase  58. 


qu'on  en  ni-Uu  partout  !  que  l'on  en  couvre  mon 


il  eut  reconnu  que  c'était  le  pavillon  français  qui  flottait 
sur  les  forts  et  dans  la  rade,  il  revira  de  bord  et  s'éloigua. 
Suffren,  qui  croyait  voir  lui  échapper  une  proie  certaine, 
lit  appareiller  à  toutes  voiles  pour  se  mettre  à  sa  pour- 
suite. On  était  loin  de  partager  sou  ardeur  et  sa  conliance 
dans  son  étal-major.  Plusieurs  de  ses  capitaines  lui  repré- 
sentent qu'il  serait  peut-être  prudent  de  ne  pas  courir 
après  une  aventure,  et  d'imiter  eu  cela  la  conduite  de  sou 
adversaire,  vieil  habitué  de  ces  mers  si  difficiles  à  tenir, 
et  qui  n'avait  jamais  accepté  une  bataille  qu'à  son  corps 
détendant.  La  possession  de  Trinquemalé  assurait  à  notre 
escadre  un  bon  port  pour  l'hivernage  et  un  rendez-vous 
commode  pour  les  convois  qu'on  atleiidait;  que  pouvait-on 
désirer  de  plus .'  Après  avoir  en  quelque  sorte  présenté  le 
combat  aux  Anglais  en  appareillant  à  leur  vue.  on  pouvait 
se  contenter  de  les  avoir  vus  décliner  ce  défi  et  battre  en 
retraite  ,i  l'aspect  de  nos  vaisseaux.  C'était  une  assez  belle 
satisfaction  donnée  à  l'amour-propre  de  l'amiral  et  à  l'hon- 
neur du  pavillon. 

Ces  considéraiions  commençaient  à  ébranler  Suffren, 
lorsque  l'offlcier  qui  avait  été  chargé  de  reconnaître  l'es- 
cadre ennemie  vint  lui  apprendre  (|u'elle  ne  se  composait 


que  de  duuze  vaisseaux.  Suffren  eu  avait  quatorze  à  lui 
opposer.  —  «  Messieurs,  dit  le  brave  amiral  à  ses  ofûciers, 
si  l'ennemi  était  en  forces  supérieures,  je  me  retirerais; 
contre  des  forces  égales,  j'aurais  de  la  peine  à  prendre  ce 
parti;  contre  des  forces  inférieures,  il  n'y  a  pas  à  balan- 
cer, (il  faut  cnmlialtro.  »  Et  les  ancres  furent  levées. 

L'armée  anglaise  était  déjà  à  sept  lieues  au  large;  on  ne 
put  la  rejoindre  que  sur  les  deux  heures  après  midi.  Suf- 
fren avait  donné  le  signal  d'arriver,  mais,  comme  le  mou- 
vement ne  s'exécutait  pas  avec  toute  la  promptitude  dési- 
rable, il  Ot  appuyer  son  signal  par  des  coups  de  canon. 
On  crut  alors,  dans  les  laiteries,  que  c'était  le  commence- 
ment du  coml)al,  et  les  bordées  partirent;  les  Anglais  ri- 
poslèrent,  et,  des  ce  moment,  le  combat  devint  général. 
Cependant  la  ligne  des  Français  n'était  |)as  encore  réguliè- 
rement formée,  et  une  bataille  engagée  dans  ces  condi- 
tions ne  pouvait  être  qu'une  bataille  perdue.  Suffren,  dés- 
espéré, mais  toujours  maître  de  lui,  multipliait  les  siguaux 
à  chaque  division  et  pour  ainsi  dire  à  chaque  vaisseau;  il 
était  admirable  d'activité  et  de  présence  d'esprit  :  tous  ses 
efforts,  cependant,  furent  impuissants  à  établir  l'ordre 
stratégique  dans  la   ligne  française,  tandis  que  celle  do 


58 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


rennumi,  au  contraire,  était  parfaitement  formée,  et  main- 
tenait le  désordre  de  notre  escadre  par  un  feu  régulier  et 
bien  nourri. 

Tiois  vaisseaux  seulement,  faisant  corps  de  bataille, 
soutenaient  tout  le  )ioids  du  combat,  l'.'étaient  le  Héros,  ou 
flutlait  le  pavillon  de  l'amiral,  et  ses  deux  gardes  de 
pavillon  :  Vlllustre,  capitaine  Desbruyères,  et  VAjax,  ca- 
pitaine de  Beaumont  le  Maitre.  Rien  n'était  beau,  rien  n'é- 
tait sublime  comme  l'attitude  mâle  et  vigoureuse  de  ces 
trois  vaisseaux  en  face  d'un  ennemi  prêta  les  écraser;  ils 
multipliaient  les  foudres  de  leurs  batteries,  pour  ne  pas 
laisser  sans  riposte  un  seul  coiip  de  leurs  adversaires, 
doubles  en  nombre,  mais  qu'ils  tenaient  en  respect  à  force 
d'audace  et  d'activité.  Il  était  à  craindre,  cependant,  qu'un 
mouvement  de  l'avant-garde  anglaise  ne  mit  la  petite  di- 
vision entre  deux  feux.  Ce  danger  fut  prévu  et  conjuré  par 
l'intrépidité  du  cbevalier  de  Saint-Félix,  qui  conimandail 
À'Àrtcsien.  Cet  officier,  se  portant  rapidement  en  travers 
de  Cl  tte  avant-gari''P,  combattit  à  lui  seul  les  trois  vais- 
seaux dont  elle  se  composait.  Il  en  maltraita  deux  d'une 
telle  sorte,  qu'ils  furent  obligés  de  (piitter  la  ligne,  et  tint 
en  respect  le  troisième.  L'un  des  capitaines  anglais  avait 
été  tué  sur  son  bord.  Celte  belle  et  vaillante  action  du  ca- 
.pitaine  Saint-Félix  sauva  indubitablement  le  bailli  de  Suf- 
fren;  elle  épargna  à  toute  l'escadre  une  défaite  qui  parais- 
sait inévitable.  Le  gros  de  cette  escadre,  tombé  en  calme, 
pouvait  à  peine  manœuvrer,  et  paraissait  condamné  à  de- 
meurer spectateur  immobile  de  la  perle  de  son.amirnl. 

Pour  comble  de  malbeur,  le  feu  prit  il  l'un  de  ses  vais- 
seaux, le  Vengeur.  La  Uamme,  qui  sortait  par  torrents  de 
toutes  les  ouvertures,  effraya  les  vaisseaux  voisins,  et  ils 
forcèrent  de  voiles  pour  s'en  éloigner:  co mouvement  mit 
le  comble  au  désarroi  qui  régnait  déjà  dans  une  partie  de 
l'escadre. 

Décidément  cette  journée  était  marquée  iiourSuflren  au 
coin  de  la  fatalité:  désespéré  do  tous  ces  contre-tomps,  per- 
suadé, d'ailleurs,  que  la  plupart  de  ses  capitaines  l'avaient 
abandonné,  l'intrépide  amiral  ne  songeait  plus  qu'A  s'en- 
sevelir glorieusement  dans  sa  défaite.  «  Presque  toute  la 
mâture  de  son  vaisseau  avait  croulé,  dit  un  de  nos  liislo- 
riens  maritimes  ;  il  s'aperçoit,  aux  cris  de  joie  de  l'armée 
ennemie,  que  son  pavillon  do  commandement  est  abattu. 
«  Des  pavillons  I  S'ecrie  alors  Suffren  avec  une  sorte  de  dé- 
lire ;  (les  pavillons!  qu'on  en  mette  partout!  que  l'un  en 
couvre  mon  vaisseau  1  »  Et  à  l'accent  dont  il  drnnait  cet 
ordre,  on  voyait  bien  que  de  ces  nobles  étendards  il  vou- 
lait s'en  faire  un  linceul;  car,  l'œil  étincelantde  fiueur, 
il  courait  sur  la  dunette  s'offrir  aux  boulets  ennemis. 
Mais  sa  rage  héro'ique  fit  son  salut.  Malheur  à  qui  ser- 
rait de  trop  prés  le  Héros  !  Le  Worcesttr  et  le  Sultan  y 
perdirent  tous  deux  leui's  capitaines,  Wood  et  Wallis, 
braves  gens,  mais  qui  n'étaient  pas  de  taille  à  lutter  con- 
tre le  dé.'.cspoir  de  Suffren.  Le  Saperhe,  vaisseau  amiral 
anglais,  que  le  Héros  avisait  entre  tous,  était  criblé  de 
boulets.  Enfin,  la  longue  résistance  du  grand  homme  laissa 
aux  vaisseaux  français  le  loisir  de  se  rejoindre,  puis  la  nuit 
qui  vint  fit  cesser  le  combat  (1).  » 

Le  Héros,  qui  avait  soutenu  sans  succomber  cette  gi- 
gantesipie  lutte,  était  jonché  de  corps  sanglants  et  mutilés. 
Deux  lieutenants, un  enseigneetquatre-vingt-douze  hommes 
d'équipage  avaient  été  tués  du  côté  dei  Français  ,  un  ca- 
pitaine, trois  enseignes,  six  autres  officiers  et  Iroi.s'  cent 
quatre-vingt-quatre  hommes  d'équipage  avaient  été  bles- 
sés. On  pense  bien  que  les  Irois  vaisseaux  qui  avaient  subi 
pendant  toute  la  durée  du  combat  le  feu  incessant  de  l'en- 
nemi ne  pouvaient  être  que  dans  un  état  pitoyable.  Malgré 
leurs  nombreuses  et  profondes  blessures,  il.-i  purent  néan- 
moins rentrer  dans  le  port  de  Trinquemalé,  tandis  que  l'O- 
rient, qui  n'avait  pris  aucune  part  au  combat,  soil  ratalilé, 
soit  maladresse  des  hommes  du  bord,  toucha  pendant  la  nuit 
sur  une  roche  à  l'entrée  de  la  haie  et  sombra;  on  fut  assez 
heureux,  néanmoins,  pour  sauver  l'équipage  et  les  effets. 
Il  y  aurail  lieu  peut-être  de  reprocher  au  bailli  de 
Suffren  son  obstination  à  courir  après  cette  malheureuse 


(1)  U 


affaire  du  3  septembre,  contre  l'avis  de  la  plupart  de  ses 
officiers;  l'opportunité  du  combat  était  sans  doute  contes- 
table; mais  Suffren  avait  les  plus  fortes  raisons  de  se  dé- 
fii  r  des  conseils  de  son  état-niajor  ;  il  n'y  comptait  qu'un 
petit  nombre  d'officiers  susceptibles  de  résolutions  et  d'ac- 
tions héroïques.  D'ailleurs,  l'occasion  était  si  belle,  qu'un 
général  aussi  brave,  aussi  résolu  que  le  bailli,  ne  pouvait 
man.|Uêr  de  s'y  laisser  tenter  ;  et  l'on  a  vu  qu'il  avait  fallu 
une  suite  fatale  de  contre-temps  et  de  malentendus  inexpli- 
cables pour  lui  donner  tort.  Plus  d'habileté  ou  de  bon 
vouloir  de  la  part  de  tant  de  capitaines,  qui  l'avaient  laissé 
se  sacrifier  à  l'honneur  du  pavillon  sans  épuiser  tous 
leurs  efforts  pour  le  seconder,  et  il  eut  peut-être  dominé 
la  fortune  et  inscrit  une  victoire  de  plus  dans  les  fastes  de 
notre  marine.  En  voyant  le  bailli  de  Suffren  si  mal  secondé 
dans  la  plupart  des  occasions  ou  il  eut  à  luttei:  contre  son 
habile  et  prudent  rival,  on  ne  peut  qu'admirer  davantage 
les  beaux  résultats  par  lui  obtenus  dans  sa  mémorable 
campagne  de  l'Inde. 

Tandis  que  sir  Edouard  Hughes  était  obligé  de  se  retirer 
vers  Madras,  en  faisant  remorquer  son  vaisseau  le  Su- 
perbe, criblé  des  blessures  que  lui  avait  faites  le  Héros, 
Suffren  se  hâtait  de  réparer  ses  avaries  dans  la  baie  de 
Trinquemalé.  Grâce  à  son  .activité ,  il  lui  avait  fallu 
moins  de  quinze  jours  pour  être  en  état  de  reprendre  la 
aier.  et  il  arrivait  assez  tôt  dans  la  baie  de  Goudelour  pour 
proléger  ce  port  important  contre  une  surprise  qu'avait 
méditée  l'amiral  anglais.  Puis,  le  temps  de  l'hivernage 
étant  venu,  et  ne  trouvant  pas  les  mouillages  assez  siirs, 
pour  cette  saison,  sur  la  côte  de  Coromandel,  il  alla  se 
mettre  à  l'abri  dans  la  baie  d'Acliem,  à  la  pointe  septen- 
trionale de  l'Ile  de  Sumatra.  Les  Anglais,  de  leur  côté,  se 
relirerent  à  Bombay. 

Dés  que  le  temps  le  permit,  Suffren  reprit  la  mer;  et, 
croisant  le  long  des  côtes  d'Orixa  et  de  Coromandel,  il 
enleva  aux  Anglais  une  de  leurs  frégates  et  un  convoi  de 
plusieurs  bâtiments  de  transport  ou  de  commerce.  La  cote 
orientale  de  la  Péninsule  indoustanique  était,  pour  ainsi  dire, 
tenue  en  état  de  blocus  par  l'escadre  française,  toute  faible 
qu'elle  était,  de  l'embouchure  du  Gange  à  la  baie  de  Ma- 
dras, sans  que  l'amiral  anglais  osât  sortir  do  son  mouillage 
pour  s'y  opposer.  Après  avoir  ainsi  établi  la  suprématie 
de  son  pavillon  dans  ces  parages,  Suffren  vint  de  nouveau 
jeter  l'ancre  dans  la  baie  de  'trinquemalé,  dont  il  avait  ré- 
solu de  faire  le  centre  et  le  point  d'appui  de  ses  opéra- 
tions pour  la  campagne  qui  allait  s'ouvrir.  Il  y  fut  bientôt 
rejoint  par  le  marquis  de  Bussi,  qui  lui  amenait  de  l'Ile- 
de-France  trois  vaisseaux  de  ligne,  une  frégate  et  trente- 
deux  transports,  sur  lesquels  étaient  deux  mille  cinq  cents 
hommes  de  troupes  de  débarquement  et  des  munitions  de 
guerre  en  abondance. 

Sir  Edouard  Ilughes,  qui  venait  de  recevoir  aussi  des 
renforts  considérables,  dont  il  avait  d'ailleurs  grand  besoin, 
se  hâta  d'en  profiter  pour  aller  établir,  avec  dix-huit  vaisseaux 
de  ligne,  le  blocus  maritime  de  la  place  de  Goudelour,  en 
même  temps  qu'elle  était  investie  par  une  armée  de  terre. 
Les  Français  qui  formaient  la  garnison  de  cette  place, 
abandonnés  à  eux-mêmes,  allaient  être  forcés  de  capitu- 
ler, lorsque  des  bâtiments  portant  le  pavillon  de  France 
apparurent  à  l'horizon.  C'était  Suffren,  qui,  à  la  tête  d'une 
escadre  composée  de  quinze  vaisseaux  seulement,  accou- 
rait pour  rompre  le  blocus.  A  la  vue  de  ces  vaisseaux  fran- 
çais qui  s'avançaient  dans  le  plus  bel  ordre,  sir  Edouard 
Hughes  fit  lever  l'ancre,  forma  à  son  tour  sa  ligne  de  ba- 
taille, et  se  porta  au  large  pour  éviter  de  combattre  sous  le 
vent  de  son  adversaire.  C'était  une  faute,  néanmoins,  dont 
Suffren  se  hâta  de  profiter,  pour  s'approcher  de  terre  et 
communiquer  avec  Bussi,  qui  avait  pris  le  commandement 
de  la  place,  et  qui  renforça  les  équipages  de  l'escadre  de 
douze  cents  Européens  et  cipayes  (I).  Sluni  de  ce  renfort, 
l'amiralne  songea  plus  qu'a  l'aire  naître  etâ  saisirl'occasion 
d'engager  avantageusement  le  combat  avec  son  habile  ad- 
versaire. 
Pendant  deux  jours  et  demi  les  deux  escadres  ne  cessé- 


(k  France,  deuxième  pailie,  (1)  Les  Cipayes  (pi'onoiieez  Cipais)  sont  de»  soldats  inili;; 

au  service  des  Kuropccns 


LES  MAP.LNS  ILLUSTRES. 


59 


rent  de  s'observer  et  de  manœuvrer;  les  Anglais,  pour 
gngner  le  vent,  les  Français,  pour  le  conserver.  C'était 
une  magnifique  partie,  joiiée  sur  l'échiquier  maritime  par 
deux  joueurs  de  première  force.  Las  enfln  de  perdre  le 
temps  à  cette  slrniégie  savante,  mais  sans  résultat,  ce  fut 
SnfTren  qui  arbora  fe  premier  le  signal  du  combat  et  qui 
lit  tirer  les  pr«  miers  coups.  Cette  fois,  il  avait  été  obligé  de 
laisser  é  un  autre  le  cominandrineiudu  Héros,  a  glorieux 
théâtre  de  ses  exploits  depuis  plus  de  deux  ans,  pour  se 
conformera  une  ordonnance  récente  qui  prescrivaitau  com- 
mandant en  chef  d'une  escadre  de  se  tenir  à  bnrd  d'une  fré- 
gate pendant  le  combat.  L'affaire  s'engagea  le  '20  juin  1 785, 
sur  les  six  heures  du  soir,  et  ce  ne  fut.  à  proprement  par- 
ler, qu'une  vive  canonnade  qui  se  prolongea  pendant  près 
de  trois  heures.  Les  .Anglais,  malgré  la  supériorité  de  leur 
nombre,  furent  les  premiers  à  faire  taire  leurs  batteries  ; 
ils  se  retirèrent  à  la  faveur  de  la  nuit.  Pour  la  quatrième 
fois,  le  bailli  de  Suffren  restait  maître  du  champ  de  ba- 
t.'.ille,  et,  cette  fois,  le  succès  était  aussi  décisif  que  com- 
plet; le  blocus  de  Goudelour  avait  été  délinitiveraent  levé 
du  Coté  de  la  mer. 

L'escadre  victorieuse  se  mit  en  panne  pour  attendre  le 
retour  du  jour;  mais  laissons  ici  parler  un  historien  au- 
quel nous  avons  déjà  fait  plus  d'un  emprunt  pour  cette 
esquisse  :  «  La  joie  des  assiégés  fut  extrême,  dit  M.  Léon 
Guéiin,  lorsqu'avec  les  premiers  rayons  du  soleil  ils  vi- 
rent •leur  pavillon  national  qui  Uottait  dans  la  rade  à  la 
place  du  pavillon  d'.\ngleterre.  Us  accouraient  et  se  pres- 
saient sur  le  rivage  pour  saluer,  pour  remercier,  par  des 
cris  d'allégresse,"  l'immortel  Sulfren.  Bussi  lui-même, 
entouré  de  son  état-majur,  attendait  le  vaillant  m,nrin  sur 
Il  plage.  «  Le  voilà,  dit-il,  dés  qu'il  l'aperçut,  voilà  notre 
«  sauveur!  »  A  ces  niots,  les  cris  de  joie  redoublent,  et, 
d'échos  en  échos,  ils  vont  jeter  le  trouble  dans  le  camp 
ennemi.  Le  bailli  de  Suffren,  qui  seul  parait  étonné  de 
son  triomphe,  se  voit  enlevé  dans  un  magnilique  palan- 
quin, et  c'est  ainsi  qu'il  entre  dans  Goudelour,  perlé  par 
les  soldats  français,  qui  ont  forcé  les  noirs  à  leur  céder 
cet  honneur.  » 

Peu  de  jours  après,  ou  reçut  dans  ces  parages  éloignés 
la  nouvelle  offlcielle  que  les  préliminaire»  de  la  pais 
avaient  été  signés  à  Versailles  depuis  plus  de  quatre  mois. 
A  ce  message"  était  joint  l'ordre  de  cesser  immédiatement 
toute  hostilUé  sur  la  mer  et  sur  le  continent  indiens.  Des 
ordres  identiques  airivaient  en  même  temps  :i  l'escidre 
anglaise.  Il  ne  restait  plus  à  l'intrépide  et  habile  amiral, 
qui  avait  si  vaillamment  relevé  l'éclnt  de  notre  pavillon 
dans  ces  contrées,  qu'à  retourner  en  France,  pour  y  jouir 
de  sa  gloire  et  v  recevoir  la  récompense  de  ses  services. 

.\  son  retour,  Sulfren  relâcha  au  cap  de  Bonne-Espé- 
rancs;  ému  au  spectacle  de  la  détresse  dans  laquelle  il 
trouva  la  colonie  hollandaise,  il  flt  verser  dans  sa  caisse 
cent  trente  mille  livres,  provenant  de  la  vente  de  prises 
qu'il  avait  faites  sur  les  Anglais  dans  le  cours  de  son  ex- 
pédition. 

Rentré  en  France,  à  la  fin  de  mars  1784,  apiés  une 
absence  de  trois  années,  il  v  fut  comblé  d'honneurs.  On 
frappa  à  son  effigie  une  médaille  où  sa  longue  et  glorieuse 
expédition  était  résumée  en  ces  quelques  mots  : 

Le  Cap  protégé  —  Trinquemalé  pris. 
Goudelour  délivré.  —  L'Iode  détendue. 
Six  combats  glorieux. 

Louis  XVI,  qui  honorait  la  valeur  et  qui  attachait  un 
erand  prix  à  la  gloire  maritime,  reçut  le  vainqueur  de 
Triiiquemalé  tt  de  Goudelour  avec  beaucoup  de  distinc- 
tion. Il  le  nomma  chevalier  de  ses  ordres,  lui  accorda  les 
grandes  entrées  à  Versailles,  et  créa  tout  exprés  pour  lui 
une  cinquième  charge  de  vice-amiral  de  France. 

La  Hollande  devait  quelque  reconnaissance  à  l'amiral 
français  :  elle  s'en  acquitta  noblement  et  dignement.  Les 
étals  généraux  décernèrent  à  Suffren  une  médaille  comraé- 
ffiorative  des  services  qu'il  leur  avait  rendus  au  Cap  et 
dans  la  mer  des  Indes,  et  décrétèrent  que  son  buste  en 
Oïdibre  serait  placé  dans  la  salle  de  leurs  délibérations,  à 
côté  de  ceux  de  Taiyter  et  de  Tronip.  Enfin,  ils  lui  firent 


remetire  ,  par  l'ambassadeur  des  Provinces-Unies  à  la 
cour  de  France,  une  épée  d'honneur  enrichie  de  dia- 
mants. 

On  peut  dire  que  nul  nom  ne  fut,  â  cette  époque,  plus 
populiire  que  celui  du  bailli  de  Suffren.  a  II  devint,  dit  le 
brillant  auteur  de  VHistoire  maritime  de  France,  l'idole 
de  la  foule,  et  il  ne  pouvait  paraître  en  public,  que  l'ad- 
miratioa  excitée  par  le  souvenir  de  ses  exploits  ne  s'élevàl 
jusqu'à  l'enthousi.isme   » 

SulTren  mourut  en  1788,  âgé  de  soixante-deux  ans. 


TULJRVII.<IiB  (As5E-HiiAwos  DE  CoTEMCs.  conite 
dei.  maréchil  de  France  et  vice-amiral;  né  en  1642;  mort 
en  1701. 

^Normand  comme  Duquesne,  dont  il  fut  le  compagnon 
d'armes  et  le  meilleur  élève,  le  comte  de  TooBviitE.  après 
la  mort  de  ce  grand  homme  de  mer.  se  vit  décerner,  d'une 
voix  à  peu  près  unanime,  le  sceptre  du  commandement 
maritime.  A  une  intrépidité  rare,  il  joignait  un  admirable 
sang-froid.  Il  avait  été  de  toutes  les  grandes  luttes  entre 
Duqut'sne  et  Ruylcr,  et  nul  n'avait  mieux  profité  que  lui 
aux  leçons  d'une  pareille  école.  Après  avoir  été  dans  sa 
jeunesse  un  officier  plein  de  fougue  et  de  témérité  à  l'at- 
taque, il  était  devenu  dans  son  âge  mùr  un  tacticien  aussi 
habile  que  prudent;  trop  prudent  même,  au  dire  de  quel- 
ques critiques,  qui  lui  reprochaient  de  n'être  pas  aus.si 
brave  de  télc  que  de  cœur,  et  de  ne  pas  toujours  tirer  tout 
le  parti  possible  d'une  victoire,  par  la  crainte  exagérée 
d'en  compromettre  le  résultat. 

Tourville.  bel  enfant  blond,  aux  yeux  bleus,  au  teint  de 
lis  et  de  rose,  comme  on  disait  dans  le  style  fleuri  de  son 
temps,  était  né  d'une  complexion  frêle  et  délicate,  qui 
semblait  tout  à  fait  incompatible  avec  les  rudes  exercices 
de  la  marine.  Ce  fut  pourtant  sa  première  vocation,  et  son 
désir  bien  prononcé  sur  ce  point  détermina  son  père,  pre- 
mii?r  gentilhomme  de  la  chambre  de  Louis  .Vlll,  et  premier 
chambellan  du  prince  de  Condé,  à  le  faire  entrer,  dés 
l'âge  de  quatorze  ans.  dans  l'ordre  de  Malte.  On  attendit, 
cejendant,  qu'il  eut  atteint  sa  dix-huitieme  année  avant 
de  le  lancer  d  ins  la  carrière,  sous  les  auspices  d'un  brave 
capitaine,  chevalier  de  .Malte  aussi,  qui  s'était  acquis  une 
grande  renommée  à  faire  la  chasse  aux  Barbaresques  sur 
la  Méditerranée.  Ce  fut  en  1661  que  le  jeune  Tourville 
rejoignit  à  Marseille  son  capitaine,  porteur  d'une  lettre  de 
recommandation  du  duc  de  Larocheloucauld.  En  voyant  ce 
beau  jeune  homme,  ou  plutôt  cette  demoiselle,  au  main- 
lien  doux  et  timide,  d'ilocquintourt  fut  à  la  fois  saisi  de 
surprise  etd'une  sorte  de  compassion;  il  ne  pouvait 
s'imaginer  qu'il  y  eut  l'étoffe  d'un  marin  dans  cette  na- 
ture en  apparence  ^i  faible  et  si  féminine.  Il  avait  grande 


60 


LES  MAIUISS  ILLUSTRES. 


envie  de  le  renvoyer  immédi;itemenl  à  sh  mère  :  «  Que 
l'eroiis-nous,  ré|ioiidil-il  nu  noble  protecteur  de  cet  Adonis, 
que  ferons-nous,  sur  des  vaisseaux  armés  en  course,  de  ce 
jeune  homme,  qui  me  parait  plus  propre  à  servir  les  da- 
mes de  la  cour  qu'à  supporter  les  fatigues  de  la  mer?  » 

Toiirville  s'embarqua  néanmoins  sur  la  frégate  du  brave 
d'Doci|uincourt,  qui  le  conduisit  à  Malte.  Depuis  son  arri- 
vée à  Marseille,  il  s'était  alt:iclié  à  prendre  des  plus  an- 
ciens matelots  des  leçons  de  manœuvre  et  de  tout  ce  qui 
se  rattachait  A  la  science  nautiijue,  et  ses  maîtres  avaient 
été  émerveillés  de  son  ardeur  à  s'instruire  et  de  sa  promp- 
titude à  proliter  de  leurs  leçons.  \  Malte,  il  continua  son 
apprentissage,  et  se  lit  remarquer  par  la  sagesse  de  sa 
conduite  et  son  application  à  tous  les  exercices  du  rude 
métier  auquel  il  se  destinait.  D'Oocquincourt  commença  i 
revenir  sur  son  premier  jugement;  mais  il  allait  bientôt 
reconnaître  combien  son  pronostic  sur  la  vocation  de  l'é- 
lève qu'on  lui  avait  confié  avait  été  téméraire.  Il  élut 
sorti  sur  sa  frégate,  qui  portait  trente-six  canons,  accom 
pagné  d'une  antre  frégate  moins  forte,  commandée  par  le 
capitaine  Cruvillier.  Le  jeune  Jourville  était  à  son  bord 
On  rencontre  deux  vaisseaux  algériens  d'un  plus  fort  ton 
nage,  et  ([ui,  se  prévalant  de  leur  supériorité  apparente, 
engagent  immédiatement  le  combat  en  lâchant  leurs  bor- 
déès'aux  Français.  La  réponse  de  d'Uocquincourt  fut  telle 
qu'ils  ne  virent  d'autre  ressource  que  de  se  précipiter  i 
1  abordage.  Ils  arrivèrent  tête  baissée,  et  sautèrent  comme 
des  chacals  furieux,  lançant  d'horribles  cris,  sur  le  pont 
de  la  frégate  chrétienne.  Le  moment  était  venu  pour  le 
novice  Tourville  de  faire  son  coup  d'essai;  ce  fut  un  vni 
coup  de  maître.  «  Maniant  son  sabré  avec  adresse,  à  de 
faut  de  force,  dit  un  historien,  il  abattit  à  lui  seul  autant 
d'ennemis  que  presque  tout  le  reste  de  l'équipage  ensem 
blc.)i  De  ceux  qui  avaient  sauté  sur  le  vaisseau,  pas  un  seul 
n'échappa  :  ils  furent  tués  ou  jetés  à  la  mer;  et  cet  Adonis 
que  d'ilocquincourt  voulait  renvoyer  aux  genoux  dc>. 
dames  de  la  tour,  avait  éclipsé  jusqu'à  son  capitaine  lui 
même.  La  généreuse  nature  du  héros  s'était  tout  à  cou 
manifestée  "en  face  du  danger.  Son  sang  avait  ahondam 
ment  coulé  par  plus  d'une  blessure;  mais  il  avait  reru 
avec  bonheur  et  sans  sourciller  ce  premier  baptême  de 
gloire. 

Cependant  cette  affaire  n'était  qu'un  prélude.  Deux  bâ- 
timents Iripolitiiins  étant  survenus,  le  combat  recom 
nience  avec  une  ardeur  nouvelle  :  après  un  feu  terrible, 
d'IIocquincourt  commande  l'abordage  de  l'un  des  vais 
seaux  tripolitains.  Tourville  a  sauté  le  premier  sur  le  boid 
ennemi,  entraînant  à  sa  suite  les  plus  intrépides  :  son 
courage  décuplant  sa  force,  il  culbute  tout  ce  qui  veut  lui 
opposer  une  résistance,  et  contraint  les  Turcs  à  mettre 
bas  les  armes.  D'Hocquincourt,  honteux  de  n'avoir  pas 
deviné  tout  d'abord  ce  jeune  lion,  l'embrasse  ruisselant 
de  sueur  et  de  sang,  et  le  nomme  lieutenant  du  vaisseau 
qu'il  vient  de  prendre  si  valeureusement. 

A  quelfjues  jours  de  là,  monté  sur  sa  prise,  Tourville 
s'empare  d'un  vaisseau  tunisien  plus  beau,  plus  fort  que 
celui  qu'il  commandait,  et  il  en  est  nommé  capitaine. 

Nous  devons  renoncer  à  raconter  toutes  les  autres 
prouesses  qui  suivirent  ces  brillants  débuts  et  signalèrent 
les  courses  nombreuses  de  ce  jeune  marin  dans  la  Médi- 
terranée, dans  l'Archipel  et  dans  la  mer  Adriatique,  sous 
les  ordres  du  duc  de  Beaufort,  ce  singulier  héros  de 
la  Fronde,  et  toujours  en  compagnie  du  brave  chevalier 
d'IIocquincourt.  Il  était  à  Venise,  en  ltî66,  lorsque,  cé- 
dant aux  instantes  prières  de  sa  mère,  il  se  décida  à  ren- 
trer en  France.  Quand  il  vint  mendre  congé  du  doge,  il 
en  reçut  un  bref  ou  diplôme,  dans  lequel  il  était  qualifié 
de  protecteur  du  commerce  maritime  et  d'invincible.  Cet 
acte  se  terminait  ainsi  :  «  Et  pour  marque  de  notre  estime, 
nous  souhaitons  à  ce  valeureux  chevalier  honneur  et 
gloire  dans  tous  les  lieux  où  il  portera  ses  armes.  »  Ce 
diplôme  était  accompagné  d'une  médaille  avec  une  chaîne 
en  or,  dont  il  lui  avait  été  fait  présent  au  nom  de  la  ré- 
publique. 

A  son  retour  en  France,  Tourville,  le  jeune  et  brillant 
officier,  déjà  vieux  de  cinq  années  de  combats  en  mer  et 
de  nombreuses  cicatrices,  lut  présenté  à  Louis  XIV,  qui 


lui  fit  l'accueil  le  plus  honorable,  et  le  nomma,  quelques 
jours  après,  capitaine  de  vaisseau  dans  la  marine  royale. 
Ce  l'ut  en  cette  qualité  qu'il  fit  partie,  en  lOIJi).  de  l'ex- 
pédition conduite  par  les  ducs  de  Beaufort  et  de  Navailles, 
au  sicours  de  l'ile  de  Candie  assiégée  par  les  Turcs  ;  ex- 
pédition où  périt  le  duc  de  Beaufort,  et  qui  n'eut  d'autre 
résultat  que  de  retarder  de  trois  mois  la  capitulation  de 
l'ile. 

Dans  la  guerre  de  Hollande,  en  1072,  il  tint  honorable- 
ment son  rang  dans  la  Uolte  française,  commandée  |iar  le 
duc  Jean  d'Estrées.  Il  faisait  partie  de  l'escadre  de  Du- 
quesne,  et  se  couvrit  de  gloire  à  coté  de  cet  illustre  ami- 
ral, à  l'affaire  du  7  juin  1072,  dans  la  baie  de  Solebay 
(V.  Duquesnc).  11  ne  se  comporta  pas  avec  moins  de 
biavoure  et  d'éclat  dans  h  campigne  suivinte  aussi  fut  il 
signale  dans  les  lappoils  du  clicl  de  h  llotte  li  inçaise. 


Louis  XIV  lit  I  accueil  le  plus  honoinble  à  Tourville. 

pendant  ces  deux  expéditions,  comme  un  des  meilleurs 
officiers  de  la  marine  royale. 

Il  ne  se  démentit  point  dans  la  guerre  de  Messine  con- 
tre les  Espagnols,  où  il  tint  successivement  la  mer  sous 
le  chevalier  de  Val  belle  (1074-1075),  sous  Duquesne  et  le 
duc  de  Vivonne  (107.">-107e). 

Une  frégate  française  étant  tombée  seule  au  milieu  de 
dix  galères  espagnoles,  avait  été  prise  et  conduite  dans  le 
port" de  Beggio.  Tourville,  ne  voulant  pas  que  ce  trophée 
restai  à  l'ennemi,  conçut  le  hardi  dessein  d'albr  l'incen- 
dier sous  le  canon  même  de  la  place  ;  ce  qu'il  exécuta  en 
plein  jour  avec  un  succès  complet.  11  fut  assisté  dans 
celte  audacieuse  entreprise  par  le  capitaine  de  Léri,  et  par 
le  capilaine  de  brûlot,  Seipaut;  ce  dernier  alla  intrépide- 
ment mettre  le  feu  à  la  prise  des  Espagnols,  tandis  que 
Tourville  et  Léri,  embossés  devant  le  port,  tenaient  en 
respect  l'artillerie  dos  forts. 

A  peu  de  temps  de  là,  Vivonne  étant  allé  faire  le  siège 
delà  ville  d'Agosta,  sur  la  côte  orientale  de  Sicile,  à  quel- 
ques lieuesde  Syracuse,  Tourville  obtint  l'honneurd'entrcr 
le  premier  dans  le  port  à  la  tête  de  l'armée,  et  ce  fut  parli- 
culiérement  à  sa  connaissance  du  lieu,  à  son  courage  et 
à  la  manière  dont  il  fit  jouer  son  artillerie,  que  l'on  dut 
la  prompte  capitulation  de  la  place  (I). 

(1)  I-éon  Gucrin,  Bisl.  marilime  Je  France,  (irenùcie  partie, 
clinp.  XXI. 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


01 


A  la  bataille  navale  de  Siroraboli  (8  janvier  IfiTiil.  oii 
Duque^ne  força  Ruvler  de  lui  abandonner  lo  champ  du 
i^ombal.  To'irville.  monté  sur  le  Sceptre,  avait  1  honneur 
de  servir  de  matelot  an  vaisseau  amiral;  c'est  dire  assez 
qu'il  eut  une  grande  part  aux  périls  comme  à  la  gloire  de 
celle  grande  journée. 

Il  occupait  le  même  poste  d'honneur  et  de  danger  lors 
du  combat  plus  mémorable  encore  du  Monl-Gibel  ("i-J  avril 
IBTO).  qui  fui  la  seconde  et  dernière  rencontre  entre  ces 
deux  terribles  athlètes,  qui  avaient  noms  Uuquesne  et  Ruy- 
ter.  Peut-être  le  coup  qui  abattit  le  héros  hollandais  'et 
assura  la  victoire  à  son  rival  était-il  parti  du  vaisseau  que 
commandait  Tourv^le. 

Un  mois  après  la  mort  du  grand  Ruyter.  Vivonne  prit  la 
résolution  daller  en  personne  détruire  dans  le  port  do 
Palernie  ce  qui  restait  de  la  Hotte  hollandaise,  veuve  de 
son  glorieux  amiral.  Arrivé  eu  vue  de  cette  ville,  le  51 
mai,  Vivonne  envova  le  lendemain  quatre  de  ses  i>lus  ha- 
biles officiers,  entre  autres  le  capitaine  de  Tourville.  pour 
reconnaître  les  dispositions  des  flottes  combinées  d'Espagne 
et  de  Hollande,  qui  s'étaient  rangées  derrière  le  môle  qui 
prniége  le  grand  port  de  Palerme  contre  les  vents  du 
large.  D'après  les  rapports  que  lui  firent  ces  quatre  offi- 
ciers, qui  avaient  heureusement  accompli  leur  périlleuse 
mission,  Vivonne  assembla  son  conseil.  «  Tourville,  dit 
.M.  Léon  Guérin.  s'v  fit  remarquer  par  la  spontanéité  de 
son  génie  militaire,  la  vaillance  de  ses  conceptions,  comme 
il  devait  se  faire  admirer  un  jour,  à  la  tête  des  armées 
navales,  par  la  prompte  étendue  de  son  coup  d'oeil  et  le 
rapide  ensemble  de  ses  attaques.  Son  avis  prévalut  dans 
le  conseil.  Ce  n'était  pas  peu  do  chose,  l,i  ou  se  trouvait 
le  grand  Duquesne,  dont  la  prudente  vieillesse  n'aimait  à 
rien  confier  à  la  fortune,  et  natlendait  la  victoire  que  d'un 
courage  solidement  appuyé  sur  les  plus  exacts  et  les  plus 
minutieux  calculs.  » 

Ce  qui  résulta  du  plan  proposé  par  Tourville,  approuvé 
par  Duquesne  et  adopté  par  Vivonne,  ce  fut  la  destruction 
à  peu  prés  totale  de  la  flotte  batave-espagnole  réunie  dans 
les  eaux  de  Palerme. 

A  son  retour  en  France  (1677),  notre  glorieux  capitaine 
reçut  la  cornelte  de  chef  d'escadre.  La  paix  de  Niniégue, 
conclue  en  UÎ7S,  lui  procura  quelques  années  de  loisir, 
qu'il  consacra  utilement  aux  branches  administratives  de 
la  marine.  11  avait  l'honneur  de  siéger  avec  Duquesne  et 
Vauban  dans  un  conseil  de  construction  navale  formé  par 
Colbert,  et  qui  se  réunissait  régulioremenl  à  Versailles 
sous  la  présidence  du  minisire.  11  en  fut  un  des  membres 
les  plus  actifs  et  les  plus  influents.  Colbert  le  chargea  de 
diriger  à  Versailles  même,  sous  les  yeux  du  roi  et  sous  les 
siens,  l'exécution  d'une  frégate  dont  lui,  Tourville.  avait 
proposé  le  modèle.  Elle  éta"it  d'un  dessin  qui  raffinait  sur 
la  fabrique  anglaise:  sa  rnàlure  et  son  assiette  étaient  su- 
périeurs, et  l'on  admirait  comme  elle  serait  légère,  quoi- 
que chargée  de  beaucoup  d'artillerie;  elle  n'avait  que  dix 
métrés  (trente  pieds)  de  quille,  et  cependant  elle  était 
percée  pour  soixante  pièces  de  canon.  Cette  frégate  de- 
vait servir  de  modèle  pour  celles  que  l'on  construirait  à 
l'avenir  (1). 

Ce  fut  dans  le  même  temps  que  Tourville,  qui  avait  un 
grand  talent  de  démonstration.,  fut  chargé  de  donner  à  la 
cour  de  France  le  spectacle  d'un  combat  naval  et  d'expli- 
quer au  roi  la  théorie,  éclairée  ]iar  la  pratique,  de  lart 
ou  il  était  passe  maître.  «  Le  roi,  la  reine,  la  famille  rovale 
et  tout  ce  que  la  cour  avait  de  plus  distingué,  dit  le  bio- 
graphe Richer.  se  r.  ndirent  dans  un  port  de  mer.  Tourville. 
monté  sur  un  vaisseau,  leur  exposa  d'abord  toutes  les  ma- 
nœuvres, et  fit  faire  aux  soldats  l'exercice  des  armes.  En- 
suite, représentant  un  combat  naval,  il  montra  la  maniire 
de  monter  à  l'abordage.  Le  lendemain,  deux  frégates  se  li- 
vrèrent un  combat  simulé,  pendant  une  heure,  en  se  ca- 
Donnant.  et  en  se  prenant  tour  i  tour  le  vent  l'une  sur 
l'autre.  Le  roi  observait  avec  le  plus  vif  intérêt  toutes  les 
opérations  que  Tourville  lui  expliquait.  Ce  fut  peu  de  temps 
après  celte  fête  guerrière  (1681)  qu'il  fut  élevé  au  grade 
de  lieutenant  général  des  armées  navales.  » 

(1)  Léon  Guérin,  ouvrage  cité. 


Duquesne  n'avait  plus  sur  lui  que  lerangd'anciennt-té. 
Tourville  concourut  a  ses  deux  expéditions  de  1682  et  1085, 
contre  les  pirates  d'.Mger,  et  ne  contribua  pas  médiocre- 
ment au  double  bombardement  de  ce  repaire  d'indompta- 
bles forbans.  Ce  fut  lui  ipii,  a):ros  la  seconde  expédition, 
ayant  été  laissé  en  croisière  sur  la  rade  d'.Mger,  fut  chargé 
d'intimer  au  successeur  des  deux  Bariierousse  les  condi- 
tions de  Louis  XIV. 

Il  fut  aussi  de  l'expédition  contre  Gênes,  en  168i:  de 
celle  du  vice-amiral  Jean  d'Estrées  contre  Tripoli,  en  1685  ; 
il  dirigea  l'attaque  du  port  de  cette  ville,  et  la  formidable 
manœuvre  des  galères  d  bombes.  Li,  comme  toujours,  il 
donna  occasion  d'admirer  sa  hardiesse,  son  courage  et  son 
habileté. 

Louis  XIV  qui,  par  le  traité  de  Nimégue,  avait  fait  re- 
noncer l'Angleterre  à  exiger  de  ses  vaisseaux  le  salul  au 
pavillon  britannique,  s'arrogeait  peur  lui-même  le  droit 


au  salut  de  la  part  des  nations  secondaires,  et  notamment 
des  Espagnols  -,  ce  qui  donnait  lieu  é  d'incessants  conflits 
entre  nosvaisseuxetceux  de  cette  nation.  En  l'année  1688, 
Tourville,  étant  accompagné  de  Victor-Marie  d'Estrées. 
fils  du  vice-amiral  du  Ponant,  et  de  Chiteau-Regnaud. 
chef  d'escadre,  rencontre  par  le  travers  d'.\licante  le  vice- 
amiral  espagnol  Papachim.  qui  revenait  de  îiaplps  avec 
deux  vaisseaux  de  première  force,  montés  d'un  nombreux 
équipage.  Les  Français  avaient  un  vaisseau  de  plus,  mais 
ils  élaient  plus  faibles  en  canons  et  en  hommes.  Ils  dépu- 
tent vers  l'amiral  une  tartane  pour  lui  demander  le  salut. 
Papachim,  en  bon  Castillan,  refuse  avec  fierté.  Aussitôt 
Tourville  et  Chàteau-llegnaud  arrivent  sur  son  vaisseau,  lui 
lâchent  leurs  bordées  et  le  démâtent  ]  endant  que  Victor- 
Marie  d'Estrées  aborde  l'autre  bâlimeul  et  s'en  rend  maître. 
Tourville,  à  son  tour,  e>t  monte  a  l'abordage  du  vaisseau  de 
Papachim  et  le  fait  capituler.  «  Je  ne  veux  qu'une  chose,  dit 
l'amiral  français,  c'est  que  vous  saluiez  le  pavillon  du  roi 
mon  maître  :»  et  l'amiral  espagnol  se  vit  forcé  de  donner 
une  salve  de  neuf  coups  de  canon,  de  chacun  de  ses  vais- 
seaux, au  pavillon  blanc  fleurdelisé.  Apres  quoi  il  lui  fut 
permis  d'aller  dévorer  son  dépit  et  réparer  ses  avaries 
dans  tel  port  d'Espagne  qu'il  lui  conviendrait  de  choisir. 
Duquesne  était  mort  sans  avoir  pu  obtenir  la  dignité  de 
vice-amiral  que  nul  n'avait  mieux  méritée  que  lui;  tous  les 
regards  se  fi.xerent  sur  Tourville,  son  meilleur  élève,  et  le 
plus  digne,  après  lui,  de  commander  en  chef  les  Hottes  de 


62 

la  marine  royale,  alors  si  llorissante.  Ce  liiave  officier 
général  finitla  alors  1  ordre  de  Malte,  aiH|iiel  il  n'avait  ja- 
mais été  engagé  par  un  vœu  solennel  et  délinilif.  En  1689, 
déjà  frisant'de  prés  la  cin(|uantaine,  il  prit  le  titre  de  comte 
et  se  maria.  «  Je  souhaite,  lui  dit  Louis  XiV,  eu  signant 
son  contrat  de  mariage,  que  vous  ayez  des  enfants  qui 
vous  ressemblent,  et  qui  soient,  autant  que  vous,  utiles  à 
l'Etat.  » 

Jacques  II,  détrôné  par  son  gendre,  Guillaume  d'Orange, 
était  venu  se  réfugier  ù  la  cour  du  grand  roi.  Louis  XIV 
ne  se  borna  point  à  lui  donner  une  splcndide  hospitalité, 
il  se  flt  le  champion  de  sa  cause  et  entreprit  de  le  rétablir 
sur  le  trône,  en  dépit  du  parlement,  cle  l'armée  et  du 
peuple  d'Angleterre,  qui  avaient  fait  la  révolution  de  1688, 
et  qui  entendaient  la  maintenir.  Louis  XIV  déclara  donc 
la  guerre  au  nouveau  roi,  qui  n'était  à  ses  yeux  qu'un 
usurpateur,  par  un  acte  ofQciel  du  25  juin  4689.  Tourville 
arma  à  cette  époque,  à  Toulon,  une  licite  de  vingt  vais- 
seaux, quatre  frégates,  huit  brûlots  et  quelques  bâtiments 
de  charge,  avec  ordre  de  la  conduire  dans  l'Océan,  pour 
se  joindre  H  Cliàteau-Regnaud,  qui  armait  de  son  côté  à 
Brest.  Ces  Hottes  devaient  s'opposer  à  celles  d  Angleterre 
et  de  llollanile  qui  venaient  de  se  réunir.  La  ticlie  impo- 
sée à  Tourville  était  hérissée  de  difficultés;  il  fallait  pas- 
ser le  détroit  de  Gibraltar  et  côtoyer  toute  l'Espagne,  dont 
on  risquait  à  cliaqne  instant  de  rencontrer  les  vaisseaux, 
puis  déjouer  le  plan  formé  par  les  llolles  combinées  pour 
empêcher  la  jonction  des  Français.  «  Tourville,  qui,  selon 
la  remarque  d'un  historien  maritime,  n'était  plus  dés  long- 
temps le  bouillant  capitaine  si  prompt  à  l'abordage  et  aux 
coups  de  main  presque  téméraires,  mais  qui  avait  acquis 
tontes  les  prudentes  qualités,  toutes  les  ruses,  toute  l'ex- 
périence d'un  général  cnnsoininé,  profila  si  habilement  de 
la  faveur  du  vent,  qu'il  surmonta  tous  les  obstacles,  passa 
à  travers  les  Hottes  d'Angleterre  et  de  Hollande,  et  joignit 
celle  de  Brest  sans  coup  férir,  au  grand  étonnement  des 
ennemis,  encore  occupés  à  le  chercher  (1).  »  11  prit  le 
commandement  général  de  l'armée  navale,  qui  lui  reve- 
nait de  droit,  comme  élant  le  plus  ancien  de  grade.  La 
flotte  se  mit  en  mer,  ayant  le  ministre  Seignelay  à  son 
bord,  pour  se  porter  à  la  rencontre  des  flottes  alliées.  Mal- 
gré le  désir  qu'éprouvait  le  minisire  d'assi\ler  à  une 
grande  bataille,  les  anglo-bataves  avant  jugé  prudent  de 
rentrer  dans  leurs  ports,  il  fut  impossible  de  les  joindre; 
il  fallut  se  contenter  de  la  terreur  qu'on  leur  avait  inspi- 
rée, rentrer  aussi  en  rade  et  désarmer  jusqu'à  la  cam- 
pagne prochaine.  —  Tourville  accompagna  Seignelay  à 
Versailles,  et  fut  nommé,  le  V  novembre  de  cette  même 
année,  vice-amiral  du  Levant,  en  remplacement  du  fils  du 
duc  de  Vivonne,  qui  venait  de  mourir,  après  n'avoir  joui 
que  quelques  mois  de  la  survivance  de  son  père. 

Le  23  juin  1690,  Tourville  sortit  de  Brest,  à  la  tête 
d'une  flotte  de  soixante-dix  vaisseaux  de  ligne,  de  quinze 
galères,  de  dix-huit  brûlots  et  de  cinq  frégates  légères. 
Cbàleau-Ri'gnaud  commandait  la  division  il'avant-garde. 
Victor-Marie  d'Estrées,  qui  avait  succédé  à  son  père  dans 
la  charge  de  vice-amiral  du  Ponant,  était  à  l'arriére-garde. 
Tout  ce  que  la  marine  royale  comptait  aloTs  d'officiers 
les  plus  renommés  était  à  la  têle  des  escadres  et  des 
vaisseaux:  c'étaient  les  lieutenants  généraux  d'.\mfreville 
et  Cabaret;  les  chefs  d'i'scadre  de  Relingue,  de  Coétlogon, 
de  Villette.  de  Nesmond,  de  Flacourl,  de  Pannelier  et  de 
la  Porte;  des  capitaines  comme  di;  Pointis,  la  Ualisson- 
niére,  un  Chàteau-Morand,  un  Bclle-Isle-Erard,  un  d'Aligre. 
Jean  Barty  était  aussi  sur  son  Alci/on,  de  quarante  canons, 
et  le  chevalier  de  Forbin  sur  le  Fidèle,  de  cinquante-six. 
Jamais  flotte  plus  redoutable  et  plus  illuslrement  com- 
mandée n'avait  promené  le  pavillon  de  la  France  sur 
l'Océan. 

Plein  de  confiance  dans  sa  force  et  dans  sa  bonne  étoile, 
Tourville  se  porta  à  la  rencontre  de  la  Hotte  ennomie,  jus- 
qu'au delà  du  Pas-de-Calais,  bien  qu'il  eût  contre  lui  le 
vent  et  la  marée.  Les  deux  armées  de  trouvrenl  en  pré- 
sence le  9  juillet,  à  la  hauteur  de  Beachy-Urad,  que  nos 

(1)  t.éciu  Guérin,  //u«.  maritime  de  France,  (ieu^iùnii,'  piirtie, 
cb  IV 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


Iiistoriens  appellent  Bereziers,  sur  la  côte  d'Angleterre, 
à  la  vue  de  l'ile  de  Wight.  La  Hotte  ennemie  était  sous  le 
commandement  général  de  l'amiral  anglais  Herbert,  qtii 
venait  d'élre  promu  à  la  pairie  sous  le  titre  de  comte  de 
Torringlon.  L'avant-garde,  toute  composée  de  vaisseaux 
hollandais,  était  conduite  par  liverlzen,  qui  passait  pour  le 
plus  brave  et  le  plus  habile  officier  de  mer  de  cette  na- 
tion, depuis  qu'elleavait  perdu  Ruyter.  Torringlon,  par  dé- 
férence sans  doute  pour  la  marine  batave,  avait  laissé  d 
un  autre  amiral  hollandais,  Vander-Putlen,  le  comman- 
dement du  corps  de  bataille,  et  s'était  réservé  l'arrière- 
garde.  Les  deux  flottes  combinées  présentaient  un  effectif 
de  cinquante-neuf  vaisseaux  de  ligne,  et  de  cinquante-trois 
bâtiments  inférieurs,  en  tout  cent  douze  voiles. 

Les  deux  Hottes  se  rangèrent  en  deux  lignes  parallèles 
l'une  à  l'autre,  et  passèrent  toute  la  journée  du  9  à  ma- 
nœuvrer dans  le  but  de  se  gagner  le  vent,  que  les  enne- 
mis parvinrent  à  conserver  toujours  à  leur  avantage.  Fa- 
tigué de  ces  évolutions  de  parade,  Tourville  prit  son  parti, 
et  fit  connaître  dans  la  nuit  à  ses  vice-amiraux  qu'il  était 
résolu  d'engager  le  combat  à  quelque  prix  que  ce  fût, 
même  au  vent  des  ennemis.  Le  soleil  du  lendemain 
trouva  à  son  lever  la  flotte  française  en  disposition  de 
combat,  et  au  signal  donné  par  le  vaisseau  amiral,  la  lutte 
s'engagea. 

«  Le  brave  Evertzen,  dit  le  baron  de  Sainte-Croix,  s'a- 
bandonnant  trop,  força  de  voiles,  et  dépassa  l'avant-garde 
des  Français.  Il  se  jeta  au  milieu  d'eux,  laissant  un  vide 
entre  son  escadre  et  le  reste  de  l'armée  de  Herbert.  Tour- 
ville  profila  de  celle  imprudence,  et  coupa  cette  uvant- 
garde  d'avec  le  corps  de  bataille.  Une  partie  de  ses  vais- 
seaux flt  tête  aux  Anglais,  et  l'autre  aux  Hollandais;  tan- 
disque  ChSteau-Regnaud,  avec  sa  division  que  ces  derniers 
avaient  passée,  se  replia  sur  eux  pour  les  investir.  Un 
calme  qui  survint,  et  la  longue  bordée  que  cet  officier  gé- 
néral fut  obligé  de  courir,  ne  lui  permirent  pas  d'arriver 
assez  tôt  pour  détruire  entièrement  l'escadre  d'Evertzen, 
qui  fit  une  grande  faute,  celle  de  ne  pas  prolonger  assez 
sa  ligne.  Elle  était  déjà  exposée  au  feu  du  corps  de  bataille 
que  conduisait  Tourville  en  personne.  Ce  général  l'atta- 
qua à  la  demi-portée  du  canon  avec  tantde  vivacité,  qu'elle 
fut  presque  toute  désemparée  (1)  et  eut  plusieurs  bâti- 
ments entièrement  démâtés.  Elle  dut  plus  son  salut  au 
calme  et  au  jusant  (2),  qu'aux  efforts  d'Herbert  pour  la 
dégager.  Ce  dernier  n'arriva  qu'avec  lenteur,  ne  soutint 
pas  longtemps  le  feu  de  l'ennemi,  et  s'en  tint  éloigné  avec 
toute  son  escadre.  Celle  que  commandait  Edouard  Russel 
s'attacha  aux  plus  faibles  navires  de  l'arriére-garde  fran- 
çaise et  en  fit  d'abord  plier  quelques-uns.  Le  chevalier 
de  Rosmadec  combattit  avec  le  sien  contre  cinq  vaisseaux 
anglais  dont  il  soutint  avec  valeur  tout  le  choc.  Les  autres 
cafiilaines  de  celte  escadre,  animés  par  l'exemple  du  comte 
d'Estrées,  leur  chef,  repoussèrent  vivement  les  ennemis 
et  les  forcèrent  bientôt  à  tenir  le  vent.  Toute  leur  Hotte 
fut  tellement  maltraitée  qu'on  les  vit  mettre  à  la  mer 
leurs  chaloupes  pour  se  remorquer.  L'action  avait  duré 
huit  heures,  et  les  Français  commençaient  déjà  à  manquer 
de  munitions. 

«  Dans  sa  retraite,  Herbert  se  comporta  en  marin  expé- 
rimenté, et  ce  fut  à  son  habileté  que  les  alliés  durent 
leur  salut.  Après  avoir  demeuré  quelque  temps  à  unecer- 
taiiie  distance  de  la  flotte  française,  en  assez  non  ordre  et 
avec  tontes  ses  voiles  ferlées,  il  s'aperçut  qu'elle  dérivait 
p;ir  la  force  des  courants.  Aussitôt  il  laissa  tomber  ses 
ancres,  dans  l'espérance  de  séparer  le-;  deux  armées,  si 
celle  des  ennemis  n'imitait  pas  cette  manœuvre.  Tourville 
mouilla  d'abord  à  la  demi-portée  du  canon  de  quelques 
vaisseaux  hollandais;  mais  sur  les  dix  heures,  il  leva  l'an- 
cre |iour  les  poursuivre.  Se  trouvant  chassé  par  la  marée, 
il  fut  entraîné,  pendant  la  nuit,  loin  de  l'armée  ennemie 
et  d'une  partie  de  la  sienne.  Cette  faute,  que  ses  ofticier.s 

(1)  On  (litnu'un  vaisseau  est  désemparé,  Inisijue,  dans  le  com- 
b;il,  on  ,1  détruit  ou  mis  en  désonlie  son  gréemeni,  c'esl-à- 
diru  tout  ce  qui  lui  est  nécessaire  pour  qu'il  puisse  mettre  suus 
voiles,  cotiime  mjiiœuvres  (cordaçes),  poulies  à  voiles. 

Il)  Jusant,  reflux  ou  marée  descendante. 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


65 


même  lui  reprochèrent,  laissa  aux  flottes  alliées  le  temps 
J'échaiiper  ;i  une  destruction  totale  il).  » 

Le  jour  du  combat,  douze  vaisseaux  de  la  flotte  enne- 
mie furent  rasés  comme  des  lontons,  fait  rare  et  dont 
Tourville  se  montrait  d'autant  plus  lier  qu'il  avait  com- 
battu ayant  le  vent  contre  lui.  Les  Français  ne  prirent 
qu'un  seul  vaisseau  hollandais  de  troisième  rang,  et  ce  l'ut 
M.  de  Nesmond  qui  eut  les  honneurs  de  cette  capture. 
Dans  la  nuil,  deux  vaisseaux  de  la  même  nation,  dont  l'un 
était  celui  du  vice-amiral,  sautèrent  en  l'air;  douze  autres 
vaisseaux,  tant  anglais  que  hollandais,  furent  ensuite  brû- 
lés par  l'ennemi  lui-même,  après  qu'il  les  eut  l'ait  échouer 
sur  la  côte.  La  perte  en  hommes  fut  considérable  cl  dou- 
ble de  celle  des  Français,  qui  ne  perdirent  aucun  vais- 
seau, mais  qui  en  eurent  un  sçrand  nombre  de  désemparés. 
Ces  avaries,  conséquences  inévitablesd'un  combat  en  mer, 
la  contrariété  du  vtnt  et  des  marées,  la  fatigue  de  ses 
équipages  ne  permirent  pas  à  Tourville  de  pousser  jus- 
qu'au bout  les  conséquences  de  sa  victoire.  Il  poursuivit 
cependant  les  deux  flottes  alliées  jusqu'à  l'entrée  de  la 
Tamise,  et  les  aurait  altnquées  sous  les  murs  mêmes  de 
Londr.is,  où  le  retour  de  Herbert  avait  jeté  la  consterna- 
tion i  t  la  terreur,  s'il  n'eut  pas  manqué  de  pilotes  qui 
connussent  l'entrée  de  la  rivière,  et  dont  il  pouvait  d'au- 
tant moins  se  passer,  que  les  Anglais  avaient  fait  enlever 
toutes  les  bouées  de  leurs  côtes.  C'est  cette  hésitation,  si 
naturelle  et  si  sage  d'ailleurs,  que  lui  reprochait  amère- 
ment Seignelay,  ministre  hardi  dans  ses  desseins,  impé- 
tueux dans  ses  désirs,  qui  avait  assigné  pour  but  à  cette 
campagne  la  ruine  complète  de  l'Angleterre  par  l'incendie 
de  ses  ports  et  par  la  destruction  de  sa  marine. 

Tourville,  cependant,  pour  donner  un  commencemeni 
de  satisfaction  au  bouillaut  Seignelay,  opéra  une  descente 
.1  Tingniouth,  au  fond  de  la  baie  de  ce  nom,  sur  la  côte 
du  Norihumberland.  Dix-huit  cents  hommes,  commandés 
par  le  comte  d'Estrées,  forcèrent  les  retranchements  de 
l'ennemi  et  le  mirent  en  fuite.  Les  Français  s'emparèrent 
de  ti-ois  frégates  et  de  neuf  riches  bâtiments  marchands, 
qui  se  trouvaient  dans  le  port,  et  y  mirent  le  feu,  après 
en  avoir  enlevé  l'artillerie  et  les  marchandises. 

Tandis  que  le  roi  Guillaume  faisait  traduire  son  amiral 
devant  une  cour  martiale  et  cassait  les  efliciers  de  sa 
fl  ilte,  Louis  XIV  faisait  frap)ier  une  médaille  pour  consa- 
crer la  victoire  de  son  armée  navale  et  inaugurer  sa  con- 
quête de  l'empire  maritime  sur  ses  rivaux  de  la  Tamise  et 
de  l'Amstel  (2).  «  Eu  effet,  dit  Voltaire,  ce  que  Louis  XIV 
souhaitait  depuis  vingt  années,  et  ce  qui  avait  paru  si  peu 
vraisemblable,  arriva.  11  eut  l'empire  de  la  mer,  enqiire 
qui  fut,  à  la  vérité,  de  peu  de  durée.  Les  vaisseauxdeguerre 
ennemis  se  cachaient  devant  ses  flottes...  Les  armateurs  de 
Saint-Malo  et  du  nouveau  port  de  Dunkerque  s'enrichis- 
saient, eux  et  l'Etat,  de  prises  considérables.  Enlln,  pen- 
dant près  de  deux  années,  on  ne  connaissait  plus  sur  les 
mers  que  les  vaisseaux  français  (5) ,  »  Tel  fut  le  résultai  de 
la  journée  de  Béveziers,  malgré  les  quelques  fautes  qu'avec 
plus  de  sévérité  sans  doute  que  de  justice  on  a  repro- 
chées au  vainqueur. 

Quant  aux  affaires  de  Jacques  11,  qui  avaient  été  l'occa- 
sion ou  le  prétexte  de  celle  guerre  maritime,  elles  en  pro- 
filèrent peu  :  car  le  lendemain  même  de  la  victoire  de  Bé- 
veziers. ce  roi  perdait  en  Irlande  la  bataille  de  la  Boyne, 
malgré  le  courage  des  Français  auxiliaires  que  comman- 
dait Lauzun.  Le  brave  dllocquincourl.  ce  compagnon  des 
premiers  exploits  maritimes  de  Tourville,  d  Docquincourt, 
qui  avait  quitté  son  vaisseau  pour  un  régiment  de  cavale- 
rie, y  périt,  en  faisant  de  vains  efforts  pour  retenir  les 
bataillons  irlandais  emportés  par  une  honteuse  pani(|ue. 
Nous  devions  ici  ces  quelques  lignes  de  souvenir  au  noble 
chevalier  ijui  avait  ouvert  au  vainqueur  de  Béveziers  la 
carrière  de  la  gloire  et  des  honneurs  maritimes. 

L'année  1691  fut  marquée  par  la  campagne  dite  du 
large,  que  les  hommes  du  métier  considèrent  comme  le 

(1)  Bist.  de  la  puissance  navale  de  l'Atigleterrf,  liv.  IV. 
[i)  Cette  médaille  portait  pour  légende  :  Imyerium  maris  as- 
sertum. 

(5)  SinU  de  Louis  XIV,  ch.  xv. 


chef  d'œuvre  de  Tourville.  Le  but  de  cette  campagne  était 
une  preuve  nouvelle  de  l'inlérét  que  Louis  XlV  portait  d 
la  cause  des  Stuarls,  si  compromise  par  la  défaite  de  la 
Bovne;  il  consistait  à  tenir  incessamment  en  respect  une 
tlnlle  immense  que  Guillaume  111,  après  son  désastre  de 
Beacliy-Head,  était  parvenu  .i  réunir  de  nouveau,  dans 
l'espoir  de  ressaisir  sur  l'Océan  la  supériorité  que  ce 
désastre  avait  fait  perdre  à  la  marine  britannique.  Il  im- 
poilail  au  contraire  à  Louis  XlV  de  rester  maitre  de  la 
mer,  soit  pour  l'aire  passer  des  secours  au  malheureux 
Jacques  II,  soit  pour  proléger  la  retraite  de  ses  partisans. 
A  cet  effet,  Tourville  avait  été  chargé  d'armer  à  Bresl  une 
flotte  de  soixante-sept  vaisseaux  de  ligne,  avec  ordre  de 
tenir  la  mer  en  même  temps  que  la  flotte  anglo-batave,  qui 
en  comptait  quatre-vingt-six.  L'amiral  avait  pour  instruc- 
tions d'empêcher  les  ennemis  d'insulter  nos  côtes,  en  évi- 
tant toutefois  tout  engagement  dans  la  Manche.  Sorti  de 
Brest  le  25  juin,  il  croisa  pendant  quinze  jours  à  l'entrée 
de  celle  mer,  arrêtant  tous  les  navires  qui  voulaient  y  en- 
trer ou  en  sortir.  «  Ayant  appris,  dit  Sainte-Croix,  que  le 
convoi  de  Smyrne  était  arrivé  sur  les  côtes  d'Irlande,  il 
s'approcha  desSorlingnes  pour  donnerdes  inquiéludcsaux 
ennemis.  Il  tombe  ensuite  sur  la  Hotte  de  la  Jamaïque,  la 
dissipe,  prend  son  escorte  et  s'empare  do  quelque?  bâti- 
ments marchands.  Les  autres  n'échappent  qu'à  la  faveur 
d'un  brouillard  épais.  Au  bruit  de  ces  exploits,  Bussel,  qui 
commandait  les  forces  navales  des  confédérés,  se  réveille, 
cherche  Tourville,  et  tâche  de  l'engager  à  un  combat.  Le 
général  français  le  tire  au  large,  conserve  l'avantage  du 
vent,  et  ne  lui  fournit,  pendant  l'espace  de  cinquante 
jours,  aucune  occasion  de  le  combattre,  en  épiant  tou- 
jours celle  de  l'attaquer  lui-même  avec  avantage.  L'a- 
miral anglais,  desespéré,  l'abandonne,  et  va  établir  sa 
croisière  dans  les  parages  d'Irlande,  où,  assailli  d'une 
violente  tenipête.  il  est  forcé  de  rentrer  dans  ses  ports  avec 
tous  ses  vaisseaux  désemparés,  après  en  avoir  perdu  trois 
et  quinze  cents  hommes  d'équipage.  Tourville  comptait 
proûler  de  ce  désastre,  mais  les  vents  s'y  opposèrent  :  il 
n'ariiva  pas  assez  tôt  pour  enlever  aux  alliés  une  partie  de 
leur  flotte  il).  » 

Telle  lut  cette  fameuse  campagne  du  large,  qui  main- 
tint l'empire  de  la  mer  à  notre  flotte,  sans  coûter  un  seul 
vaisseau,  pas  même  un  seul  homme  à  la  France,  tint  nos 
côtes  à  l'abri  de  toute  insulte  et  protégea  les  convois  d  Ir- 
lande. «  Les  savantes  manœuvres  de  Tourville  dans  celte 
campagne,  dit  l'auteur  que  nous  venons  de  citer,  ont  été 
toujours  admirées  des  marins  les  plus  habiles;  et  les  An- 
glais avouèrent  que  ce  général  se  conduisit  avec  tant  de 
vigilance,  de  précaution  et  d'habileté,  qu'il  rendit  inutiles 
tous  les  efforts  de  Russel,  son  adversaire.  »  Ce  dernier, 
qui,  de  son  côté,  avait  fait  preuve  d'une  habileté  remar- 
quable, et  qui  n'avait  d'autre  tort  que  de  s'être  trouvé  aux 
prises  avec  un  adversaire  plus  habile  encore  que  lui,  fut 
incriminé  par  la  chambre  des  Communes,  et  obligé  de  se 
jusliQer.  Il  prouva  qu'il  avait  fait  tout  ce  qui  était  humai- 
nement possible  pour  obtenir  un  meilleur  succès,  en  se 
conformant  aux  instructions  qu'il  avait  reçues;  mais  ces 
instructions,  suivant  un  historien  anglais,  étaient  si  ob 
scures  et  si  contradictoires,  qu'elles  n'avaient  pu  que  le 
mettre  dans  le  plus  grand  embarras  (2;. 

Nous  voici  arrivés  à  une  époque  à  la  fois  glorieuse  et 
fatale  de  la  carrière  maritime  de  Tourville;  nous  voulons 
parler  de  cette  journée  de  la  Hogue  {29  mai  1692),  qui 
aurait  pu  compter  pour  une  victoire  dans  les  fastes  de 
notre  marine,  si  elle  n'avait  pas  eu  de  lendemain. 

Plus  fidèle  que  la  fortune  à  la  cause  du  roi  Jacques, 
Louis  XIV  avait  résolu  de  tenter  un  dernier  effort  en  fa- 
veur de  ce  monarque,  et  de  le  relever  d'une  dernière  dé- 
faite qu'il  avait  subie  sur  le  champ  de  bataille  de  Kilkon- 
nel.  en  Irlande.  Les  rapports  qu'adressaient  d'Angleterre 
les  partisans  de  ce  prince  peignaient  le  pays  comme  en 
proie  au  mécontentement  le  plus  vif,  et  n'attendant  que 
l'arrivée  de  quelques  secours  pour  s'insurger  en  masse 

(1)  Bar  m  de  Sainte-Croix,  Bist.  delà  puissance  navale  dt 
l'Anylelerre,  liv.  IV. 

(2)  Campbell,  Htst.  navale  de  i.iiiglelerre,  t.  III. 


CA 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


contre  l'iisiirp:iteiir,  et  acclamer  d'une  seule  voix  le  roi 
légitime.  On  ne  doutnit  pas  de  nonil)rcuses  défections  dans 
l'armée  et  dans  la  Hotte,  dont  les  olTiciers  étaient,  disait- 
on,  honteux  et  las  de  se  voir  supplantés  en  toute  occa- 
sion, par  les  Hollandais,  dans  l'estime  et  dans  la  con- 
liajice  de  Guillaume  de  Nassau.  Ce  n'étaient  là  que  de 
pures  illusions;  mais  les  partis  vaincus  et  les  prétendants 
seront  toujours  incorrigibles  sur  ce  point;  ils  semnt 
toujours  poussés  à  espérer  ce  qu'ils  désirent,  et  à  pren- 
dre leurs  espérances  pour  des  réalités. 

On  armait  donc,  à  Brest  et  à  Toulon,  une  llolle  dont  le 
commandement  était  dévolu  à  Tourville.  et  qui  devait  ra- 
mener en  Angleterre  le  roi  Jacques,  escorté  de  quinze  à 
vingt  mille  hommes.  Guillaume  III,  instruit  de  ces  dispo- 
sitions menaçantes  du  roi  de  France,  ne  restait  pas  inactif 
de  son  coté,  et  les  vaisseaux  se  multipliaient  comme  par 


enchantement  dans  ses  ports.  Bientôt,  en  réunissant  les 
escadres  de  la  Hollande  à  celles  de  l'Angleterre,  il  eut 
sous  voiles  une  Hotte  de  quatre-vingt-dix-neuf  vaiss'eaux. 
portant  ensemble  plus  de  sept  mille  cent  cinquante  ca- 
nons, et  plus  de  quarante  mille  hommes.  C'était  l'arme- 
ment le  plus  formidable  qu'on  eut  encore  vu  en  mer.  — 
La  Hotte  française  devait  se  composer  de  soixante-huit  bâ- 
timents, montés  en  tout  d'environ  cinq  mille  quaire  cents 
canons,  et,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  de  vingt 
mille  hommes  tout  au  plus.  Entre  les  mains  de  'Tourville, 
ces  forces  pouvaient  suffire  pour  balancer  celles  des  con- 
fédérés; mais  telle  était  l'impatience  à  Versailles,  qu'on 
ne  lui  permit  même  pas  d'attendre,  pour  appareiller,  que 
son  armement  à  Brest  fût  terminé,  et  que  l'escadre  que 
d'Estrées  devait  lui  amener  de  Toulon,  et  qui  se  trouvait 
retardée  par  les  vents  contraires,  l'eût  rejomt.  Tourville, 


Vous  le  voyez,  messieurs,  il  ne  s'agit  plus  de  délibérer,  mais  d'agir. 


sur  une  injonction  formelle  du  gouvernement,  sortit  avec 
quarante-quatre  vaisseaux  de  ligne  seulement  et  treize 
brûlots,  portant  avec  lui  cet  ordre  écrit  de  la  main  de 
houis  XIV  :  «  Allez  chercher  mes  ennemis,  et  combattez- 
les,  forts  ou  faibles,  partout  où  vous  les  trouverez,  quoi 
qu'il  en  puisse  arriver.  »  L'amiral,  non  point  par  excès 
lie  prudence,  mais  par  un  juste  sentiment  de  sa  responsa- 
bilité, avait  cru  devoir  faire  queh|ues  objections,  fondées 
sur  la  connaissance  qu'il  avait  de  la  jonction  des  deux 
Hottes  ennemies,  et  sur  la  nécessité  d'attendre  qu'il  fût  au 
grand  complet  pour  aller  à  leur  rencontre.  Il  avait  reçu 
de  l'ontchartrain,  alors  ministre  de  la  marine,  cette  im- 
périeuse réponse  :  «  O  n'est  point  à  vous  qu'il  appartient 
de  discuter  les  ordres  du  roi;  c'est  ;i  vous  de  les  exécuter 
et  d'enirer  dans  la  iVanche.  Mandez-moi  si  vous  voulez  le 
l'aire,  sinon  le  roi  commettra  à  votre  place  quelqu'un  plus 
obéissant  et  moins  circonspect  que  vous.  »  Tourville, 
ayant  assemblé  ses  caiiitaines,  leur  donna  lecture  de  cette 
lettre  et  leur  dit  :  «  Vous  le  voyez,  messieurs,  il  ne  s'agit 
pas  de  délibérer,  mais  d'agir.  Si  Ton  nous  accuse  de  cu'- 
conspcction,  du  moins  qu'on  ne  nous  taxe  pas  de  là- 
rhele.  »  Et,  sans  plus  de  rcHexions,  il  donna  Tordre  d'ap- 
nareillcr. 


Cependant  de  meilleurs  avis  étaient  arrivés  à  Versailles. 
Le  complot  ourdi  par  les  jacnbites  avait  été  découvert, 
et  tous  les  chefs  du  parti  arrêtés;  les  officiers  de  la  Hotte 
avaient  dans  une  adresse  prolesté  de  leur  fidélité,  et  témoi- 
gné de  leur  ferme  volonti'  de  mourir  loyalement  pour  la 
cause  du  roi  constitutionnel  et  pour  la  défense  du  pays.  Le 
seul  Russel,  grand-ainiral,  n'avait  pas  signé  cette  adresse, 
reg:n'dant  comme  indigne  de  lui  de  se  défendre  contre  un 
soupçon  de  trahison,  et  se  réservant  de  prouver  par  les 
fiits  la  loyauté  et  la  droiture  de  ses  inttntions.  Guillaume 
lit  un  acte  de  profonde  politique  en  ne  tenant  aucun 
comiite  des  mauvais  bruits  qui  avaient  couru  à  l'endroit 
de  ce  lord,  et  en  lui  laissant  le  commandement  en  chef 
des  deux  Hottes. 

A  la  réception  de  ces  nouvelles,  on  cxpodia  de  Cher- 
bourg jusqu'à  dix  corvettes,  pour  |)orler  à  Tourville  la 
révocation  de  Tordre  impératif  qu'il  avait  r.çu,  et 
Tautorisalion  d'attendre,  avant  de  s'engager  avec  la 
lloltc  ennemie,  les  renforts  que  devaient  lui  amener 
d'Estrées,  Chàteau-Regnaud  et  le  marquis  de  la  Porte. 
Mais  aucune  de  ces  corvettes  ne  rencontra  l'amiral,  qui 
entra  dans  la  Manche  le  27  mai,  et  qui,  le  29,  à  la  pointe 
du  jour,  di'couvrit   les  ennemis  à  sept  lieues  au  large, 


Li:S  .M  \1',1.\S  ILLUSTRES. 


65 


entre  le  cap  de  la  Dogue  et  la  pointe  de  Barfleur.  sur  la 
côte  de  Normandie.  «  L'illustre  amiral,  dii  M.  Louis  Gué- 
rie, ne  s'était  pas  nllendu  à  se  trouver  en  si  grande  dis- 
proportion de  forces  fiuarante-quatre  vaisseaux  de  ligne 
contre  quatre-vingt-ilii-neuf;  treize  brûlots  contre  Irente- 
sept  frégates  et  brûlots).  Son  courage  n'en  fut  point 
ébranlé  :  il  était  décidé  à  se  dévouer  corps  et  âme  à 
l'exécution  de  l'ordre  qu'il  avait  reçu.  Mais,  pour  qu'on 
ne  l'accusât  pas,  sur  la  llolle,  de  folle  présomption  et 
d'exposer  à  plaisir  ses  vaisseaux  et  ses  nonimes  à  être 
écrasés,  il  assembla  b  s  ofGciers  supérieurs  en  conseil  de 
guerre,  et  leur  montra  l'ordre  écrit  de  la  propre  main  du 
roi,  de  combattre  fort  ou  faible.  Des  lors,  il  n'y  eut  plus 
<ju'un  cri  dans  le  conseil  :  «  Il  faut  combattre.  » 
La  flotte  française  était  aa  vent  et  pouvait  éviter  le 


combat.  Tourville  ne  profita  de  cet  avantage  que  pour 
donner  le  temps  à  ses  vaisseaux  de  se  mettre  en  ligne 
Telle  était  la  disposition  de  son  armée  : 

Lavant-garde,  au  pavillon  bleu  et  blanc,  composée  de 
(jualMrze  vaisseaux ,  était  commandée  par  le  marquis 
d'Amfreville.  moulé  sur  le  Formidable,  de  quatre-vinït- 
douze  canons.  Chefs  de  division  :  de  lielinsue  et  de  Nes- 
mond. 

Tourville  commandait  le  corps  de  bataille,  ou  l'escadre 
au  pavillon  blanc,  composée  de  seize  vaisseaux;  il  était 
rnonlé  sur  le  Soleil-Royal,  de  cent  six  canons.  Chefs  de 
diusion  :  de  Langeron  et  de  Villette-Murcai. 

Enfin,  l'arriére-garde,  portant  pavillon 'bleu  et  forte  de 
quatorze  vaisseau.x,  était  sous  les  ordres  de  Cabaret.  Chefs 
de  division  :  Pannelier  et  de  Coëtlogon. 


Combat  de  la  Hogae. 


Du  côté  des  ennemis,  l'avant-garde  ou  escadre  blanche, 
composée  de  trente-six  vaisseaux  hollandais,  avnit  pour 
chef  l'amiral  .AUemonde;  le  corps  de  bataille,  ou  escadre 
rouge,  forte  de  trente  et  un  vaisseaux,  dont  cinq  de  cent 
canons,  obéissait  directement  au  gi\ind-amiral  Edouard 
Russel;  l'arriére-garde,  ou  escadre  bleue,  était  conduite 
par  le  chevalier  John  Ashby;  on  y  comptait  trente-deux 
vaisseaux. 

La  flotte  anglaise,  ayant  formé  sa  ligne  de  bataille,  s'é- 
tait mise  en  panne  pour  attendre  les  Français,  qui  avaient 
m  ce  moment  le  vent  pour  eux.  L'action  sengasea  sur  les 
dix  heures  du  matin  ("29  mai),  et  ce  furent  les  llollandais 
qui  tirèrent  les  premiers  coups.  Nous  allons  emprunter 
le  récit  du  baron  de  Sainte-Croix. 

a  Quand  on  fut  à  la  portée  du  fusil,  dit  cet  historien, 
l'action  commença  de  part  et  d'autre,  et  devint  d'autant 
plus  meurtrière,'  qu'il  survint  un  calme.  Le  brave  Nes- 
mond  se  fit  alors  remorquer  et  alla  se  mettre  par  le  tra- 
vers du  premier  vai>seau  de  la  ligne  ennemie.  Secondé 
par  d'Amfreville  et  Relingue,  il  empêcha  ainsi  l'amiral 
Allemonde  de  revirer  avec  sa  division  pour  doubler  l'ar- 
raée  française  et  la  mettre  entre  deux  feux.  Cet  inconvé- 

45  FiM.    -  lop    Ï.O.01.  114;- Ofl  t  ,  rut  rt  Erlurli.,  (. 


nient  arriva,  néanmoins,  quelques  heures  après,  lorsque 
le  vent  eut  tourné  du  sud-ouest  au  uorJ-OJest,  il  qu'une 
division  de  l'arriere-garde,  aux  ordres  de  Pannelier, 
n'ayant  pu  encore  prendre  son  poste,  fut  obligée  de 
joindre  lavant-garde.  Les  Anglais,  après  avoir  perda 
quatre  heures  ,i  poursuivre  cet'officier,  vinrent  tous  en- 
semble tomber  sur  le  corps  de  bataille.  Chaque  vaisseau 
français  eut  alors  à  se  défendre  contre  plusieurs  des  en- 
nemis, et  fut  forcé  de  se  battre  des  deux  bords. 

«  C'est  dans  ce  moment  que  le  chevalier  de  Coêtlogon 
se  détache  de  l'arriére-garde  et  vient,  en  ccarlant  les  en- 
nemis par  la  vivacité  de  son  feu,  se  placer  auprès  de 
Tourville,  son  général  et  son  ami.  Celui-ci  avait  attaqué 
Russel,  qui  lui  ripostait  vigoureusement  et  ne  lui  mon- 
trait  aucune  disposition  n  baisser  son  p.villon  devant  lui. 

«  Un  brouillard  épais  se  levé  vers  les  trois  heures  après 
midi  ;  mais  Tourville  ne  peut  en  profiter  pour  se  sous- 
traire aux  ennemis.  Le  calme  et  la  marée  contraire  au- 
raient fait  tomber  une  partie  de  sa  flotte  au  milieu  d'eux 
s'il  n'eût  pas  ordonné  de  mouiller.  Russel  n'imita  point 
cette  manœuvre  et  laissa  dériver  ses  vaisseaux,  qui,  à  la 
faveur  du  brouillard,  passèrent  entre  ceux  des  Français 


66 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


et  joii;nin?iil  le  corps  de  Imlaillc  de  ces  dernirrs,  qu'ils 
atlaquercnl  avec  furie.  Ils  lancèrent  plusieurs  brùlits,  et, 
avec  le  secours  de  la  marée,  en  amenèrent  cinq  |tresqne 
sons  le  beaupré  de  l'amiral  français.  Cet  inlrépiJe  géné- 
ral n'en  fut  pas  effrayé;  il  évita  lés  unsd'nn  coup  de  ffou- 
vernail  et  dériva  les  autres  par  le  moven  de  ses  cha- 
loupes —Cabaret  arrive  alors  avec  une  pârliedel'arriére- 
garde,  qu'il  commandait;  il  s'a|qiroclie  de  Tourville  et 
jelle  l'ancre.  Des  vaisseaux  ennemis  tombent  snr  lui  et 
l'obligent  de  couper  ses  câbles.  L'action  recommence  à 
liuit  heures  et  continue  jusquà  dix  avec  assez  de  vivacité. 
La  nuit  seule  put  mettre  lin  à  ce  terrible  combat,  qui 
avait  duré  douze  heures  et  où  la  fortune  semblait  d'abord 
ne  vouloir  se  déclarer  pour  aucun  des  deux  partis,  per- 
sonne n'ayant  encore  amené  son  pavillon.  » 

A  tout  prendre,  cependant,  l'avantage  de  cette  première 
journée,  outre  le  grand  honneur  d'avoir  tenu  ti'tc  à  l'en- 
nemi avec  des  forces  si  inégales,  l'avantage  était  pour  les 
Français.  «  En  effet,  suivant  l'observation  d'un  antre  his- 
torien, ils  avaient  fait  éprouvir  à  l'ennemi  des  perles  plus 
grandes  qu'ils  n'avaient  eu  à  en  supporter  eux-niêmes. 
Pas  un  vaisseau  de  la  flotte  de  Tourville  n'avait  péri;  il 
n'en  était  même  aucun  qui  ne  fût.  bien  ou  mal.  en  état 
de  naviguer,  tandis  que  les  alliés  avaient  à  regrcllcr  plu- 
sieurs des  leurs  et  avaient  consumé  en  vain  presque  tous 
leurs  brûlots  (I).  » 

Mais  les  jours  qui  suivirent  cette  lutte  mémorable 
furent  marqués  par  un  enchaiuement  de  désastres  qu'il 
n'était  donné  ni  à  la  prudence  de  prévenir  ou  d'éviter,  ni 
au  courage  d«  conjurer,  et  (|ui  prouvèrent,  suivant  la 
remarque  de  Voltaire,  que,  «  s'il  y  a  des  malheurs  causés 
par  la  mauvaise  conduite,  il  en  est  qu'on  ne  peut  imputer 
qu'à  la  fortune.  »  En  effet,  tout  fil  défaut  à  la  fnis  à  l'a- 
miral français  :  le  vent  et  la  marée,  qui  lui  furent  con- 
traires; des  rades  sûres  dans  le  voisinage  du  conib.il,  pour 
recevoir  ses  vaisseaux  les  plus  maltraités;  un  ciel  sans 
brume  mii  lui  permit  de  promener  son  regard  sur  l'hori- 
zon et  de  rétablir,  dans  sa  retraite,  l'ordri?  et  lensemMe 
qu'avaient  troublés  les  incidents  du  conib.il.  Tourville 
était  cependant  parvenu  ;t  rallier  autour  de  lui,  dans  la 
matinée  du  50  mai,  les  quatre  cinquièmes  d!>  sa  flotte; 
mais  les  vaisseaux  inégalement  maltraités  ne  purent  pas 
longtemps  marcher  de  conserve.  L'ordre  avait  été  donné 
par  l'amiral  de  gouverner  pour  sortir  de  la  Manche  par  le 
raz  Blanchard,  passage  étroit  et  périlleux,  entre  l'ile 
d',\urigny  et  la  presqu'île  du  Cotentin.La  tête  de  la  flotte, 
conduite  par  le  chef  d'escadre  Pannetier,  parvint  à  fran- 
chir le  raz,  au  nombre  de  vingt  vaisseaux  ;  mais,  la  marée 
venant  ;i  manquer,  les  treize'derniers,  parmi  lesquels  se 
trouvait  celui  que  montait  Tourville,  se  virent  obligés  de 
mouiller  sur  un  fond  de  roches.  Au  retour  de  la  marée. 
les  vaisseaux  chassèrent  sur  leurs  ancres  (2),  et  la  rapi- 
dité du  courant  les  rejeta  sous  le  vent  des  ennemis.  Tour- 
ville  jirit  alors  le  parti  de  se  réfugier  à  la  Hogue  et  d'y 
échouer  (3|.  Déjà  trois  de  ses  plus  gros  vaisse'iux  en 
avaient  fait  autant  à  Cherbourg,  qui,  alors,  bien  que  Vau- 
ban  eût  commencé  à  le  fortifier,  n'offrait  guère  un  aliri 
plus  siir(|ue  la  Uogue,  L'un  de  ces  trois  vaisseaux  était  le 
Soleil-Royal,  sur  lequel  Tourville  avait  combattu  l'a- 
vant-veille.  Aux  dix  vaisseaux  qui  s'ct;iient  échoués  ;i  la 
lingue,  vinrent  s'enjoindre  deux  autres  détachés  d'une  di- 
vision que  le  chef  d'escadre  de  Nesmond  parvint  à  faire 
rentrer;'!  Brest,  par  un  long  détour,  après  avoir  gagné  la 
côte  septentrionale  de  l'Ecosse. 

«  Les  alliés,  dit  Sainte  Croix,  avaient  formé  trois  divi- 
sions :  la  première,  sous  les  ordres  du  chivalicr  Ashby, 
poursuivit  les  bâtiments  français  qui  venaient  de  passer  le 
raz  Blanchard  ;  la  seconde,  commandée  par  Délavai,  s'at- 
tacha aux  vaisseaux  qui  s'étaient  réfugiés  à  Cherbourg  ;  la 


(1)  I,.  Guéri»,  ouvrage  cité. 

(2)  Ou  'lit  iju'iin  vaisseau  chasse  sur  ses  ancres  lorsqufî  1,1 
violence  du  veut  ou  d'un  courunt,  ou  la  grosse  mer,  le  force  à 
cuti'jîucr  sl'.s  aiiLius. 

(3)  Echouer,  c  est  toucher  sur  le  fond  de  la  mer,  volontaire- 
ment ou  accidentellement,  de  manière  que  le  vaisseau  ne  puisse 
plus  Doller. 


troisn^nie  se  porta  sur  la  llogue.  Le  vice-amiral  Rooke, 
uni  conduisait  celte  dernière  "escadre,  donna  des  preuves 
ae  son  habileté  et  de  son  com-age.  Embarqué  sur  un 
simple  canot,  et  à  la  tète  d'environ  deux  cents  chaloupes 
bien  armées,  qui  étaient  protég.'cs  par  l'artillerie  d'une 
frégate  et  de  deux  demi-galères,  il  s';ivança  (le  2  juin) 
vers  la  plage  où  l'on  découvrait  les  princijiaux  débris  de 
la  fl  itte  française.  Pour  les  défendre,  on  se  h.ila  d'équiper 
des  bateaux  du  pa\s;  mais,  l'ennemi  arrivant  au  cornnun- 
cement  dn  flot,  ils  se  trouvèrent  échoués;  et,  lorsqu'il  y 
eut  assez  d'eau  pour  les  relever,  jamais  il  ne  fut  p  is-ibl'e 
de  faire  soutenir  l'aspect  seul  des  Anglais  aux  équipages 
effrayés,  composés  d'enfants  et  de  vieillards. 

«  Tourville.  de  Villette,  Coëtlogou  et  plusieurs  capi- 
taines se  mirent  dans  leurs  chaloupes,  osèrent  résister  à 
Buoke,  et  donnèrent  par  là  le  lemps  de  sauver  quantité  de 
canons  et  d'agrès.  Bientôt  il  fallut  céder  à  la  force;  les 
.Anglais  se  portèrent  avec  tant  d'ardeur  sur  les  vaisseaux 
échoués,  qu'ils  parvinrent  à  les  aborder.  «  D/s  que  les 
«  s  ddals  et  les  matelots,  dit  un  écrivain  de  cette  nation 
«  (Dalryniple),  eurent  gagné  le  liane  de  ces  navires,  ils 
«  jetèrent  leurs  ninusipiets.  poussèrent  par  trois  fois  de 
«  grands  cris  de  joie  et  grimpèrent  sur  ces  hiiutes  nia- 
«  chines  avec  leurs  coutelas  à  ta  main,  et  plusieurs  même 
«  sans  aucune  arme.  Les  uns  coupaient  les  cordages. 
«  d'autres  mettaient  le  feu  aux  v;iisseaux;  quel(|ues-Hns 
«  en  braquaient  les  canons  contre  les  chaloupes,  les 
«  plates-formes  et  les  forts.  Ils  tirèrent  peu  sur  ceux  qui 
«  étaient  dans  ces  bâtiments,  parce  qu'ils  croyaient  que 
«  les  vaisseaux  étaient  les  seuls  ennemis  auxquels  ils 
«  eussent  affaire  Aussi  voyait-on  les  Français  sortir  sans 
«  oi.st,icle  d'un  côté  de  leurs  navires  et  s'en  aller  dans 
«  lenrs  bateaux,  tandis  que  les  Anglais,  entrant  par  l'au- 
«  tre,  travaillaient  à  les  détruire.  Jl;iis,  ennuyés  enfin  de 
«  faire  du  mal  en  détail,  les  assaillants  se  réimirent  tous 
«  pour  mettre  le  feu  aux  iritinients  français;  ensuite  ils 
«  eu  descendirent  avec  h  s  mêmes  cris*  de  joie  qu'ils 
«  avaient  poussés  en  les  abordant.  » 

«  C(  pendant  la  précipitation  avec  laquelle  les  Français 
quittèrent  leurs  vaisseaux,  et  l'affreux  désordre  qui  en'fiit 
la  suite,  leur  coûtèrent  plus  de  monde  que  la  ])crlc  do  la 
hatiiille.  Plusieurs,  s'empressant  d'entrer  dans  les  chalou- 
pes d  Jà  pleines,  en  furent  repoussés  et  se  noyèrent; 
d'aiilros,  cherchant  à  s'y  accrocher,  eurent  les  mains  cou- 
pées; ils  se  virent  aussitôt  ojigloulis,  la  rage  dans  le  cœur, 
et  n'ayant  que  le  temps  de  maudire  leurs  compatriotes. 
Le  [lèril  ne  rendit  pas  lous  ceux-ci  barbares;  mais  aucun 
ne  mérite  mieux  d'être  cité  qu'on  matelot  normand;  il 
s'appelait  Billard,  et  élait  niaitre  d'é  |uipage  de  l'ilf/nii- 
rablc  (capitaine  Beaujcu),  un  des  navires  échoués.  S'expo- 
sant  nu  (eu  des  ennemis,  il  alla  trois  fois  à  son  bord  et 
en  ramena  les  gens  qui  s'y  trouvèrent.  Il  sauva  encore 
tous  les  hommes  qu'il  put  ramasser  à  la  mer.  Les  Anglais, 
s'étant  aperçus  de  ses  efforts  réitérés,  se  respectèrent  as- 
sez eux  niênies  pour  ne  plus  tirer  sur  lui  à  son  troisième 
voyage  jl).  » 

L'amiral  Booke  employa  deux  jours  à  consommer  l'in- 
cendie des  douze  vaisse.iux  échoués  à  la  Ilogue.  \.- Soleil- 
Royal  et  un  autre  vaisseau  de  ligne  furent  brûlés  dans  la 
rade  de  Cherbourg  par  Délavai,  qui  en  incendia  un  troi- 
sième à  la  Fosse  ile  Gali  l,  tout  près  de  là. 

Le  roi  .lacques  fut  témoin  du  désastre  qui  ruinait  ses 
dernières  espérances.  A  mesure  que  les  vaisseaux  s'em- 
biasaient.  quelqui s  canons,  qui  n'avaient  pas  été  déchar- 
gés, partaient  et  envoyaient  leurs  projectiles  du  côté  du 
rivage.  Quelques  boulets  tuèrent  plusieurs  personnes  au- 
tour du  malheureux  monari|ue  :  «  Je  le  vois  bien,  s'é- 
criat-il,  le  ciel  combat  contre  moi;  »  et  il  se  retira  navré 
de  diuileur  sous  sa  tente.  Il  prit  la  plume  alors  et  il  écri- 
vit à  Louis  XIV  ces  paroles  de  désespoir  et  de  résigna- 
tion :  «  Je  prie  Votre  Majesté  de  ne  s'intéresser  pins  pour 
un  prince  aussi  malheureux  que  je  le  suis,  et  d'agréer 
que  je  me  retire,  avec  ma  famille,  dans  quelque  coin  du 
monde,  où  je  puisse  ne  plus  être  un  obstacle  au  cours 
ordinaire  de  vos  prospérités  et  de  vos  conquêtes.  )i  Louis  XIV 

(I)  Uist.  rlc  la  puissance  natale  de  l  Angleterre,  liv.  IV. 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


lui  assisfna  la  résidence  royale  de  Snint-Germnin,  qu'il  no 
quitta  )ilus  jusqu'à  sa  mort. 

(.luant  à  Tourville.  sa  coiiscienct'  lui  disait  que  lui  et 
tous  les  ofDciers  sous  ses  ordres  avaient  fait  nohlenienl  et 
bravement  leur  devoir:  il  était  fier  d'avoir  pu  lutter,  sans 
jamais  |)!ier,  pendant  douze  heures,  avec  quarante-quatre 
vaisseaux,  contre  une  llnltc  de  prés  de  cent  voils;  heu- 
reux de  n'avoir  laissé,  même  après  le  désastre  du  lende- 
main, aucun  trophée  .i  l'ennemi.  «  Je  n'ai  manqué,  en 
tout  ceci,  écrivait-il  de  la  Uosue  même,  le  3  Juin,  lorsque 
l'incendie  di'  ses  vaisseaux  fumait,  encore,  que  par  une 
trop  tçrande  ponctualité  n  suivre  les  ordres  contenus  dans 
mes  instructions,  et  par  le  malheur  des  vents  i|ui,  m'ayant 
retardé  de  mon  côté,  ont  facilité  en  mèine  temps  la  jonc- 
tion des  ennemis.  «  11  eut  pour  lui  le  témoignage  de  ses 
advi  rsaires  menus;  car  lord  Russel  entassez  de  grandeur 
d'.inie  pour  lui  écrire  «  qu'il  le  félicitait  sur  l'extrême 
valeur  qu'il  avait  montrée  en  l'attaquant  avec  tant  d'in- 
trépidité, et  en  combattant  si  vaillamment  avec  des  forces 
si  inégales  » 

Louis  XIV,  qui  avait  la  principale  responsabilité  de  la 
catastrophe  de  la  Hogue,  l'accepta  tout  entière  avec  une 
dignité  et  une  niagnaniniilé  toutes  royales;  il  mesura  l'es- 
time qu'il  devait  à  i'homme  qui  lui  avait  obéi  à  la 
Hogue.  ce  sont  ses  propres  expressions,  moins  au  résul- 
tat qu'à  l'habileté  et  au  courage  dont  son  amiral  avait  fait 
preuve  dans  une  entreprise  où  l'orgueil  de  son  maître  l'a- 
vait mis  aux  prises  avec  l'impossilde,  La  première  fois 
qu'il  revit  l'illustre  amiral  à  Versailles,  il  lui  adressa  ces 
flatteuses  paroles  :  «  (Jointe  de  Tourville,  j'ai  eu  pins  de 
joie  d'apprendre  qu'avec  quarante  ipi;  trede  mes  vaisseaux 
vous  eu  aviez  balla  cent  de  mes  ennemis,  pendant  un  jour 
entier,  que  je  ne  me  sens  de  chagrin  de  la  jierte  que  j'ai 
faite.  »  Paroles  dignes,  sans  doute,  et  fort  honorables  pour 
l'eUii  qui  les  recevait,  mais  où  le  monarque  oubliait  trop 
le  deuil  qu'avait  jeté  dans  une  foule  de  pauvres  familles 
la  perte  dont  il  se  consolait  si  facilement.  —  Louis  XIV 
voulut  (|uc  Tourville  se  trouvât  comiiris  dans  la  plus  pro- 
chaine promotion  de  maréchaux,  et  le  brave  et  habile  ma- 
rin reçut  le  bâton  de  maréchal  de  France  au  mois  de  mars 
1695.  en  même  temps  que  Catinat  et  Villcroi. 

Du  reste,  on  a  licaucoup  trop  exagéré  le  désastre  de  la 
ilogue,  en  diwnt  qu'il  avait  clé  la  destruction  de  notre 
marine  et  avait  fait  perdre  l'empire  de  la  mer  à  Louis  XIV. 
Notre  flotte  n'était  pas  si  pauvre  alors  qu'elle  ne  put  se 
relever  d'une  perte  de  quinze  bâtiments;  aussi  voyons- 
nous,  des  l'année  qui  suivit  cette  malheureuse  alfaire, 
l'Océan  couvert  de  nos  vaisseaux,  et  Tourville  sortir  de 
Brest  à  la  tète  de  soixante-onze  voiles,  puis  prendre,  sur 
l'amiral  Rooke,  dans  la  baie  de  Lagos,  en  vue  des  côtes 
du  Portugal,  une  terrible  revanche  de  l'incendie  de  la 
Hogue. 

Cet  amiral  anglais  escortait,  avec  vingt-cinq  vaisseaux 
de  guerre  de  sa  nation  et  des  Provinces-Unies,  la  flotte 
niarchandc  de  Smyrne,  composée,  disait-on,  de  prés  de 
quatre  cents  navires,  qui  revenaient  des  mers  du  Levant 
avec  de  riches  cargaisons,  anxieusement  attendues  par 
les  spéculateurs  de  Londres  et  d'Amsterdam.  Il  l'ut  ren- 
contré le  28  juin  par  la  Hotte  de  Tourville.  La  lutte  s'en- 
gagea, et,  après  cinq  heures  de  combat,  l'escorte  anglaise, 
foudroyée,  se  déroba  à  la  poursuite  des  Français,  en  leur 
abandonnant  peu  généreusement,  il  faut  le  dire,  les  mal- 
heureux et  innombrables  navires  marchands  qu'elle  avait 
sous  sa  garde.  11  est  plus  facile  de  dire  que  de  peindre  les 
scènes  de  terreur  et  de  destruction  qui  suivirent  ce  sauve- 
qui-peut  général  de  la  llotte  ennemie. 

En  fin  de  compte,  on  estima  que  les  confédérés  avaient 
perdu  plus  de  cent  bâtiments  de  toutes  sortes,  et  «ne  va- 
leur commerciale  de  plus  de  trente-six  millions.  Ce  fut 
une  immense  débâcle  sur  les  places  de  Londres  et  d'Ams- 
terdam. A  Londres  surtout,  le  désespoir  et  la  fureur  étaient 
au  comble  :  les  négociants  de  la  liilé  et  la  chambre  des 
l'ommunes  ne  demandaient  rien  moins  que  la  tète  de 
Rmke,  et  la  mise  en  accusation  des  trois  amiraux  de  la 
(Jrande-Brelagne.  Cependant  on  trouvait,  en  France,  que 
Tnurville  n'en  avait  pas  fait  assez  :  on  regretta  qu'il  n'eût 
p;is  pris  en  bloc  toute  la  (Intle  de  Smyrne.  et  il  ne  manqua 


pas  de  tacticiens  pour  prouver,  sur  le  papier,  que  rien 
n'était  plus  facile  !  Au  faite  ou  il  était  arrivé,  les  critiques, 
c'est-à-dire  les  envieux,  ne  devaient  pas  manquer  à  l'il- 
lustre amiral. 

Les  événements  ne  lui  fournirent  plus  l'occasion  d'a- 
jouter qucl(|ue  nouvelle  page  glorieuse  à  sa  biographie. 
Les  fatigues  d'une  carrière  active  de  quarante  années, 
jointes  à  la  faiblesse  naturelle  de  sa  constitution,  le  l'or 
cérenl  de  prendre  |iréniaturément  sa  retraite.  Il  succomba, 
le  28  mai  1701,  à  ses  infirmités,  avant  d'avoir  atteint 
sa  snixantième  année.  11  laissait  un  fils  en  bas  âge,  qui 
débuta  de  bonne  heure  dans  la  carrière  où  s'était  illustré 
son  glorieux  père.  Ses  débuts  donnaient  les  plus  belles 
espérances;  mais  il  périt  à  sa  première  cam|iagne,  prou- 
vant du  moins  (jue  s'il  ne  lui  était  pas  donné  d'ajouter  à 
l'illustration  de  son  nom,  il  était  digne  de  le  porter. 

TROMB»  (.Martin  11.4bp.4Ertz),  amiral  hollandais,  né  en 
1597,  mort  en  Uià"). 

Deux  hommes,  deux  grands  marins,  ont  illustré  le  nom 
de  Tro.mp  Le  premier,  .Martin-Harpaerlz,  père  du  second, 
fut  à  bon  droit  le  plus  illustre;  car  il  serait  le  plus  grand 
général  de  la  Hollande,  si  elle  n'avait  pas  Riiyter,  et, 
comme  celui  ci.  il  dut  être  l'unique  artisan  de  sa  fortune. 
Non  pas  qu'il  fût  né  aussi  pauvre  que  le  fils  du  poiteiir  de 
bière  de  flessingue;  son  père  était  capitaine  dans  la  ma- 
rine marchande";  ce  qui  suppose  une  certaine  aisance.  Né 
sur  un  vaisseau,  le  jeune  Tronip  fut  bercé  au  bruit  des 
vagues  et  des  vents;  un  tillac  fut  le  théâtre  de  ses  pre- 
miers jeux  ;  son  oreilli'  fut  accoutumée  dès  l'enfance  aux 
terribles  explosions  de  la  poudre  à  canon,  «it  son  cœur 
aguerri  contre  tes  horreurs  des  batailles  avant  même  qu'il 
pût  avoir  le  sentiment  du  danger.  Aussi  avait-il  l'œil  et  le 
pied  marins  au  suprême  degré,  et  rien  n'égalait  son  calme, 
son  sang-froid,  on  pourrait  dire  sa  sérénité,  au  plus  fort 
de  l'action  la  plus  chaude  et  du  péril  le  plus  imminent. 
A  le  voir  si  maiire  de  lui-même  quand  tout  était  ton- 
nerre, tumulte  et  mort  autour  de  lui,  on  eût  dit  le  dieu  de 
la  foudre  régnant  sur  la  tempête. 

Tel  était  Martin  Tronip  a  cinquante  ans.  A  onze  ans,  le 
vainqueur  de  l'Espagne  et  de  l'Angleterre  se  révélait 
déjà.  Il  était,  comme  toujours,  sur  le  vaisseau  de  son 
père  :  il  le  vit  emporter  par  un  boulet  de  oanoii  parti 
d'un  bâtiment  corsaire  avec  lequel  le  capitaine  hollandais 
était  aux  pwses.  Courant  alors  de  l'avant  à  l'aiiiére  du 
vaisseau,  pour  exciter  au  combat  l'équipage  que  la  mort 
du  capitaine  remplissait  de  trouble  et  d'irré.solulion  : 
«  Eh  quoi!  criail-il  à  ces  hommes  effarés,  ue  vengerez- 
vous  pas  la  mort  de  mon  père  !  »  A  la  voix  de  ce  généreu.t 
enfant,  matelots  et  soldats  obéirent  à  l'envi,  comme  s'ils 
Plissent  entendu  la  voix  de  leur  capitaine,  et  continuèrent 
de  combattre.  Mais  l'effet  ne  répondit  pas  à  leur  courage, 
et  ils  ne  |)urent  empêcher  leur  vaisseau  d'être  pris.  Le 
jeune  Tromp  fut  obligé  de  rester  pendant  plusieurs  années 
au  service  du  pirate  anglais  qui  avait  tue  son  père.  Ce  lut 
une  triste  et  dure  condition  sans  doute;  mais  le  temps 
qu'il  y  passa  ne  fut  pas  perdu  pour  son  instruction  mari- 
time, et  ce  fut  à  l'école  même  des  ennemis  de  son  pays 
qu'il  apprit  l'art  de  les  surpasser  et  de  les  vaincre.  Il  est 
vrai  que.  de  retour  en  Hollande,  il  trouva  des  maitres  non 
moins  habiles  dans  les  Uillekens,  les  Piéter  llaynes  et 
lis  Henri  Lonk.  amiraux  de  la  compagnie  hollandaise  des 
Indes  occidentales.  Un  écrivain  français  a  dit  de  cette 
compagnie  :  «  Ses  vaisseaux  ne  rentraient  jamais  dans 
les  ports  que  triomphants  et  chargés  des  dépouilles  des 
Portugais  et  des  Espagnols...  Ses  amiraux  cherchaient, 
par  des  exploits  utiles.^à  conserver  sa  confiance.  Les  offi- 
ciers subalternes  voulaient  s'élever  en  secondant  la  valeur 
et  l'intelligence  de  leurs  chefs.  L'ardeur  du  soldat  et  du 
matelot  étaient  sans  exemple.  Rien  ne  rebutait  ces  hom- 
mes fermes  et  intrépides.  Les  fatigues  de  la  mer,  les  ma- 
ladies, les  combats  multipliés,  'tout  semblait  aguerrir, 
renl'oiceret  redoubler  leur  émulation...  Jamais  ils  ne  ren- 
daient leur  vaisseau  ;  jamais  ils  ne  manquaient  d'attaquer 
ceux  de  l'ennemi  avec  l'intelligence,  l'audace  et  l'achar- 
nement qui  assurent  la  victoire  (1)." 

(1)  l'ijyiul,  Hixt.  philosophique,  etc. 


68 


LES  MAHi^S  ILLUSTRES. 


Voilà  sous  quels  auspices  et  sous  quels  maîtres  Tromp 
devint  le  premier  capitaine  de  mer  de  son  siècle;  il  ar- 
riva jeune  encore  à  la  dignité  d'amiral,  dans  un  pays  où 
l'on  avait  trop  besoin  du  concours  actif  et  dévoué  de  tous 
les  citoyens  pour  laisser  croupir  dans  l'obscurité  et  l'ou- 
bli les  plus  valeureux  et  les  plus  dignes. 

Lorsque  Martin  Tromp,  dans  la  vigueur  et  la  maturité 
de  l'âge  et  du  talent,  fut  atteint  sur  son  vaisseau- 
amiral  du  coup  mortel,  on  supputait  qu'il  avait  assisté  à 
plus  de  cinquante  combats  sur  mer;  c'était  à  peu  prés  un 
combat  pour  chaque  année  de  sa  glorieuse  vie,  et  il  fau- 
drait bien  un  volume  pour  entrer  dans  le  détail  de  tous 
ses  exploits  pendant  une  carrière  si  Lieu  reni)ilie.  Nous 
ne  nous  attacherons  qu'aux  actions  les  plus  éclatantes,  à 


Tromp. 


celles  qui  ont  donné  au  nom  de  Tromp  sa  grandeur  et 
son  importance  historique. 

En  Itlôit,  la  cour  d'Espagne  n'avait  pas  encore  reconnu 
l'indépendance  des  Provinces-Unies,  bien  qu'elle  leur  fut 
acquise  de  fait  depuis  plus  d'un  demi-siècle  (1);  et  la 
guerre  qu'elle  n'avait  cessé  d'entretenir  depuis  lors  contre 
la  jeune  et  industrieuse  république,  commençait  à  pren- 
dre pour  cette  dernière  un  caractère  inquiétant,  lorsque 
.Martin  Tromp  fut  promu  par  les  états  généraux  au  grade 
Je^  lieutenant-amiral  et  mis  à  la  tète  de  la  Hotte  hollan- 
daise. A  peine  eut-il  pris  possession  de  son  commande- 
ment «ue  les  choses  changèrent  de  face.  Il  battit,  le  ifî 
septembre,  pour  son  début,  en  vue  de  Graveliues,  la  flotte 
esjiaguole,  qu'il  était  allé  attaquer,  bien  qu  elle  eût  à  lui 
opposer  des  forces  très-supérieures.  Le  combat  avait  duré 
six  heures.  Tromp  détruisit  aux  Espagnols  huit  de  leurs 
vaisseaux,  dont  l'amiral  et  le  vice-amiral;  leur  en  prit 
deux  chargés  de  plus  de  deux  millions  en  argent;  ils  per- 
dirent, en  outre,  près  de  deux  mille  soldats  et  matelots 
tués,  et  sept  cents  prisonniers. 

Ce  ]jremier  avantage  ne  fut  que  le  prélude  d'une  série 
de  victoires  qui  donnèrent  au  pavillon  hollandais  un  éclat 
qui  le  fit  admirer  et  respecter  de  toute  l'Europe.  A  peine 
le  combat  de  Graveliues  était-il  terminé,  qu'où  vit  appa- 
raître sur  la  côte  de  Flandre  une  nouvelle  Hotte  espa- 
gnole, la  plus  considérable  qui  se  fût  encore  montrée 

(1)  Giiilbume  ^(^  Nassau,  dit  h  Taciturne,  (onrlnlo.ur  de  la  ré- 
publique (lc•^  Provinces-Unies,  et  premier  stalhoudcr,  fut  ass.T:- 
siné,  en  1584,  par  un  scidedu  parti  espagnol. 


dans  ces  parages  depuis  la  célèbre  Armada  de  Phi- 
lippe II,  de  si  désastreuse  mémoire.  Celte  flotte,  comman- 
dée par  l'amiral  d'Ocquendo,  portait  vingt  mille  hommes 
de  troupes;  elle  se  composait  de  soixante-sept  voiles  et 
de  quatorze  vaisseaux  fournis  par  les  Dunkerquois.  Vingt 
vaisseaux  seulement  formaient  celle  de  Tromp.  En  pré- 
sence d'une  armée  ennemie  aussi  supérieure  en  nombre, 
son  premier  dessein  n'était  que  de  lui  barrer  le  passage; 
«  mais,  ayant  aperçu,  dit  un  historien,  l'avant-garde,  nui 
portait  l'argent,  et  quatre  mille  Espagnols  qu'on  devait  aé- 
Larquer  à  Dunkerque,  il  l'attaqua  sans  être  arrêté  par  le 
feu,  qui  prit  aux  poudres  d'un  de  ses  vaisseaux,  lequel 
sauta  en  l'air  dès  le  commencement  du  combat.  Il  tint  sa 
petite  flotte  serrée,  pénétra  et  divisa  celle  des  ennemis,  et 
prit  un  galion  et  un  autre  vaisseau,  (pii  furent  repris  en- 
suite, à  cause  de  l'avidité  du  pillage,  qui  lit  négliger  aux 
Hollandais  de  mettre  leur  prise  en  siireté. 

«  Lorsque  le  jour  parut,  d'Ocquendo,  honteux  d'avoir 
cédé  à  une  flotte  si  faiole  et  si  inférieure  à  la  sienne,  re- 
tourna au  combat.  Il  ordonna  à  son  amiral  d'attaquer 
l'amiral  ennemi.  Tromp  le  reçut  avec  tant  de  vigueur, 
qu'il  voulut  se  retirer.  Mais  l'amiral  hollandais  le  pour- 
suit, le  foudroie  et  le  fait  couler  à  fond  avec  mille  hommes 
3ui  le  montaient.  Un  brouillard  épais  sépara  les  deux 
oltes  pour  le  reste  de  la  journée.  Les  Hollandais  avaient 
pris  quatre  vaisseaux,  cjui,  s'étant  trouvés  anglais,  furent 
rendus  après;  on  ne  retint  que  les  soldats  et  les  muni- 
tions. 

«  Tromp,  (|uî  avait  reçu  un  renfort  de  onze  vaisseaux, 
recommença  i^'  combat;  mais  la  flotte  ennemie,  épouvan- 
tée, résolut  d'aller  se  mettre  à  couvert  dans  les  Dunes  et 
sous  le  canon  des  Anglais.  Tromp  |  rnlila  de  cette  retraite 
pour  faire  venir  les  vaisseaux  de  Hollande,  de  Frise  et  de 
Zélande.  D'Ocquendo  se  radouba  sous  le  canon  de  la  flotte 
anglaise,  qui  s'avança  pour  le  proléger.  Les  vaisseaux  de 
l'escadre  dunkerquôise,  à  la  faveur  d'un  brouillard,  ten- 
térejit  le  passage.  Tromp  ne  s'en  aperçut  que  lorsqu'il  ne 
pouvait  plus  s'y  opposer.  Il  coupa  cependant  une  partie 
de  l'escadre;  mais  ks  Anglais,  qui  s'avancèrent,  la  sau- 
vèrent encore,  et  elle  rentra  dans  les  Dunes.  Tromp,  au 
nom  des  Etals,  fit  ses  plaintes  au  roi  d'Angleterre,  et  les 
ajqiuya  de  (juatre-vingts  vaisseaux  et  de  deux  mille  sol- 
dais que  lui  envoya  le  prince  d'Orange  (liuillanme  II  de 
Nassau),  stalhouder  de  la  république.  Le  roi  défendit  tout 
acte  d'hostilité  et  promit  de  garder  une  neutralité  par- 
faite. 

«  La  flotte  espagnole,  dépourvue  de  ce  secours,  résolut 
de  n  tourner  en  Espagne;  mais  Tromp  étant  venu  à  sa  ren- 
contre. d'Ocquendo  se  vit  forcé  d'accepter  le  combat.  11  fil 
couper  les  câbles  et  marcha  à  l'ennemi  (18  octobre  IGô'J). 
Le  calme  arrêta  quelque  temps  la  fureur  des  combat- 
tants; mais,  un  vent  du  nord  s'élant  élevé,  le  combat  de- 
vint si  terrible,  que  le  bruit  du  canon  et  de  la  mousque- 
terie  ébranla  les  maiscnis  voisines  des  côtes  d'Angleterre, 
de  France  et  de  Flandre.  Les  peuples,  accourus  au  rivage, 
frémissaient.  La  fumée,  qui  pendant  cinq  heures  enve- 
loppa les  deux  flottes,  dérobait  aux  spectateurs  cette  scène 
horrible.  Tromp  et  les  EoHandais  portaient  partout  l'épou- 
vante et  la  mort.  Les  Espagnols  tinrent  jusqu'à  la  der- 
nière extrémité.  Mais  leur  flotte  était  écrasée;  il  n'y  avait 
pas  un  vaisseau  qui  ne  fut  hors  de  combat,  lien  périt  qua- 
rante avec  leurs  équipages,  au  nnmlire  desquels  était  le 
grand  galion  de  Portugal  de  quatorze  cents  tonneaux,  de 
quatre-vingts  pièces  de  canon  et  de  huit  cents  combat- 
tants, presque  tous  gentilshommes.  Vingt  et  un  allèrent 
aux  Dunes  :  les  Hollandais  les  suivirent  avec  leurs  brû- 
lots; mais  les  .\nglais  en  sauvèrent  dix-huit  par  commi- 
sération. Les  Hollandais,  de  treize  qu'ils  emmenaient,  n'en 
purent  sauver  que  onze. 

«  Les  vainqueurs  et  les  vaincus  avaient  fait  des  pro- 
diges de  valeur.  L'Esjiagnol  Lopez.  resté  presque  seul  sur 
sou  vaisseau,  se  battait  encore,  et  quoiqu'il  le  vit  brûler 
d'iiu  bout  et  submergé  de  l'autre,  il  continua  de  se  battre, 
eut  un  bras  emporté"  et  n'en  fut  pas  moins  intrépide.  Il 
combattait  du  bras  gauche,  jusqu'à  ce  que,  le  feu  ayant 
gagné  sous  ses  pieds,  il  fut  englouti  à  demi  consumé  par 
ies  flammes. 


LES  MARI>S  ILLUSTRES. 


m 


«  Les  Hollandais  rc  perdirent  que  soisante-treize  sol- 
dats et  un  vaissoau,  qui  ]irit  feu  avec  le  galion  de  Porlu- 
gal.  Les  Espagnols  perdirent  prés  de  huit  mille  hommes, 
eurent  quiilrc  mille  blessés  el  deus  mille  prisonniers,  u 

Telle  fut  la  cé'ebrc  b  faille  des  Dunes,  qui  renouvel.i 

fnnr  la  monarchie  esprgnole  le  désisire  de  \' Armada  de 
hilippe  II,  et  ruina  ses  forces  sur  l'Occ.in.  Ce  ne  fut 
qu'après  In  di  siruclion  de  cette  Hotte  imposante  qu'on  sut 
sa  véritable  dcsliualion.  et  qu'elle  n'élait  pas  direclement 
dirig'e  emilre  les  Provinces-Unies.  On  a|  prit,  dit  Pufl'en- 
dorf.  qu  elle  &n  voulait  aux  Suédois,  et  qu'elle  allait  porter 
secours  au  roi  de  l'anemark  dans  la  guerre  qu'il  soute- 
nait contre  son  voisin  de  la  B  ;llii|ue.  Mais  la  victoire  de 
Tromp  n'en  eut  pas  moins  un  résultat  immense  pour  la 
Ëollande;  aussi  les  états  généraux  décernèrent  ils  les  plus 
grands  honneurs  à  leur  glorieux  amiral,  Louis  Xlll,  qui 
était  leur  allié,  envova  au  vainqueur  des  Dunes  une  lettre 
autographe  de  félicitations,  avec  des  lettres  de  noblesse  et 
un  présent  considérable. 

Tromp  continua  de  commander  avec  le  même  snccés  la 
llolle  des  Provinces-Unies  jusqu'à  la  paix  de  Munster,  si 
gnée  en  ItiiS,  et  par  laquelle  la  couronne  d'E-p.igne  re- 
connut enlin,  en  termes  formels,  l'indi'pejidance  des  Pro- 
vinces-Unies, renonçant  à  toutes  les  prétentions  qui  avaient 
été  la  cause  de  la  guirre,  leur  nbanilonnanl  toutes  les 
pinces  qu'elles  avaient  acquises  sur  le  conlinenl  par  droit 
de  cunqi;êle,  et  renonçant  à  les  troubler  dans  leurs  pos- 
sessiojis  et  leur  commerce  des  Indes  orientales  et  occi- 
dentales. 

Le  génie  de  Tromp  avait  été  le  principal  instrument  de 
celte  paix  glorieuse,  dont  le  résultat  incontestable  fut  de 
faire  passer  entre  les  mains  de  ses  compatriotes  le  .sceptre 
des  mers.  Cette  grandeur  marilinie  des  Hollandais  était 
insupportable  ri  l'orgueil  et  à  l'ambition  de  leurs  voisins 
les  .\nglais.  Nous  avons  déjà  dit,  dans  la  notice  de  Ruyier, 
comment  la  guerre  éclata,  en  165'2,  entre  les  deux  nations. 
Cromwcll,  qui  exerçait  alors  la  dictature  en  .Angleterre, 
sons  le  titre  de  Protecteur,  avait  écrit  à  l'amiral  l'ilake, 
que  Tromp,  a  la  tête  d  une  croisière,  tenait  en  respect  sur 
les  côtes  de  Kent  et  de  Suffolk:  «  11  y  va  de  voire  hon- 
neur et  de  celui  de  tous  vos  braves  capilaines  de  ren- 
voyer ces  grenouilles  îles  Hollandais)  dans  leurs  marais, 
et  de  ne  pas  souffrir  qu'elles  nous  importunent  plus  long- 
temps par  leurs  coassements.  » 

La  croisière  hollandaise  s'était  retirée,  et  pendant  que 
les  étals  généraux,  qui  avaient  trop  besoin  de  la  paix  pour 
se  laisser  entraîner  d'enthousiasme  dans  les  aventures  de 
la  guerre,  négociaient  avec  le  parlement  britannique,  les 
armateurs  de  cette  nation  continuaient  leurs  dépréciations. 
EnDn,  Tromp  eut  ordre  de  mettre  à  la  voile;  mais  une 
horrible  tempête  dissipa  ses  vaisseaux.  Elle  l'empêcha  de 
sauver  une  iloltille  de  plusieurs  centaines  de  pêcheurs  de 
hareng,  que  l'amiral  Blake  prit  tout  entière.  Les  bâtiments 
qui  lui  payèrent  le  dixième  de  leur  cargaison  furent  ren- 
voyés, et  les  autres  coulés  à  fond.  «  Irrités  par  ces  mal- 
heurs, dit  le  baron  de  Sainte-Croix,  les  états  généraux 
ôterenl  le  commandement  de  leur  flotte  au  brave  Tromp, 
qu'ils  voulaient  rendre  res|ionsal)le  des  caprices  d  ■  la  for- 
tune. Ce  général,  qui,  pendant  quinze  ans,  av.iit  rendu  des 
services  signalés  à  sa  pairie  dans  le  commandement  de 
ses  armées  de  mer,  eut  beaucoup  de  peine  à  se  garantir 
des  insultes  du  peuple.  » 

Ce  qui  fait  pardonner  aux  républiques  les  injustices 
dont  elles  se  rendent  souvent  coupables  envers  leurs  plus 
grands  citoyens,  c'est  la  promptitude  et  la  grandeur 
qu'elles  mettent  presque  toujours  à  les  réparer.  Tromp  ne 
tarda  pas  à  être  remis  en  possession  de  son  commande- 
ment, ou  nul  ne  s'était  senti  digne  de  le  remplacer.  11  re- 
prit la  campagne,  ayant  pour  vice-amiraux  Corneille  de 
Wilt.  frère  du  grandpensionnaire  île  Hollande,  et  Ruyier, 
qui  devait  bientôt  égaler,  sinon  surpasser  sa  gloire. 

«  11  y  cul  deux  combats  dans  une  même  journée  (29 
novembre  10.52).  Dans  le  premier,  l'amiral  anglais  (Blake) 
vint  fondre,  vent  arrière,  sur  la  flutte  hollandaise,  qui  ne 
put  ni  former  l'ordre  de  bataille  ni  se  rallier.  Néanmoins 
aucun  bâtiment  ne  fut  pris  :  les  .Anglais  entrèrent  dans 
un  seul  abandonné  par  son  capitaine;  mais,  à  la  vue  d'un 


i-anonnicr,  qui,  le  boute-feu  à  la  main,  allait  le  faire  sau- 
ter, ils  se  retirèrent  avec  iirceipilation.  —  D.ins  la  se- 
conde aclion.  après  un  vif  engagement,  où  quatre  amiraux 
se  ballirenl  bord  à  bord,  Blake  ayant  été  blessé,  son  esca- 
dre, quoique  supérieure,  —  il  avait  quarante  vaisseaux 
contre  trente,  —  prit  chasse,  et  ne  se  déroba  à  la  pour- 
suite des  ennemis  qu'.i  la  faveur  de  la  nuit:  elle  ne  perdit 
que  trois  vaisseaux.  Si  larrière-gnrde  hnllandnisc  eut  se- 
condé Trom|i  dans  celle  dernièrf  affaire,  il  aurait  remporté 
une  victoire  signalée.  Ses  ennemis  prétendent  (|uc  ce  gé- 
néral, enllé  de  ce  sucrés,  continua  sa  route,  aprèsavoirinis 
à  s  in  grand  mat  un  balai  ou  une  branche  de  bouleau, 
pour  montrer  que  son  projet  était  de  netloyer  la  Manche 
de  b.iliments  anglais  il).  »  —  Ceci  pouvait  cire  une  ré- 
ponse aux  paroles  insultantes  de  Lrorawell,  que  nous 
avons  rapportées  plus  haut. 

L'hiver  suspendit  les  hostilités;  mais  elles  reprirent 
vers  le  mois  de  février  de  l'année  suivante  (16i)3).  La  llolle 
de  Hollande  était  sortie  de  ses  ports  pour  aller  au-devant 
d'une  (lolle  marchande  de  deux  cents  bâtiments  qui  reve- 
n.  il  des  Indes,  et  pour  la  proléger  pendant  son  trajet  dans 
la  .Manche.  Bi.'.ke,  de  son  côlé,  avait  appareillé,  ri  I,-»  lèle 
de  soixanle-dix  vaisseaux  de  guerre;  il  rencontra  Tromp 
entre  Porl-Land  et  Boulogne,  le  18  février,  dans  l'après- 
midi.  L'amiral  hollandais  avait  le  vent  pour  lui.  ce  (pii 
srniblait  devoir  l'engager,  dans  l'inlérèl  de  la  llolle  mar- 
ch  nde  qu'il  iscorlait,  à  éviter  un  engagement.  Néan- 
moins, prévoyant  un  changement  du  vent,  il  trouva  plus 
prudent  de  se  débarrasser  immédiatement  de  l'ennemi. 
Apres  avoir  divisé  son  armée  en  trois  escadn  s,  il  iondit 
iinpélueusement  sur  la  flotte  anglaise;  mi.is  la  nuil  vint 
trop  vile  et  ne  lui  permit  pas  de  tirer  tout  le  parti  qu'il 
avait  espéré  de  celle  attaque  subite  et  vigoureuse.  Les  .An- 
glais ayant  reçu  le  lendemain  un  renfort  de  seize  vais- 
seaux, Tromp  rangea  les  siens  en  demi  lune,  et  fit  passer 
son  ciuivoi  du  veut  au  milieu  de  la  flotte. 

Ce  fut  en  cet  ordre  qu'il  soulint  Ions  les  efforts  de  Blake, 
dont  il  eût  sans  doute  triomphé,  si  quelques  capilaines 
hollandais  n'eussent  pas  quille  leur  posle.  S'nperceiant 
que  les  frégates  ennemies  iiénéiraient  alors  dans  les  brè- 
ches ouvertes  par  ces  biches  déserteurs.  Tromp  se  forma 
do  nouveau  en  bataille,  et  c  mballit  encore  jusqu'.i  la 
nuit,  qui  lui  donna  le  temps  de  se  millre  en  ordre  de 
relraile.  Le  troisième  jour,  malgré  quelques  canonades 
dis  ennemis,  il  rentra  dans  ses  ports,  n'ayant  plus  ni  pou- 
dre, ni  boulets,  mais  amenant  avec  lui  presque  tout  le 
riche  convoi  qui  avait  élé  confié  à  sa  vigilance.  Une  pa- 
reille défaite,  si  c'en  était  une.  n'avait  rien  qui  pût  porter 
ombre  à  la  gloire  de  l'amiral  qui  l'avait  subie.  Elle  coula 
vingt-quatre  vaisseaux  aux  Hollandais,  mais  ils  purent  se 
consoler  en  apprenant  que  les  .Anglais  avaient  payé  leur 
avan'age  du  prix  de  douze  vaisseaux,  dont  sept  ue  furent 
péniblement  remorqués  jusque  dans  le  port  que  pour  y 
être  condamnés. 

Cromwell  ayant  repoussé  avec  hauteur  les  propositions 
de  paix  qui  lui  furent  faites  par  les  étals  généraux,  il  fal- 
lut continuer  la  lutle  avec  des  moyens  que  Tromp  lui- 
même  et  les  autres  amiraux  déclaraient  insuflisanls.  Le 
liculenant-amiral  général  se  plaignait  surtout  de  la  fai- 
blesse des  vaisseaux  qu'on  lui  avait  confiés  :  les  Anglais 
en  avaii-nt  dans  leur  ligne  cinquante  plus  forls  que  celui 
qui  portait  son  pavillon.  Celle  infériorité,  jointe  à  celle  des 
équipages,  rendait  impuissants  tous  les  eff  iris  du  courage 
cl  toutes  les  combinaisons  de  l'habileté.  Aussi,  après  deiix 
affaires  qui  eurent  lieu  dans  le  mois  de  juillet  1055, 
Tromp,  nui  avait,  celle  fois,  pour  adversaire  le  général 
.Monck,  aidé  des  conseils  de  l'amiral  Deane,  se  vit-il  obligé 
de  céder,  malgré  des  prodiges  de  valeur  el  de  lactique, 
non  sans  avoir  fait  éprouver  à  l'ennemi  des  perles  graves 
et  sensibles. 

Les  Anglais  avaient  établi  une  croisière  en  vue  mémo 
du  Texel,"ce  grand  arsenal  de  la  marine  hollandaise,  et 
faisaient  main  basse  sur  les  vaisseaux  marchands  jusque 
sous  le  canon  de  ses  balteries.  Les  choses  en  étaient  ve- 
nues au  poiut  que  le  vice-amiral  de  Witt  s'était  vu  forcé 

•  1)  Sdiate-Croix.  Bisl.  du  la  puissance  navale  de  lAngleitrrê. 


70 


LES  MARINS  ILLUSTRES. 


de  dire,  dans  une  assemblée  leniie  à  la  Ilaye  :  «  Les  An- 
i,'lais  sont  à  firésent  nos  maîtres,  et  par  conséquent  ceux 
de  la  mer.  »  On  se  répandait  en  imprécations  dans  les 
ports  et  dans  les  comptoirs  contre  l'imprévoyance  des  étals 
généraux,  et  les  amiraux  de  la  Uotte  n'étaient  pas  plus 
épargnés  dans  les  plaintes  injustes  que  la  perspective  d'une 
ruine  imminente  arracliait  à  la  crainte  et  au  désespoir  de 
ce  peuple  de  pêcheurs  et  de  marchands. 

Cependant  les  états  {généraux,  à  force  de  nouvelles  le- 
vées et  d'activité  dans  les  ports,  étaient  parvenus  à  met- 
tre sur  pied  une  flotte  de  deux  cent  vingt  voiles,  que 
Tromp  et  Corneille  de  Witt  firent  sortir,  en  deux  grandes 
divisions,  des  rades  de  Zélande  et  du  Texel.  Les  deux  ar- 
mées ayant  opéré  leur  jonction,  Tromp  alla  à  la  rencontre 
de  la  flotte  anglaise,  toujours  commandée  par  le  général 
Moncli.  Elle  était  égale  par  le  nombre,  mais  toujours  su- 
périeure par  la  force  des  bâtiments.  Les  deux  armées  se 
trouvèrent  en  présence,  et  engagèrent  l'action  dans  la 
matinée  du  10  août  (1653),  jour  "de  Saint-Laurent.  «  Ja- 
mais, dit  un  auteur.  Une  s'était  vu  de  spectacle  si  terrible 
sur  les  eaux.  »  Monck,  avant  le  combat,  avait  ordonné  à 
ses  capitaines  de  ne  donner  ni  recevoir  aucnn  quartier; 
de  sou  coté,  Tromp  était  bien  fermement  résolu  à  vaincre 
ou  à  mourir.  Il  sentait  que  cette  journée  devait  décider 
du  sort  de  la  Hollande,  (t  que,  s'il  succombait,  la  mort 
seule  pouvait  le  soustraire  à  la  honte  cl  à  la  res]ionsabi- 
lilé  d'un  si  grand  désastre.  Il  rompit  trois  fois  la  ligne  de 
la  flotte  anglaise.  «  Bientôt  après,  dit  un  historien,  in- 
vesti de  toutes  parts,  ne  pouvant  voir  ni  le  ciel  ni  la 
mer,  et  son  armée  étant  dérobée  à  sa  vue  par  une  épaisse 
fumée,  presque  enseveli  dans  des  tourbillons  de  flamme, 
Tromp  se  trouva  abandonné  des  siens.  «  11  faut  donc, 
«  s'écriail-il,  que  je  périsse,  puisque  personne  ne  vient  a 
«  mon  secours  !  »  Au  bout  de  six  heures  de  combat,  au 
moment  qu'il  animait  son  équipage,  et  que,  résolu  d'a- 
border l'amiral  anglais,  il  s'avançait  pour  ordonner  quel- 
que manœuvre,  ce  grand  homme  l'ut  tué  sur  le  tillac  de 
son  vaisseau.  En  expirant,  il  prononça  ces  mots  :  «  Cou- 
rage, mes  enfants  !  pour  moi  j'ai  achevé  ma  carrière.  » 

Le  vice-amiral  Everlzen,  qui  prit  aussitôt  le  comman- 
deuRUt  de  la  flotte  hollandaise,  voulut  que  le  pavillon  de 
Tromp  continuât  à  flotter  sur  le  vaisseau  de  cet  illustre 
général.  C'était  tout  à  la  fois  un  hommage  à  sa  mémoire 
et  un  moyeu  de  ne  pas  révéler  à  l'enncuii  le  secret  de  la 
perte  immense  que  venait  de  faire  la  flotte  batave.  Ailleurs 
(voyez  Ruyter)  nous  avons  dit  quelle  fut  la  suite  de  cette 


journée,  et  comment  se  termina  la  guerre  dont  elle  fut  un 
des  derniers  épisodes. 

Tromp  venait  à  peine  d'atteindre  sa  cinquante-sixième 
année,  lorsqu'il  reçut  le  coup  mortel.  Il  ne  touchait  pas 
encore  au  seuil  de  la  vieillesse,  mais  il  était  arrivé  au 
sommet  de  la  gloire  et  des  dignités  navales  :  né  sur  un 
vaisseau,  il  devait  mourir  comme  il  est  mort,  sur  un 
vaisseau  et  au  milieu  d'un  combat.  Pour  honorer  la  mé- 
moire de  ce  grand  homme,  les  états  généraux  firent  frap- 
per à  son  effigie  une  médaille  qui  rappelait  ses  titres  à 
la  reconnaissance  de  la  république  et  aux  hommages  de 
la  postérité,  avec  cette  inscription  :  Il  est  mort  pour  la 
patrie. 

Martin  Tromp  se  montra  toujours  simple  et  modeste  au 
sein  de  la  plus  grande  fortune.  Il  était  bien  de  ce  pays 
dont  on  dit  que  «  le  travail  et  la  sobriété  furent  les  pre- 
mii  rs  gardiens  de  sa  liberté  (1).  »  De  tous  les  litres  d'hon- 
neur (lu'on  lui  prodigua  pendant  sa  vie,  il  n'accepta  que 
celui  ae  Grand-'pèrc  des  matelots,  dont  il  était  l'idole,  et 
ne  prit  jamais  d'autre  qualité  que  celle  de  bourgeois  de 
Rotterdam. 

Quant  à  Corneille  Tromp,  second  fils  de  ce  héros,  ce 
que  nous  en  avons  dit  eu  parlant  de  liuyter  suffit  pour  le 
faire  connaître.  Nous  ajouterons  seulement  à  ces  |)arlicu- 
larilés  quelques  dates.  En  1U76.  après  la  mort  du  grand 
Ruyler,  il  lui  succéda  dans  la  dignité  de  lieutenant-ami- 
ralgéuéral  des  armées  navales  de  Hollande;  mais  le  rôle 
subiillerne  que  jourrenl  depuis  lors  les  Hollandais,  comme 
puissance  maritime,  ne  lui  fournit  pas  d'occasion  de  se 
signaler  sous  ce  titre,  et  d'ajouter  à  la  gloire  qu'il  s'était 
déjà  acquise  avant  de  l'obtenir.  Moins  modeste  que  son 
pore,  il  ne  croyait  pas  déroger  à  la  fierté  républicaine  en 
prenant  le  titre  de  comte.  11  est  vrai  qu'après  le  rétablis- 
sement du  stalhoudérat  en  la  personne  de  Guillaume  III, 
prince  d'Orange,  et  ensuite  roi  d'Angleterre,  on  s'était 
bien  relâché  de  ce  puritanisme  démocratique  dont  le 
grand  pensionnaire  Jean  de  Witt  avait  fait  le  principe  de 
son  gouv'eruement.  —  Corneille,  comte  de  Tromp,  né  à 
Rotterdam  en  1629,  y  mourut  le  51  mai  IHUI. 

Le  plus  bel  éloge  que  l'on  puisse  faire  de  cet  amiral, 
c'est  que  sa  gloire  se  confond  assez  volontiers,  dans  les 
souvenirs  et  dans  l'estime  de  la  postérité,  avec  celle  de 
son  père. 

(1)  Voltaire,  fissoi  sur  les  mœuri.,  etc. 


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